| . | La tempe rougeRevenons maintenant à l'urgence.Une heure du matin. La porte s'ouvre sur deux policiers qui encadrent un homme aussi grand qu'eux, mais couvert de sang de la tête aux genoux. Un spectacle ! La vue du sang est toujours surprenante, remarquez, mais dans ce cas-ci, le rouge ne manque pas au tableau ! Quand on voit deux uniformes de policiers et un bonhomme en sang, pendant deux ou trois dixièmes de secondes, une petite foule de questions se précipitent dans nos têtes. S'agit-il d'un accident de la circulation ? d'une chicane de ménage ? d'une vulgaire bataille ? d'un accident de travail ? d'un passant solitaire agressé dans une ruelle ? ou de son agresseur même ? d'un témoin récalcitrant qui a trébuché dans l'escalier au poste de police ?... Comme vous voyez, les hypothèses ne font pas défaut. Nous allons donc rencontrer nos trois visiteurs pour en savoir plus long. Florence est en congé, Anne la remplace « en avant ». À mesure qu'elle et moi approchons, le tableau se précise. Les policiers ne maintiennent pas le blessé fermement. Ils ne paraissent pas non plus le menacer; ils le tiennent bien aux coudes, mais plutôt avec l'air de le soutenir. Et le type ne les engueule pas du tout. Il ne dit rien, ni ne chiale, ni ne braille. On ne sent, de prime abord, aucune animosité entre eux et lui. Déjà ça de gagné ! Nous n'aurons pas affaire à un de ces maudits bums qui ne pense qu'à nous insulter et à défoncer l'armoire à médicaments... – Qu'est-ce qui se passe ? demande Anne, une fois à leur hauteur. À ses côtés, j'observe le tableau de tous mes yeux. – C'est une fusillade, répond laconiquement le plus loquace des policiers. C'est arrivé dans un cabaret. Il a reçu une balle à la tête, en tout cas, on dirait bien... Réponse assez curieuse, avouez-le, mais bien appropriée dans les circonstances comme vous allez le voir. Anne s'adresse au blessé qui se tient pourtant debout tout seul avec supposément une balle dans la tête : – Comment vous sentez-vous ? – ... L'homme ne répond rien. Il a l'air complètement égaré, comme débarqué d'une autre planète. Visiblement, s'il n'est pas en état de choc, il « a vraiment les quétaines ». En fait, il est incapable d'articuler un mot. Sur les entrefaites, Paul, accouru aux nouvelles, entraîne notre homme vers la salle de points. Mais avant d'aller coucher notre ensanglanté sur la civière, regardons-le un peu mieux debout. Moustache et cheveux bruns bien fournis, c'est une bonne pièce d'homme. Il fait environ six pieds et porte des vêtements sport qui seraient propres s'ils n'étaient pas couverts de sang. Même s'il se tient droit, on a l'impression qu'il suffirait d'appuyer un peu sur sa poitrine avec le petit doigt pour le faire tomber à la renverse. Aucun doute, il paraît vulnérable ! Et maintenant, le meilleur – coeurs sensibles s'abstenir. De sa tempe droite part une traînée de sang comme on en voit rarement. À cet endroit, ses cheveux sont tout imbibés de sang encore frais, pas tout à fait sec. Il en a plein l'oreille, le cou, l'épaule et ça descend encore; sa chemise en est toute maculée de même que son pantalon. Notez toutefois que le robinet est fermé. La blessure ne saigne plus. Il en a perdu une jolie pinte, ça saute aux yeux. Et pourtant, le bonhomme tient debout ! D'après ses yeux, il est même bien vivant; pire, mis à part son air gaga, il ne paraît pas souffrir dans son corps. Il ne se tient même pas la tête ! Voilà, laissons maintenant cet homme partir avec Paul. Les policiers se dirigent vers le poste (celui de l'urgence) pour y dresser leur rapport; eux aussi ont leur paperasse à remplir. Ça me console un peu. En revenant avec mon bloc, j'en profite pour leur demander un peu plus de détails, mais ils ne savent rien que ce qu'ils nous ont dit. La victime elle-même ne comprend absolument pas ce qui lui est arrivé. D'après ce qu'ils ont pu faire dire à l'homme dans l'ambulance, il venait à peine d'entrer et de s'asseoir dans ce cabaret où il ne connaissait personne quand on lui a tiré dessus sans raison aucune. Sur les lieux, ces deux policiers n'ont pas eu le temps de questionner les témoins. Je reviens donc à la salle de points. Paul est en train de nettoyer la plaie. Connaissant bien son métier, avec sa tranquille assurance, il a réussi à calmer notre patient et je n'aurai aucune difficulté à obtenir mes renseignements. L'homme peut parler sans difficulté maintenant. Je vous fais grâce des questions habituelles, mais pendant que je les pose au patient, Paul laisse échapper comme pour lui-même : – Bon Dieu, je n'arrive pas à trouver la coupure ! – Qu'est-ce que tu dis ? demande avec moi notre blessé. – J'ai beau fouiller dans vos cheveux, je ne vois rien ! répond Paul. Eh bien ! Celle-là, elle est forte ! Un patient nous arrive, officiellement blessé par balle dans un cabaret, presque tué, couvert de son propre sang, et on ne trouve même pas de blessure ! C'est vrai que l'homme a les cheveux drus et fournis, mais quand même, tout ce sang est bien sorti de quelque part ! En bon saint Thomas, je fais le tour de la civière pour rejoindre Paul de son côté et regarder de mes yeux la tempe incriminée. Paul écarte devant moi les cheveux qu'il a bien nettoyés avec de la ouate imbibée de zéphiran. Beau travail ! Les cheveux sont bien propres, débarrassés de tout sang, mais notre cher infirmier a travaillé si consciencieusement qu'il a aussi fait disparaître la plaie ! En tout cas, on ne voit rien !... pas la moindre blessure !... Allez y comprendre quelque chose !... Le presque assassiné en est encore plus déboussolé que nous. Cette découverte n'est pas pour faire diminuer son malaise. Reste la radio. Le médecin de service a déjà prescrit une radiographie et la technicienne vient d'arriver. On dirige donc vers la salle de radio notre éclopé encore chancelant sous le poids de ce qui lui arrive... Les paris sont ouverts ! Nous sommes bien intrigués... Pas plus que vous, nous n'avons jamais rien vu de semblable... Et quand le film sort enfin quelques minutes plus tard, nous avons une jolie révélation !... Figurez-vous que oui ! on y voit nettement un tout petit éclat de balle qui s'est incrusté dans le crâne, plus précisément à la surface de l'os temporal. Sur la radiographie, cela fait un point bien brillant, on dirait une étoile... Peu de chose en vérité, un morceau à peine plus gros qu'une tête d'épingle, mais suffisant pour nous convaincre de la réalité des faits avancés jusqu'ici. Conclusion du médecin : la balle n'a fait qu'effleurer la tempe; elle y a bien touché, mais à peine... Au passage, elle a coupé une veinule qui s'est mise à pisser comme une folle. En se tenant la tête, l'homme a bloqué le petit trou, le sang a coagulé et la plaie s'est refermée d'elle-même. Si vous voyez une autre explication, avancez-la... parce qu'on n'a jamais pu voir la blessure dans cette tignasse... Il n'y avait pas de fracture, et notre « blessé par balle » ayant retrouvé une partie de ses esprits a pu s'en retourner chez lui. Je ne sais si cet homme a réussi à s'endormir cette nuit-là. Impressionnable comme il semblait, il a dû songer longtemps à sa mésaventure. Pour ma part, j'avoue avoir rarement vu quelqu'un d'aussi effrayé; je parle évidemment du moment de son arrivée à la porte, car ensuite il avait pu se détendre un peu. Mais il avait une sacrée bonne raison d'avoir la trouille, il est difficile de frôler la mort de plus près... convenons-en. À l'époque, les policiers disposaient d'ambulances et nous amenaient régulièrement des patients. Et ça coûtait sans doute bien moins cher qu'aujourd'hui. Leurs ambulances n'étaient pas les hôpitaux de campagne de 100 000 $ qui sillonnent nos rues maintenant. C'étaient de bons petits stations-wagons. En général, les gens n'aiment pas les policiers simplement parce qu'ils sont perçus comme des empêcheurs de tourner en rond, mais le point de vue diffère complètement quand on a besoin d'eux. À l'urgence, ils venaient nous aider et nous rendaient volontiers service chaque fois que nous le leur demandions. Que ça vous choque ou non, nous les considérions surtout comme des camarades. La nuit, c'étaient souvent des jeunes; ils s'ennuyaient passablement dans leurs voitures et n'étaient jamais fâchés de pouvoir s'attarder parmi nous. Comme ils ne venaient pas nous embêter, mais nous aider, nous n'avions aucune raison de leur en vouloir, au contraire, nous apprenions à les apprécier. Les policiers se font tellement engueuler qu'ils deviennent tout gentils du moment que vous les abordez avec sympathie. Ils ont encore la réputation d'être machos, pourtant, en cinq ans, je n'en ai jamais vu un seul dire un mot déplacé à l'une de nos infirmières. En revanche, ils étaient toujours polis et courtois. Si la chose vous surprend, tant pis. C'était comme ça. Nous n'avons eu le fin mot de cette fameuse histoire de balle que la semaine suivante quand les deux mêmes agents ont eu à revenir à l'urgence. Pendant qu'ils avaient transporté le blessé chez nous, certains de leurs collègues s'étaient mis à enquêter dans le cabaret même. Comme toujours en pareil cas, personne n'avait rien vu ni même entendu... En cuisinant les témoins, les enquêteurs étaient quand même parvenus à établir une sorte de version officielle. Je vous la livre telle quelle. Allons nous installer dans ce cabaret, dix minutes avant le « drame ». Reconstitution : Deux hommes en profond désaccord discutent à une table. Finalement, l'un se lève en criant à l'autre : – O. K., tabarnak ! J'm'en vas, mais j'vas r'venir ! Cela dit, il s'éloigne et sort du cabaret. Demeuré assis, l'autre attend quelques minutes, puis prévoyant sans doute le pire, quitte les lieux à son tour.
Quelques instants après sa sortie, voici qu'entre notre futur patient. Il vient seul au cabaret pour se détendre innocemment. En homme plein de bon sens et de bon sang, il se dirige vers la table devenue libre et s'y assoit. Il n'a pas sitôt commandé sa bière que le premier des deux lascars revient avec un revolver. Sans vérifier si c'est encore son compère de tantôt (le nouveau ressemblait peut-être au précédent), il pointe son arme, tire et décampe ! Simple erreur sur la personne. Sherlock Holmes ajouterait que l'assassin était myope : à quelques pieds, il n'a pu reconnaître sa victime et l'a même ratée ! On dit parfois que la vie tient à un cheveu...
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