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matières

MONTRÉAL-QUÉBEC




IV



       On n’aime bien que les personnes avec qui on peut rire. Ce rire fit naître entre eux une première intimité. La glace était brisée. Du coup, ils eurent l’impression de se connaître... Pendant qu’ils riaient, elle fut captivée par son visage à lui, qu’elle vit tout transformé, comme si cet éclat de gaîté lui donnait une vie propre.

       Jusqu’ici, elle ne l’avait regardé qu’à la dérobée, maintenant leur rire commun autorisait un regard plus appuyé. Non, il n’était pas laid. Beau ? Pas vraiment selon ses critères. Une tête trop grosse, un front trop large. Mais quelle candeur dans son rire !... Une rire simple, clair et franc. Et des yeux souriants ! Ces fameux yeux bleus, si bleus ! Des yeux d’enfant. Il se dégageait de tout le personnage une fraîcheur dont elle n’avait plus l’habitude depuis longtemps. Ce qui l’étonnait surtout, c’est qu’elle ne décelait aucune note égrillarde dans sa voix. C’était un rire sans arrière-pensée. Pour le plaisir tout simplement. « J’ai dû tomber sur un ange ! »

       Ordinairement, quand un homme riait avec elle, elle discernait toujours un timbre paillard au travers des notes. Il faut dire qu’elle avait un visage de femme plus ou moins fatale, avec une lèvre inférieure joliment rebondie, sans exagération, mais lourde de promesses. En temps normal, elle affichait un air sérieux, par déformation professionnelle. Mais quand elle riait, la sensualité éclatait sur son visage. Avec ses pommettes hautes, ses yeux très noirs, son petit nez fin et son teint de pêche, elle avait de quoi exciter plus d’un mâle. Mais avec celui-ci, rien. Une simple gaîté bon enfant. Rien de plus.

       Pendant qu’elle le dévisageait, les yeux de l’homme ne chômaient pas de leur côté. Il n’avait pas manqué de détailler ce visage charmant. « Belle, mais un peu trop. Trop parfaite », pensait-il au fond de sa tête. Il voyait là une beauté aristocratique, d’un genre classique, qui le laissait de marbre. Mais son rire lui faisait comprendre qu’elle n’était pas inaccessible.

       Gêné, il détourna les yeux. Elle en fit autant. Fixant le dossier du siège devant elle, elle se dit : « Faut croire que je ne l’excite pas. Un ange ?... ou un impuissant ?... ou un blasé ?... »

       Elle jeta un coup d’oeil par la fenêtre. L’autobus filait sur l’autoroute 132 en direction de la 20. La neige s’était mise à tomber, enjolivant les lampadaires. Elle reporta son regard vers son compagnon. Il avait l’air de réfléchir, les yeux dans le lointain.

       – À quoi pensez-vous ? dit-elle impulsivement.

       Il la regarda de ses yeux clairs.

       – Vous allez me trouver drôle, mais je pense encore à cette histoire de mangeaille. Imaginez une Éthiopienne, maigre, maigre, maigre ! Trois fois, dix fois plus maigre que vous ! Elle est perdue dans son trou en Afrique et crève de faim. Supposez que je puisse aller la voir et lui parler dans sa langue. Je lui explique qu’en Amérique, ce continent riche comme tout, il y a des femmes qui souffrent aussi de la faim. Elle écarquille les yeux, vous pensez bien. Puis je lui fais comprendre que ces femmes ont de l’argent en masse, qu’elles peuvent remplir leur frigidaire de tout ce qu’elles veulent, mais qu’elles préfèrent ne pas manger parce que, leur rêve, c’est de devenir aussi maigres qu’elle. Si elle a deux onces de jugement, cette femme ferait ça :

       Et de l’index, il tapa trois fois contre sa tempe. Elle se sentit au pied du mur.

       – Mais si on mange moins en Amérique, ça devrait en faire plus pour le Tiers-Monde, non ?

       – Vous envoyez ce que vous mangez pas en Afrique, vous ? Vous envoyez de l’argent en Éthiopie ?

       Il attendait la réponse.

       – Non, reconnut-elle.

       Elle avait déjà eu l’idée d’en envoyer à la vue d’une annonce dans un journal, mais elle ne l’avait jamais fait.

       – Moi, dit-il, si j’étais assis sur une roche dans le désert, crevant de faim, j’aimerais pas qu’on vienne me dire qu’il y a sur terre des gens riches qui refusent de manger quand ils le peuvent. Ça me démoraliserait pour de bon... ça m’achèverait...

       Se sentant coincée, elle décida d’attaquer à son tour :

       – Mais vous-même, si vous ne pouvez rien manger sans en offrir à votre voisin, comment pouvez-vous remplir votre panse en sachant qu’il y a des gens qui meurent de faim dans le monde ?...

       Il lui jeta un coup d’oeil inquiet et répondit :

       – Ils ne sont pas comme vous, assis à côté de moi... Au fond, je dois être bien sans coeur… Mais pour moi, c’est comme une abstraction, ces histoires-là… Je sais que ça existe, on les voit à la T.V., mais c’est loin… trop loin… Pour dire vrai, au fond, je fais comme s’ils existaient pas… sinon je pourrais tout simplement pas vivre !

       Il prit un air désespéré :

       – Imaginez que je suis assis dans le désert, toujours sur ma roche, mais avec une bonne assiettée de ragoût de boulettes… puis dix petits nègres maigres maigres autour de moi… si maigres qu’on peut leur compter les côtes à travers la peau… Je serais jamais capable de manger !… Je leur donnerais tout ce que j’ai ! C’est eux qui engraisseraient, puis moi qui maigrirais... Vous, dans la même situation, vous seriez capable de manger ?

       – Non, évidemment. Mais je ne mangerais pas une grosse assiettée de ragoût de boulettes… Vous me voyez offrir du Nutri-Diète à des affamés ?…

       Il la regarda sans savoir que dire... Il tentait de deviner si elle avait voulu faire une blague ou si elle était sérieuse... Parler de la faim lui donnait mal au ventre. Il préféra changer de sujet. En la regardant, il fut touché par la beauté de son visage.

       Automatiquement, il songea aux beaux côtés de la vie :

       – Avouez qu’on fait quand même une vie merveilleuse au Québec !… Ce qu’on peut être chanceux au fond… C’est bien un des coins les plus agréables sur la planète… Pensez-y, pas de cataclysmes, pas de raz de marée ni de tremblements de terre, pas de volcans ni de cyclones, ni d’inondations. Jamais de famines. En plus de ça, pas de guerres, même pas de service militaire obligatoire. Ça fait plus de deux siècles que l’ennemi a pas foulé notre sol. On vit à l’abri des États-Unis… Et par-dessus tout ça, un des plus hauts niveaux de vie au monde !… Nos pires catastrophes, c’est deux ou trois grosses tempêtes par hiver, puis une récession de temps en temps… Trouvez-moi un pays sur terre où la vie peut être plus intéressante !…

       Il parlait calmement, mais avec une conviction, une satisfaction évidente, comme quelqu’un qui vous remercie après avoir savouré un excellent repas. Ces paroles eurent sur elle l’effet d’une bonne bouffée d’air frais. Dans son travail, elle n’entendait que plaintes et jérémiades à longueur de journée, à longueur d’année. « Enfin un qui ne se plaint pas ! » Puis elle se demanda s’il était sincère… Elle lança :

       – Vous êtes un optimiste !

       – J’aime mieux penser que je suis réaliste. Vous savez ce que c’est qu’un optimiste ?

       – …

       – C’est un imbécile heureux !… Et vous savez ce que c’est qu’un pessimiste ?…

       Il ne lui laissa pas le temps de répondre.

       – C’est un imbécile malheureux ! Je ne sais plus qui l’a sortie, celle-là... mais peu importe... Quand je regarde la planète, je suis pessimiste, mais quand je regarde ma vie à moi, je suis drôlement optimiste !

       – Vous vous estimez heureux ?…

       La question était directe. Il la regarda dans les yeux. Il allait répondre « énormément ! » mais quelque chose dans ses yeux noirs l’en prévint, comme s’il allait commettre une indécence… D’un air presque gêné, il se contenta de répondre tout bas :

       – Oui.

       Sans être fanfaron, c’était quand même un « oui » catégorique, sûr de lui. Il baissa les yeux.

       Elle se demandait si elle ne rêvait pas. Alors que tout le monde passe son temps à se plaindre, elle avait à côté d’elle un Québécois qui se disait heureux et qui n’hésitait pas à l’avouer... Qui était cet homme ? « Un imbécile heureux ? ou simplement un imbécile ? » Elle se promit de le faire parler de lui. De sa mémoire remonta le conte polonais qu’elle avait lu dans l’autobiographie d’Arthur Rubinstein.

       Un roi malheureux convoque les sages de son royaume et leur demande ce qu’il lui faudrait pour être heureux… Après consultation, les sages lui disent qu’il doit porter la chemise d’un homme heureux. Alors, le roi envoie émissaires et soldats partout dans son royaume pour trouver un homme heureux, mais ils reviennent bredouilles : personne ne se déclare heureux ! C’est un roi despote… Enfin, au bout de cinq ans, aux confins du royaume, une expédition trouve un paysan qui s’avoue spontanément heureux. On l’amène en vitesse au roi. Mais là, petit problème, l’homme n’a pas de chemise et n’en a jamais eu…

       « Suis-je en face de ce paysan sans chemise ?… Mais non, il en a une… Et pourtant, il n’a pas l’air non plus d’un imbécile… » Elle allait lui demander ce que c’est que le bonheur, mais il ne lui en laissa pas le temps :

       – Je vous dis ça comme je le ressens. C’est une impression, mais ne me demandez pas ce que c’est que le bonheur… je serais bien embêté pour vous répondre… J’aime la vie, je fais ce que j’aime… sinon je m’arrange pour aimer ce que je fais…

       – Qu’est-ce que vous aimez ?

       – Peu de choses, mais je les aime fort !

       Il avait prononcé ces derniers mots avec passion. Elle se demandait quelles pouvaient bien être ces « choses », mais n’osa lui demander. D’ailleurs, il reprit aussitôt :

       – Vous, vous savez ce que c’est que le bonheur ?

       – Pas plus que vous, j’en ai bien peur... Au fond, je pense qu’il doit y avoir autant de bonheurs qu’il y a d’individus. Chacun doit avoir son bonheur sur mesure, c’est à lui de le trouver... Mais de là à définir un bonheur qui serait valable pour tous les individus... un bonheur universel... Je m’en sens bien incapable... On peut dire qu’il faut être nourri et logé convenablement, mais ça ne donne pas nécessairement le bonheur... La preuve, c’est que des riches se suicident... Mais, à mon avis, c’est un faux problème, l’homme ne cherche pas le bonheur...

       – Ah ! Non ?

       – Depuis le temps, vous pensez bien qu’il l’aurait trouvé…

       – Qu’est-ce qu’il cherche alors ?

       – Il cherche à se sentir vivre…

       – Pardon ?

       – Oui… J’ai bien réfléchi à ça… Il cherche à se sentir vivre, à palpiter, à sentir battre son coeur.

       – Que voulez-vous dire ?

       – À votre avis, pourquoi, le samedi soir, les trois quarts des mâles du Québec sont rivés à leur écran de T.V. ?… Pour palpiter ! Ça n’a rien à voir avec le hockey. Ce pourrait être du baseball ou du football, ce l’est souvent d’ailleurs. Ça n’a pas d’importance, ce qu’ils veulent, c’est palpiter... sentir leur coeur battre. Devant l’écran, ils jouent par personne interposée... Observez un homme qui regarde un match de hockey… Je l’ai fait souvent… Son visage bouge, il est plein de tics, même ses jambes et ses bras bougent. Il joue au hockey dans son fauteuil ! Il se sent vivre…

       « Pourquoi les midinettes lisent des romans Harlequin d’après vous ? Pour la même raison. Elles vivent l’amour par procuration… Elles palpitent et pleurent en lisant. C’est aussi ce qui explique le succès des films à mouchoir du genre Love Story, des films d’horreur aussi, et des films de violence du style Rambo. Ceux qui vont voir ces films – quand ils ne les louent pas – ne cherchent qu’à éprouver des émotions fortes. Ça explique aussi le succès des films de sexe et de toute la pornographie : éprouver des sensations, des émotions fortes et sentir battre son coeur…

       – Mais ça, c’est des films, c’est pas la vie...

       – Malheureusement, c’est ce qui constitue la vie de la plupart des gens aujourd’hui. Nous vivons dans un monde de spectateurs, de gens assis. Les gens éprouvent leurs émotions par procuration... à l’aide de machines...

       Il plissa les yeux comme s’il voulait formuler une objection, mais elle reprit :

       – Mais, ne vous en faites pas, ça explique aussi la vie... Ça explique l’amour... On cherche à tomber amoureux parce que c’est excitant, passionnant... On sent battre son coeur... Ça explique aussi la drogue, le sport, la moto, la course automobile... On cherche à éprouver des émotions fortes, toujours plus fortes... C’est ça que l’être humain cherche dans la vie. Le pouvoir procure aussi des émotions très fortes. C’est après ça que courent les hommes d’affaires et les politiciens... Et c’est même l’explication des guerres...

       – Là, je vous suis plus...

       – J’ai un oncle qui a fait la guerre, ou plutôt, j’avais... Il est décédé aujourd’hui. Il nous en a tellement parlé... La guerre, c’était l’aventure de sa vie ! La seule période excitante de son existence... Imaginez, il est revenu ici en 1945 pour entreprendre une carrière de fonctionnaire au fédéral... Il n’y avait pas de comparaison entre les deux... Il a passé un an à faire la bombe à Londres ( sans jeu de mots… ) Puis l’Italie, la France... les combats... accueilli partout en vainqueur avec les honneurs de la guerre !... De l’action, de l’aventure, il avait aimé ça !

       « Les hommes aiment faire la guerre parce que ça les excite, ça les fait palpiter, tout comme les adolescents aiment se bagarrer. Évidemment, c’est moins drôle quand on est perdants, mais personne ne va à la guerre en s’imaginant qu’il perdra... Les hommes y vont pour avoir de l’action, des émotions fortes !

       – Vous avez une drôle de conception de la vie...

       Il était surpris. Il n’avait jamais vu les choses de cette façon, mais cela lui parut tout de même raisonnable. Il la regarda intrigué. Elle ajouta :

       – Les choses que vous aimez, celles dont vous parliez tantôt, elles doivent vous procurer des émotions, non ?

       Il eut un regard lointain lourd de sens.

       – Oui. Vous avez raison.

       – Vous voyez, ce que je dis et ce que vous dites, au fond, ça revient au même : pour vous, le bonheur, c’est faire ce que vous aimez, mais justement, ce que vous aimez vous apporte des émotions fortes...

       Il la regarda sans pouvoir répondre, convaincu qu’elle disait vrai. Elle continua :

       – Tournez le problème comme vous voudrez, vous verrez, vous finirez par être d’accord... J’y ai réfléchi longtemps, je vous l’ai dit...

       À ce moment, une sorte de gêne se fit jour entre eux. Logiquement, pour poursuivre la conversation, ils devaient s’avouer chacun quelles étaient les émotions fortes qu’ils recherchaient dans la vie. Ils en avaient même envie, mais une sorte de pudeur les retenait. C’est lui qui dissipa le malaise.

       – Vous n’allez quand même pas penser que la nourriture est une passion dans ma vie... J’aime manger, mais ça ne me fait pas palpiter à ce point-là...

       Puis, avec une certaine hésitation dans la voix :

       – Vous, vous réussissez à trouver votre comptant d’émotions dans la vie ?…

       – En bonne partie, oui. Mais ce n’est pas toujours celles que je cherche... Il en manque quelques-unes que je n’ai pas encore éprouvées...

       Elle se tut. Comme pour le laisser deviner... Il eut une intuition, voulut dire quelque chose, mais il pensa aller trop loin et trop vite... Puis devant son air aimable, il comprit qu’il ne pourrait pas la vexer. Il prit cependant une voix très douce pour lui dire :

       – C’est comme pour la nourriture ?… Vous n’osez pas mordre dans la vie ? Vous avez peur du qu’en-dira-t-on ?

       – Oh ! Non ! Vous vous trompez du tout au tout. Je ne suis pas une peureuse. Mais tout ne se produit pas toujours comme on veut dans la vie. On ne peut tout faire en même temps... Pourtant, sur un point, vous avez peut-être raison... Voyez-vous, pour en finir avec cette histoire de bouffe, si je surveille ma ligne, c’est moins pour une question d’appétit que pour une question d’image. Au fond, c’est que j’aime mieux bien paraître que manger à ma faim. C’est plus important pour moi d’avoir une belle silhouette qu’un estomac bien rempli.

       Il écarta les mains à la largeur du siège et compléta :

       – Et un...

       Elle sourit :

       – Exactement !

       – C’est votre choix. Mais je comprends pas pareil. Excusez-moi si je reviens là-dessus, mais ça vous donne quoi de vous priver ? Ça vous rend agressive, vous l’avez dit. Donc de moins bonne humeur. Votre mari divorcerait si vous aviez dix livres de plus aux hanches ?

       – Je n’ai pas de mari.

       – Pardon ?

       Il était vraiment interloqué.

       – Je ne suis pas mariée.

       – Mais quel âge avez-vous ?

       – Trente-quatre.

       Yeux ronds.

       – Je vous en donnais trente... Comment ça se fait ?... Divorcée ?...

       – Non... Je n’ai pas trouvé ! En fait, jusqu’ici, je n’ai pas eu le temps de me marier...

       – Pas eu le temps ?...

       – Non. Je suis très occupée.

       Il la regarda encore plus surpris, intrigué.

       – À quoi vous occupez-vous ?

       – Oh ! C’est une longue histoire... laissa-t-elle tomber dans un soupir, indiquant par là qu’elle ne tenait pas à s’étendre là-dessus.

       Il ne releva pas. Se tut et attendit. Il était choqué, révolté. « Une aussi belle femme, qu’est-ce que ça ferait des beaux enfants !... Et pas bêtes en plus !... Quel gaspillage ! Veux-tu me dire qu’est-ce qui doit être plus valable pour l’occuper ?... »

       – J’ai eu deux amants, mais je les ai perdus par ma faute...

       Elle venait de dire cela tout bas comme pour elle-même, en regardant à ses pieds. C’était un aveu, une confidence qu’elle se faisait à elle-même, mais devant témoin, en sachant qu’il entendait. Elle poursuivit dans la même attitude d’un ton encore plus bas teinté de mélancolie :

       – Je n’avais pas assez de temps à leur consacrer... Je pensais à ma carrière avant tout. Ils se sont découragés. Maintenant, j’ai bien peur qu’il soit trop tard... Il ne me reste plus beaucoup de temps...

       Elle tourna son visage vers lui. Avec un sourire un peu triste :

       – Ça compte aussi pour la silhouette...

       Cet aveu soudain à propos de ses amants le surprit, le gêna même. C’est le ton surtout qui l’avait touché. En un sens, il se sentait presque honoré. Il comprit qu’elle ne devait pas dire ça à tout le monde. Il regardait ses yeux mi-souriants, mi-tristes. Elle ajouta :

       – On ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie !...

       Après un temps, il rétorqua :

       – Non, voyez-vous, au fond, on fait toujours ce qu’on veut. Ce qu’on fait pas, c’est parce qu’on veut pas le faire. C’est ce que je pense. Si vous êtes pas mariée à l’heure qu’il est, c’est parce que vous l’avez pas voulu. Avouez-le, une femme comme vous peut se trouver un mari en moins d’une heure. Peut-être que vous êtes difficile aussi. Vous devez exiger la perfection. Peut-être que vous êtes pas tombée sur le bon. Mais si maintenant vous le voulez, vous le ferez. Je suis pas inquiet pour vous...

       Elle ne s’apercevait même pas qu’elle venait de lui confier un de ses secrets les plus intimes, dont elle ne parlait jamais à personne. Elle n’éprouvait aucune gêne à se dévoiler ainsi. Cela se faisait tout naturellement. Avec lui, en ce moment, elle ressentait le besoin de se confier. Elle se sentait en confiance, sans savoir exactement pourquoi... une sorte d’intuition. Il est vrai qu’on s’ouvre parfois plus facilement avec des inconnus qu’on rencontre en voyage qu’avec nos intimes. Le fait qu’on soit certain de ne jamais les revoir aide aussi. On se sent plus libre de parler. Parfois, on en abuse même... De plus, leur situation, le cadre physique invitait aux confidences. Presque tout l’intérieur du véhicule était maintenant plongé dans l’obscurité. Cette noirceur, le ronron du moteur, le déplacement du véhicule même, créaient comme une barrière entre eux et le reste du monde.

       Les rayons de leurs liseuses étaient dirigés sur leurs genoux, laissant leurs visages dans une certaine pénombre. Ils étaient deux voyageurs assis côte à côte pour un long moment, comme transportés sur une autre planète... Ils se sentaient seuls tous les deux, seuls et ensemble, et se découvraient une sympathie mutuelle. Leur banquette formait déjà un petit monde en soi...

       Comme elle n’ajoutait rien, il posa l’index sur sa mallette à elle. Elle fut étonnée par la grosseur de ce doigt. Un vrai boudin ! Et la main qui allait avec – une paluche ! Il dit en appuyant du doigt sur la mallette :

       – C’est ça qui vous occupe tant ?

       Elle baissa les paupières en signe de oui.

       – Si on oubliait ça pour le moment ?...

       Elle acquiesça.

       Il prit sa propre mallette, se leva et la coinça dans le filet à bagages. Il se pencha ensuite pour lui demander la sienne, mais elle l’avait déjà glissée sous son siège contre le pied du fauteuil. Elle avait croisé les jambes. Sa jupe découvrait un genou délicat. La jambe disparaissait dans la botte. Il enregistra ces détails en se rassoyant.

       L’autobus filait bon train malgré la neige. Par la fenêtre, elle voyait se profiler le mont Saint-Hilaire. Seuls les néons des restaurants mettaient de la couleur dans le paysage.

       Elle reprit :

       – Vous pensez vraiment qu’on peut tout faire dans la vie ?

       – Non, j’ai jamais dit ça. Je dis qu’on fait ce qu’on veut. Ou si vous voulez : ce qu’on est en train de faire, on le fait parce qu’on veut le faire. Sinon on ferait autre chose. Exemple : vous parlez avec moi parce que vous en avez envie, sinon vous vous seriez mise dans vos dossiers. Ça vaut aussi pour moi en ce moment.

       – Et vous pensez qu’on peut appliquer ce raisonnement à toute une vie ? À des choses importantes dans la vie ?

       – Absolument. À plus forte raison ! Exemple : vous vous êtes pas mariée parce que vous vouliez faire autre chose. Telle que je vous vois, vous avez dû refuser un tas de demandes en mariage !...

       Par le ton, c’était une question. Il attendit.

       – J’en ai refusé des dizaines. Sans même les avoir entendues. Mais en réalité, je n’en ai refusé que deux. Des deux types dont je vous ai parlé. Ils voulaient m’épouser chacun. Pas en même temps, bien sûr... Le premier, c’était ici, au Québec, à Montréal. J’étais étudiante, ce n’était pas le moment. L’autre, c’était aux États-Unis, j’étais encore étudiante, mais à un autre niveau... C’était un Juif américain, vieille famille aisée, un amant extraordinaire ! Il m’aimait, celui-là ! M’aurait donné la lune ! Mais il aurait fallu que j’abandonne le Québec, que j’aille vivre là-bas, que je me convertisse en plus, vous vous rendez compte ? Que j’apprenne la popote kascher et tout le kit ! Et il voulait une ribambelle d’enfants ! Et moi, je n’étais même pas sûre d’en vouloir un... Un an que ç’a duré !...

       Le timbre de sa voix distillait la nostalgie. Son regard se portait loin loin dans le temps... Il l’écoutait attentivement.

       – Après, quand je suis revenue au Québec, j’ai eu une liaison. Avec un homme marié, cette fois. Ça réglait le problème. Je ne l’aimais pas vraiment, même s’il était très beau. C’était... comment dire... pour satisfaire mes glandes. Une sorte de liaison hygiénique. Deux ans que ç’a duré. Il était bien gentil malgré tout. Un compagnon agréable pour la chose. Mais, même pour lui, je n’étais pas assez disponible. Et figurez-vous que celui-là aussi a fini par m’offrir le mariage ! Il était prêt à divorcer, qu’il disait. Il avait des enfants. Là, j’ai mis un stop ! Suffit ! que j’ai dit. Je l’ai quitté définitivement. Il y a trois ans de cela aujourd’hui... Mais ce dernier-là, je ne le compte pas... parce qu’il ne comptait pas assez...

       L’homme était embarrassé. Cette femme lui racontait sa vie, se déshabillait sans pudeur. Mais ce n’est pas ce qui l’importunait. Ce qui le mettait mal à l’aise, c’est qu’il ne comprenait pas ce genre de comportement. C’était à des lieues de sa façon de voir. Il prit un temps pour assimiler ce qu’il venait d’apprendre. Puis il dit :

       – Au fond, vous n’avez jamais vraiment eu envie de vous marier. Alors, pourquoi aujourd’hui ?...

       – Je ne sais pas... Parfois, je ne sais plus... Je ne sais même pas si j’en ai vraiment envie... Mais, par moments, j’en ai marre d’entrer dans un appartement vide, toujours vide !... C’est joli chez moi, vous savez, c’est agréable. Mais j’y suis toujours seule... Parfois, j’aimerais y trouver un compagnon avec qui je pourrais échanger. Ça fait quelque temps que cette idée m’agace... Peut-être même quelques années... J’en suis rendue que je l’imagine m’attendant... Quand j’arrive devant la porte et mets la clé dans la serrure, je me dis : “ Qu’est-ce qu’il va me raconter ce soir ? ” Puis, j’entre, et il n’y a personne. Toujours personne ! Quand cette idée me met les nerfs trop à vif, j’en suis réduite à me... à me satisfaire moi-même... en souvenir de David, mon beau Juif américain...

       « J’ai mes downs comme tout le monde... Heureusement, je suis tellement occupée, j’ai tellement de choses à faire que ça ne m’arrive pas souvent... Je suis parfois plusieurs jours sans mettre le pied chez moi...

       Elle fit une pause, comme pour laisser passer ce qu’elle venait de dire. Curieusement, elle ne sentait nulle gêne à se confier ainsi, n’avait pas du tout l’impression d’avoir dit une énormité. Mais elle se rendit soudain compte qu’il y avait bien longtemps qu’elle n’avait parlé d’elle autant. Jamais elle ne se livrait comme ça, mais, au lieu d’arrêter, elle sentait le besoin irrésistible d’en ajouter, de tout dire. Elle sentait qu’elle avait trouvé la bonne oreille.

       Pour sa part, son compagnon jurait intérieurement. « Une aussi belle femme ! Être obligée de se passer le doigt ! » Elle le regarda dans les yeux pour voir s’il trouvait qu’elle était allée trop loin. Elle lui trouva une expression très tendre, mais peinée en même temps. Ce n’était pas de la pitié. Quelque chose comme de la compassion.

       – Qu’en pensez-vous ? fit-elle.

       Il gonfla ses poumons puis soupira :

       – J’en pense que la vie est bien mal faite parfois !...

       « C’est sa voix ! » se dit-elle... Pendant qu’il continuait à parler, elle n’écoutait plus que le son de sa voix. Une voix chaude et grave. Douce aussi. Une voix qui mettrait n’importe qui en confiance. Une voix enveloppante et même, même et surtout, une voix réceptive, malgré que le qualificatif paraisse bizarre. Une voix qui vous invitait à parler. Elle comprit que cette voix l’avait conquise quand il lui avait dit : « Sûr que vous en voulez pas une ? » Elle se laissa encore bercer quelques instants par le son de cette voix. Puis revenant à la réalité, elle entendit :

       – Mais probable que vous n’en voudriez pas...

       – Excusez-moi, dit-elle, j’étais distraite... Je pensais à autre chose. J’ai perdu le début de votre phrase.

       – Vous pensiez au David ? Pas à celui de Michel-Ange...

       Elle sourit.

       – J’en ai une reproduction chez moi… Non, ni à l’un ni à l’autre. J’étais distraite, excusez-moi.

       – J’étais en train de vous dire que s’il n’en tenait qu’à moi, j’irais chercher votre David par la peau du cou, que je le battrais ferme jusqu’à ce qu’il vous reprenne, mais que, probablement, vous n’en voudriez plus…

       – Hum… Je pense que vous avez raison. Quand c’est enterré, ça ne donne rien de tenter de reprendre… De toute façon, ça fait trop longtemps… plus de six ans… Il est marié aujourd’hui. Après mon retour au Québec, nous avons correspondu un an. Il est même venu me voir deux fois à Montréal. Puis, nous avons cessé de nous écrire. Deux ans plus tard, j’ai reçu une lettre de lui m’annonçant qu’il se mariait avec une Juive bon teint. Je lui ai répondu en lui souhaitant le bonheur que je n’avais pas pu lui donner. Depuis, aucune nouvelle...

       « Mais, voyez-vous, même s’il revenait aujourd’hui, en supposant qu’il soit divorcé, je n’en voudrais pas. Et je sais pourquoi. En l’épousant, il aurait fallu que je renonce à moi. Que j’oublie ma vie pour faire partie de la sienne. Ça, je ne pouvais l’accepter et je l’accepterais encore moins aujourd’hui.

       – À cause de votre carrière ?

       – Oui.

       – Vous y tenez ?

       – Oui.

       – Vous voudriez un homme qui fasse partie de votre vie, mais vous n’accepteriez pas de faire partie de la sienne ?

       – Que voulez-vous dire ?

       – Vous avez dit qu’il vous aurait fallu faire partie de la vie de ce David, de renoncer à vous. Je me demande si vous n’êtes pas devenue une sorte de David à votre façon…

       – Peut-être. Je vois ce que vous voulez dire. En somme, d’après vous, ce dont j’ai besoin, c’est d’un homme qui serait mon épouse ?…

       Il essayait d’imaginer la vie d’un mari avec une femme pareille…

       – En tout cas, j’ai comme l’impression qu’il serait mieux de savoir faire cuire un oeuf !…

       – Pour ça, oui ! Mais quel homme ne le sait pas aujourd’hui ? En fait, je pense que vous voulez dire plus que ça. C’est un fait, je n’ai pas envie de m’effacer devant un homme qui serait “ mon mari ”. Il faut qu’il accepte que je mène une carrière parallèle à la sienne. Je ne suis pas pour abandonner maintenant, pas au point où je suis rendue ! Et ça, c’est un sacré problème ! La quadrature du cercle ! Les hommes acceptent difficilement une femme qui ne leur soit pas inférieure...

       – Encore aujourd’hui ?

       – Quel âge avez-vous ?

       – Par rapport à vous, je suis de la vieille génération. J’ai 45 ans.

       Elle le regarda attentivement. Au moins là-dessus, elle ne s’était pas trop trompée.

       – C’est curieux. Vous avez l’air de votre âge, mais, en même temps, vous avez l’air jeune.

       – Merci. Mais je suis vieux style au fond. Je pense que j’aurais bien de la difficulté à admettre que ma femme gagne plus que moi... Qu’est-ce que vous faites au juste comme travail&nbs