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Maman !


      À propos de notre gentille blessée par balle (du tout premier texte), j'ai fait allusion au nom de fille de la mère. Quand vous vous présentez à l'hôpital, après vous avoir demandé vos nom et adresse, c'est l'un des premiers aveux qu'on cherche à vous extorquer. Dans quel but ? Quel rapport entre une coupure au doigt et le nom de jeune fille de maman ?

       Fait surprenant, bien peu de personnes m'ont déjà demandé pourquoi je leur posais une question aussi saugrenue dans les circonstances. Généralement, celui qui se présente à l'urgence a tellement hâte de se faire soigner qu'il est prêt à dire n'importe quoi si cela semble devoir accélérer le traitement. Certains vendraient même leur mère, alors révéler seulement son nom...

       À l'hôpital, le nom de jeune fille de la mère sert à classer les dossiers, ce qui veut dire à les différencier.

       La confusion de deux dossiers peut entraîner des erreurs coûteuses. On essaie d'éviter ça le plus possible. Aux archives de notre cher hôpital, j'ai déjà compté trente-cinq « Marcel Côté ». Je ne parle même pas des Lise ou Pierre Tremblay... Comment les différencier les uns des autres ?... Par la date de naissance ? Deux Marcel Côté peuvent être nés la même année et le même mois, sinon le même jour. Les prénoms suivent des modes. Certaines années, tous les enfants portent les mêmes. De plus, en tapant une date de naissance à la machine, les risques d'erreur sont élevés.

       En revanche, trouver deux Marcel Côté qui seraient nés de mères portant le même prénom et le même nom de jeune fille relève du défi pur. Les chances sont d'une sur un milliard. À l'hôpital, nous classions donc les dossiers d'abord par les noms des patients et ensuite suivant le nom de fille de leur mère. Méthode à toute épreuve ! J'ignore qui en avait eu l'idée, mais ce n'était pas un imbécile. Seule faille au système : les personnes nées de mère inconnue, surtout si on avait eu la simplicité de les nommer Pierre ou Lise Tremblay. Ils traînaient leur guigne avec eux. Mais, que voulez-vous ? aucun système n'est parfaitement parfait...

       Aujourd'hui, tout enfant qui naît se fait tatouer sur la fesse droite son numéro d'assurance maladie, mais à l'époque où je vous parle, nous n'avions pas encore chacun notre numéro de série. Je ne sais si le classement par nom de fille de la mère est toujours utilisé dans les hôpitaux, mais sans doute l'a-t-on conservé, il est trop idéal.

       Tout ça, c'est bien beau, vous en convenez, malheureusement, je n'avais pas le temps de fournir ces explications à chaque patient qui se présentait. Soyons plus précis : en fait, j'en avais amplement le temps et l'aurais fait volontiers, c'était plutôt le patient qui, lui, n'avait pas le temps de les écouter.

       J'en étais donc réduit à demander bêtement le nom de fille de la mère à quiconque se présentait chez nous; je tenais même mordicus à le connaître, car, sans lui, je ne pouvais trouver le sacré dossier « antérieur ». Les habitués de l'hôpital s'attendaient toujours à la question, mais avec les nouveaux patients, c'était plus délicat. Pour obtenir ce renseignement essentiel, il me fallait parfois employer des moyens détournés, sinon de vraies ruses de Sioux, particulièrement avec les ivrognes. Cela pouvait même tourner au vaudeville, comme dans le cas qui suit.

       Une nuit d'automne, vers minuit trente, trois gentils vieillards arrivent ensemble à pied à la réception. Deux, de tailles moyennes, ont les yeux à peu près en face des trous, mais le troisième, plus grand et mince, semble un peu confus et sa nuque est tachée de sang. Les trois sont vêtus simplement, d'habits et d'imperméables bon marché mais propres. De toute évidence, ce ne sont pas des robineux, des clochards. Ils se tiennent bien ensemble comme un trio d'inséparables, les deux valides entourant l'éclopé.

       Dès que le plus dégourdi des trois se met à parler, un doux sourire se dessine derrière ma tête, en arrière pensée, si vous aimez mieux.

       – Nous nous sommes rencontrés ce soir, comme d'habitude, à la Légion, m'apprend-il.

       Ah ! Ah ! D'anciens soldats, des anciens combattants ! Heureusement qu'il le dit, car ce n'est pas évident. Ils n'ont ni l'aspect ni des carrures de militaires.

       – Nous avons pris quelques consommations, intervient le deuxième qui se dégèle à son tour.

       Le ton est celui de l'excuse. Ils se comportent tout à fait comme des écoliers pris en défaut. Intérieurement, je commence à me tordre un peu. Leurs manières et leur langage sont tout en douceur, à la limite de l'affectation, mais sans y tomber. Des gens simples et bien élevés.

       – Quand nous sommes sortis, reprend le premier, nous avons voulu trouver un taxi. Notre ami (qu'il tient par le bras, en me le montrant) en a aperçu un. En le hélant, il a probablement levé le bras un peu trop vivement, parce qu'il a perdu l'équilibre et est tombé à la renverse... Il a dû se faire assez mal. Comme vous voyez, il a saigné et ne se sent pas bien. Pensez-vous que ?...

       Voilà, j'en sais suffisamment. Encore une histoire de trottoir dur d'oreille...

       – Ne vous inquiétez pas, on va s'en occuper tout de suite, leur dis-je pour les rassurer.

       Un cas bien ordinaire en somme. Je sais d'avance ce qui va se dérouler. On lui fera passer une radiographie pour s'assurer que la boîte crânienne n'est pas fêlée. S'il a besoin d'un ou deux points de suture, on les lui fera, sinon, on lui mettra un simple pansement après avoir nettoyé sa plaie et on le renverra chez lui avec un rendez-vous en chirurgie dans trois jours.

       Sur les entrefaites, Florence s'amène, car, du poste, elle avait entendu arriver quelqu'un. Pigeant tout du premier coup, elle entraîne le vieillard au cou légèrement ensanglanté dans la salle de chirurgie pendant que j'installe ses deux copains dans la salle d'attente en leur demandant de se montrer patients. Ils sont vraiment inquiets pour leur ami et leur solidarité est touchante. Ces trois lurons ont fièrement dépassé les soixante-dix ans et semblent s'entendre à merveille. Les deux bien portants se sentiraient comme veufs en perdant leur compagnon. En vieillissant, on devient plus fragile, un rien peut nous emporter et on en voit tellement tomber autour... Je suppose que la malchance de leur ami leur flanque comme une petite angoisse...

       Il me faut bien pourtant laisser ces deux hommes à leur inquiétude. Je reviens à mon bureau prendre mon bloc et pénètre dans la salle de chirurgie juste en face. Chère Florence ! elle a fait asseoir notre bon vieux sur une civière et s'efforce de le réconforter pendant que Paul le nettoie derrière la tête. Florence est fort jolie de sa personne. Des pommettes légèrement saillantes, un teint cuivré et des yeux en amande lui donnent un air vaguement polynésien. Un bijou de visage. Sa voix claire et bien posée a par moments des accents feutrés tout en tendresse. Mais même devant une personne aussi plaisante, notre vieillard demeure inquiet et peu loquace.

       M'approchant de la civière, j'entreprends de poser mes petites questions pendant que Paul refait une beauté au patient. Comme nous sommes entre amis, nous faisons le dossier à trois. Cela veut dire que les deux autres passent leurs commentaires ou répètent mes questions. Ça devient une conversation à quatre où grand-père se contente de répondre laborieusement, car il est encore sonné, abasourdi par le choc. Je pose mes questions sur le ton de la conversation. Rien ne presse et nous n'avons pas d'autres patients.

       – Comment vous appelez-vous ?

       – Wilfrid Desmarais, avoue-t-il dans un souffle.

       On croirait qu'il vient d'affronter la mort. Peut-être le choc a-t-il fait surgir chez lui des souvenirs de la dernière guerre ? Il paraît vraiment décontenancé. Nous en avons presque pitié.

       – Vous avez pas grand-chose, faites-vous en pas, M. Desmarais, lui dit Paul pour le réconforter.

       – Demain, vous allez être en pleine forme, ajoute Florence.

       – Oh ! Ça va pas bien, se contente-t-il de répondre.

       Qu'à cela ne tienne, on continue. J'arrive à lui faire dire son adresse. Ça vient. Doucement, mais ça vient. Sur le dossier, une case est prévue pour l'occupation du patient. Je commence par lui demander son âge.

       – Soixante-quinze ans, qu'il me répond.

       – Hé ! vous êtes encore solide pour votre âge, dit Florence.

       Et tout innocemment, je poursuis :

       – Votre anniversaire, c'est quel jour ?

       Ceci pour obtenir sa date de naissance. Oh ! là, là ! Il a l'air de retourner en arrière. Il revoit sans doute quelques fêtes...

       – Le 8 mai, finit-il par avouer.

       Je calcule comme un ordinateur, autrement dit, je fais une soustraction, et j'ai sa date de naissance. Ça aussi, faut que je l'inscrive sur sa fiche. Inutile de lui demander son occupation, j'inscris « retraité ».

       Mes questions n'ont pas l'air de l'emballer. Il répond poliment, mais tout ça semble lui demander un effort. Maintenant, il me faut lui poser la fameuse question. Je dois lui arracher le sacré nom de fille de sa mère; comment le lui demander sans que ça paraisse trop déplacé ? Je l'interroge encore :

       – Votre père, il s'appelait comment ?

       Le prénom du père, il me le faut aussi sur la fiche.

       – Wilbrod Desmarais, me répond-il, doucement et tout bas.

       Alors, mine de rien, je glisse :

       – Et votre mère, c'était une p'tite qui ?

       Ici, tenez-vous bien ! Grand-père relève un peu la tête et regarde comme au loin. La question le fait figer. Florence pour l'encourager reprend de son ton gentil :

       – Comment elle s'appelait, votre mère ?

       Pendant de lourdes secondes, les yeux de notre vieillard se perdent dans la brume, se mouillent et, tout à coup, le voilà qui lance comme un petit cri étouffé :

       – Maman !

       Et il se met à pleurer comme un gamin, appuyant sa tête sur l'épaule de Paul placé comme exprès à sa portée. Ouh-là ! Si on s'attendait à ça !

       Il est parti loin, grand-père ! On se met tous les trois à le consoler. On essaie de le ramener dans le présent. Ce n'est pas facile. Les pleurs lui viennent facilement, sans doute un coeur sensible... Avec mes satanées questions, je l'ai fait replonger dans son passé, dans son enfance enfuie dans la nuit des temps... J'ai fait ressurgir le portrait de sa mère disparue. Tout son passé lui remonte d'un seul coup. Sa rencontre avec le trottoir aide sûrement un peu aussi. Quand on l'échappe belle, parfois on revoit toute sa vie en quelques tableaux, et ça nous donne une de ces nostalgies ! C'est ce qui lui arrive, à M. Desmarais.

       Finalement, nous réussissons à le réconforter. Une fois ses larmes séchées, il me donne le nom de jeune fille de sa maman.

       Peu après, la radiographie ne montre rien de cassé et il n'a même pas besoin de points. Il en est quitte pour une belle trouille et repart avec ses deux amis rassurés.

       De ceci, on peut tirer deux conclusions : d'abord, qu'il faut se méfier de l'alcool après 75 ans; ensuite, qu'on n'oublie jamais sa chère maman.



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