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Les morts baladeurs


      À l'admission, j'avais aussi à m'occuper des morts. Eh oui ! on meurt dans un hôpital. Dans un tel établissement, une fois que vous êtes mort, vous devenez un « corps ». On ne dit jamais le « cadavre » ou le « mort », encore moins le « macchabée », simplement le « corps ». Tout le monde comprend.

       – Attention ! Il y a un corps derrière le rideau !

       Vous pigez.

       Le bureau d'admission, qui servait d'entrée aux plus ou moins bien portants, servait également de sortie aux plus portants du tout, à ceux qui succombaient aux traitements, comme aurait dit Molière dans sa propre langue. J'avais à m'occuper des corps. Ne frissonnez pas. Pas encore. Je m'en occupais de très loin et ne les voyais même pas. Mais j'avais à les expédier ailleurs comme un vrai Charon, sauf que je le faisais gratuitement.

       Sous toutes les latitudes et depuis toujours, à de rares exceptions près, les gens tiennent à leurs morts. Et puisqu'ils les veulent, pourquoi les leur refuserait-on ? D'ailleurs, qu'en ferait-on autrement ?

       Une fois le patient bien décédé et les premiers pleurs essuyés, on passait aux « formalités ». Les parents quittaient la chambre et venaient à l'admission pour encore signer des paperasses. On vit dans un monde de paperasse. Ça n'en finit jamais. Vous vous rendez compte ? Même après la mort, il y en a encore à remplir ! Un peu plus, ils nous réveilleraient pour !

       – Debout, M. Tremblay, il nous manque une signature !

       Bon, bon. Je devais demander à la famille quel « salon » allait s'occuper de l'affaire, du corps. Le médecin passait ensuite signer le certificat de décès. Sinon, je devais l'appeler pour qu'il le fasse sans délai. Un infirmier descendait le corps de l'étage à la glacière – c'est ainsi qu'on nomme la petite morgue à l'hôpital. Puis, j'appelais l'entrepreneur de pompes funèbres pour qu'il vienne chercher la dépouille mortelle. En somme, pour employer une expression bien gnagna d'aujourd'hui, je « gérais » les morts !

       Une fois, il m'en est arrivé une amusante. J'avais expédié un décès en moins de deux et le funèbre pompeux fonçait en ambulance pour venir récupérer son gagne-pain, en l'occurrence le corps de Mme Chose. L'homme était déjà à la glacière et le voilà-t-y pas qui me téléphone de l'autre bout de l'hôpital :

       – Dis donc, Mame Chose, ça fait combien de temps qu'elle est morte ?

       – Environ une heure et demie, que je lui réponds.

       – Ouin, bin, 'est frette bin raide !

       – Attends une minute ! Je vais m'informer, voir ce qui se passe.

       Renseignements pris, le corps de Mme Chose traîne encore sur l'étage. Dans la glacière, qui peut en contenir six, un seul cadavre, celui de Mme Machin, décédée depuis vingt-quatre heures déjà.

       Un peu plus et l'embaumeur emportait le mauvais corps ! Heureusement qu'il connaissait son métier. Finalement, on fit descendre le corps de Mme Chose et le croque-mort repartit avec le bon corps, certificat de décès en poche. Tout était en règle... et tout est bien qui finit bien au pays des morts comme des vivants.

       Évidemment, plus tard, je contai la belle gaffe avortée à ma patronne. (Hé oui ! c'était même une religieuse. Tout ceci se passe dans un autre siècle...)

       – Avouez, lui dis-je, qu'on aurait pu faire une sacrée belle bêtise !

       – Je ne veux pas te relancer, mon cher Julius, me répondit-elle (c'était une soeur intimiste), mais j'ai vu pire que ça ! Et elle m'en conta une bien meilleure, qui, jurait-elle, s'était réellement produite.

       À l'hôpital, la glacière fait penser au réfrigérateur d'une boucherie. Les corps sont couchés dans des sortes de tiroirs, en réalité, ce ne sont que de larges planches qu'on peut tirer et sur lesquelles reposent les corps. Quand on ouvre la porte, on ne voit que des pieds. À ce moment, les visages ne comptent plus tellement. De toute façon, l'employé qui vient chercher le corps n'a pas connu la personne. Pour identifier les corps, on leur colle sur la plante d'un pied un sparadrap portant le nom de leur ancien propriétaire.

       Cette fois-là, me conta la bonne soeur, dans la glacière reposaient bien au frais deux corps d'hommes âgés portant des noms semblables, du genre Albert Monette et Norbert Malette. C'était vraiment trop taquiner le destin. Fatalement, l'erreur se produisit et les deux morts échangèrent leur place. Jusqu'ici, rien que de normal avec des noms pareils, vous pensez bien.

       Mais ce qui corse l'affaire, c'est que nos deux bonshommes habitaient des régions éloignées, très distantes l'une de l'autre, chacune à un bout opposé de notre pays, l'un en Gaspésie, l'autre en Abitibi. De leur vivant, ils étaient venus tous deux se faire traiter à Montréal. Les corps furent expédiés l'un pour l'autre. Vous imaginez les deux familles à chaque bout du pays ?... On attend pépére pour le pleurer et faire un bel enterrement, on a déjà préparé la bière, comme disait Félix, et le mort n'est pas pépére ! Confusion et consternation au deuxième degré. Et attendez, ce n'est pas tout. Après avoir débrouillé toute l'affaire, il faut faire l'échange des corps par train (un délai d'une semaine), puis tout recommencer : se recomposer un chagrin, refaire le plein des glandes lacrymales et réinviter toute la parenté ! Pouvez-vous imaginer une meilleure gaffe ? Ah ! la comédie de la mort ! Il faut être du bon côté pour en rire.



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