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No 47 CARBURER AU PÉTROLE
J’essaie de réserver cette page à l’humour. M’est-il permis de tomber quelquefois dans l’humour noir ?… Il y a quelques années, quand on a mis au jour l’histoire de la vache folle et des farines animales, m’est revenu en mémoire un livre de Jacques Berger que j’avais lu au début des années 70 et qui traitait du pétrole. L’auteur y parlait de la nourriture qu’on peut fabriquer avec ce produit (oui, ça se mange), et qui réglerait une fois pour toutes les famines dans le monde. La molécule de pétrole est énorme, environ 350 atomes, et en modifiant leur ordonnance, on peut créer ce que l’on veut, même de la matière organique. J’ai retrouvé ce livre. Il a été publié chez Denoël en 1968. Je vous cite au long l’extrait en question. De la science-fiction à rebours. Voyez vous-même : « Le débouché le plus extraordinaire de l’industrie pétrolière est désormais sans conteste la production de nourriture synthétique. Il y a dix ans, c’était de la science-fiction. Aujourd’hui, grâce à un Français, M. Alfred Champagnat, directeur de recherches à la filiale française de la Compagnie Britannique B. P., le « bifteck de pétrole » est devenu une réalité. Tout a commencé il y a huit ans, en 1959, lorsque M. Champagnat, en combinant la méthode microbienne de Weizmann à la pétrochimie, fit une découverte sensationnelle : lorsqu’on introduit certaines levures dans du gas-oil, produit par une première distillation du pétrole brut, elles se nourrissent de la paraffine qu’il contient. Séparées du gas-oil, puis purifiées, elles donnent une poudre jaunâtre susceptible d’être digérée par les animaux et même directement par l’homme. La construction de la première usine qui applique industriellement cette découverte a déjà commencé à Lavéra (Bouches-du-Rhône), à proximité de la raffinerie B. P. Elle sera achevée en 1970 et coûtera 30 millions de francs. Le jeu en vaut la chandelle. Elle fournira par an 16 000 tonnes d’un concentré protéique susceptible d’être incorporé directement dans la nourriture des animaux de ferme tels que les poulets, les poules, les porcs ou les vaches. Quant au gas-oil utilisé pour l’opération, il n’est pas perdu, loin de là : le fait qu’il soit débarrassé de sa paraffine par les micro-organismes améliore sa qualité. Ainsi, avec 100 tonnes de matière première obtient-on 90 tonnes de gas-oil de qualité supérieure et 10 de concentré. On avait longtemps pensé que les aliments à base de pétrole pourraient être cancérigènes : il semble bien qu’il n’en soit rien. Des essais concluants ont été effectués sur trente mille rats par deux laboratoires hollandais de la plus haute intégrité. L’administration française elle-même a été convaincue par l’épaisseur et par la loyauté du dossier qu’elle a eu à étudier. Reste la question du goût : il paraît qu’on ne peut reconnaître un poulet nourri avec des éléments protéiques classiques (farine de poisson) d’un autre, gavé de gas-oil. (Peut-être n’en va-t-il pas de même avec un authentique poulet de grain.) En tout cas, les membres du personnel du siège central de B. P., à Londres, qui ont eu à comparer deux jambons cuits, dont l’un seulement avait été produit par le procédé Champagnat, ont été incapables de faire la différence. Et les journalistes d’Europe No 1, qui ont eu à goûter des biscuits au gas-oil, s’en sont, de leur côté, déclarés satisfaits. Il suffirait, d’après les calculs les plus sérieux de 7 millions de tonnes de pétrole par an, soit 1 % à 2 % de la production mondiale, pour fournir à un milliard d’individus, c’est-à-dire à l’humanité entière (sic), les 15 grammes de protéines quotidiennes dont nous avons besoin pour subsister. Ainsi, en résolvant en bonne partie le problème de la faim dans le monde, le pétrole peut-il s’imposer comme un bienfait, et compenser les turpitudes, les crimes, les révolutions, les guerres, les massacres qu’il a provoqués. Les savants auront ainsi compensé le tort que les aventuriers auront causé au monde. Les choses risquent désormais d’aller très vite. Une usine est en voie d’achèvement au Nigeria ; Nestlé et Esso ont annoncé leur intention d’en construire une autre à Mexico ; des travaux se poursuivent en Tchékoslovaquie, et les Russes enfin ont annoncé, en avril 1967, qu’ils produisaient déjà 1 000 tonnes par an de protéines pétrolières. » Voilà. Je n’invente rien. On peut vérifier sur Internet. M. Champagnat a bien été commandité par B. P. pour ce projet. Que de questions ce petit texte fait naître 35 ans plus tard : En avons-nous déjà mangé sans qu’on nous le dise ?… Ou a-t-on réservé ces denrées pour aider les pays en développement ?… Et pourquoi n’en mangerions-nous pas, hum, si c’est bon ?… Au lieu de polluer avec nos bagnoles… Bonne semaine.
le 15 novembre 2002 Suivant Retour |
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