.


La grosse


      Avant de travailler à l'urgence même, j'avais fait un stage de quelques semaines au bureau d'admission de l'hôpital pour apprendre à faire les dossiers, les cartes, et pour connaître le train-train général de l'établissement.

       Les gens qui pénètrent à l'hôpital par le bureau d'admission ne sont pas malades quand ils arrivent. Le personnel et les médecins s'occupent de les rendre vraiment malades quelques heures ou quelques jours plus tard. Dans ce bureau, on ne voyait donc pas de sang sur le sol et les bureaux. Je ne me souviens pas de cas rencontrés là qui mériteraient qu'on en parle, sauf un seul.

       Il s'agissait d'une jeune fille. Dix-sept ans, un joli visage et une belle façon, mais un gros problème. Énorme, en fait : elle pesait 500 livres (230 kg pour les jeunes...) et mesurait, non pas six pieds, mais cinq pieds trois pouces (1 m 60). Elle était accompagnée d'une dame dans la cinquantaine. Au bureau, les futurs patients se présentaient à un guichet dont l'ouverture faisait un peu moins d'un mètre. Celle-là le remplissait facilement. Ses seins, tels deux énormes ballons de football, atteignaient chacun un coté du guichet.

       Je ne me souviens pas avoir rencontré par la suite quelqu'un de plus gros. Et c'était ça, son problème, sa maladie. Elle entrait à l'hôpital non pas pour qu'on la fasse maigrir, simplement afin qu'on trouve l'origine de son bobo, pourquoi elle était si grosse. Des poids lourds pareils ne souffrent pas d'embonpoint, mais d'une déficience glandulaire. Les spécialistes qui s'occupent d'eux portent un nom très poétique, ils se nomment endocrinologues.

       Quand ma petite (!) patiente a quitté le bureau, une fois signées les paperasses, je l'ai regardée qui s'en allait. Elle ne portait pas de minijupe, Dieu merci, mais sa robe allait juste un peu plus bas que ses genoux. Ses mollets, quels mollets ! Je les vois encore ! Ils pendaient littéralement sur ses jambes, exactement comme certains gros seins avachis, malmenés par la vie ou le sport, pendouillent sur certaines poitrines. Et chaque jambe au niveau du mollet paraissait large d'un bon pied. Quand je vous dis énorme !

       J'ai appris par la suite que, dans l'hôpital, on allait peser ces candidats au Guiness sur la balance de la buanderie parce que, sur les étages, aucun pèse-personne ne pouvait supporter leur poids. Voilà une vision pour rassurer tous ceux et celles qui se torturent à propos de leurs petits michelins. Quand on se compare, on se console, pas vrai ?...

       Une fois cette patiente partie, je me suis mis à penser quelle pouvait être sa vie... Allait-elle à l'école ? Aucun meuble, bureau ou chaise, ne pouvait lui convenir. Pas question pour elle d'aller magasiner dans les centres commerciaux, elle n'aurait pu franchir aucun tourniquet et peut-être même pas le couloir de la caisse au supermarché. Sans compter qu'elle serait devenue la risée des gamins, jeunes et moins jeunes. Elle marchait laborieusement, la promenade, même en des lieux isolés, lui était comme interdite. Restait la T.V. Mais là encore, dans un monde où la minceur est un critère de beauté absolu, où toutes les annonces publicitaires nous montrent des femelles échalotes, elle devait se sentir bien à part.

       Et malgré tout cela, une belle façon. Elle n'avait pas l'air malade dans sa tête. Cette jeune femme paraissait équilibrée et même sereine. Certains individus sont surprenants...

       Comme le cas m'intéressait, j'ai fouiné un peu et appris par ma patronne qu'elle demeurait à peu près cloîtrée chez une sorte de « bénévole » qui en assurait la garde, celle, en fait, qui l'avait accompagnée à son arrivée. Comprenez qu'elle était placée en foyer nourricier.



* * *


Au suivant : Les morts baladeurs

Table des matières

.