| . | La ceintureEn guise de pousse-café, voici un souvenir étrange. Il n'est pas olé olé ni excitant, simplement étrange.
Quand on regarde ce qui se passe dans une urgence, on en vient à se dire qu'entre la vie et la mort, mis à part les accidents et les maladies, il n'y a que le sexe. Comme si le sexe était l'essence même de la vie, l'essence, sinon le sens. On finit par le considérer comme la négation de la mort, l'affirmation de la vie par excellence. Une péripétie d'une nuit m'en a donné une sorte de preuve. En passant quand j'emploie ici le mot sexe, je pourrais tout aussi bien utiliser le mot amour, chacun n'étant qu'une facette de la même réalité. Le fait qu'à l'urgence on voie surtout le corps explique mon choix.
Cette nuit-là, peu après minuit, l'urgence est bondée. Enfin, n'exagérons rien. Il y a encore quelques patients à traiter et les filles sont affairées. Moi seul n'ai rien à faire en vertu de mon privilège. Dans la salle de médecine, une patiente retient mon attention. Une jeune femme dans la trentaine à la chevelure brune abondante. Le bout de sa civière est relevé pour faire comme le dossier d'un fauteuil. Elle est pourtant moins assise qu'avachie et, j'allais oublier de vous le dire, visiblement endormie ou inconsciente. Accoudé au poste d'où j'ai vue sur la salle de médecine, j'observe Florence qui va et vient et relève de temps en temps cette femme pour la replacer en position assise. Comme elle apporte des tubes de sang au poste, je lui demande en désignant cette patiente : Qu'est-ce qu'elle a, celle-là ? Le sang lui monte à la tête, me répond-elle. Faut qu'elle reste assise pour qu'il descende. De toute façon, elle n'en a plus pour longtemps... Elle ne se rendra pas au matin... Réponse laconique, style urgence quand on est pressé. ... Il y a tant de maladies... et ce n'est pas mon rayon. Je la crois sur parole. Puisque je n'ai rien à faire, tant qu'à être là, autant me rendre utile. Je me dirige donc vers cette patiente pour la relever, car elle a encore glissé sur sa civière. Elle n'a plus que la tête appuyée au dossier, ses pieds pendent dans le vide à l'autre bout. En m'approchant, je découvre un visage aux traits réguliers, un peu rude de facture, mais plutôt joli au total. Comme de fait, elle est dans la brume complète. J'entreprends donc de la relever. Pour ce faire, je me penche vers elle, passe le bras droit derrière sa tête pour aller placer ma main sous son aisselle droite. De mon autre main, je la saisis sous le bras gauche et tire doucement vers le haut. Plutôt petite, elle a quand même un corps solide et musclé, et je dois faire un effort pour la relever. Un corps qui ne se tient pas, c'est toujours pesant. Espérant qu'elle puisse m'aider, je lui dis : Faut que vous restiez assise, madame. On parle toujours aux inconscients, et la plupart du temps, ils nous comprennent. Il vous est déjà arrivé, je suppose, de parler à quelqu'un dans son sommeil, de lui dire, par exemple, de se décoller et d'arrêter de ronfler. Et ça marche, pas vrai ? C'est souvent aussi efficace avec les gens inconscients. Cette patiente m'entend, elle ne comprend toutefois pas exactement ce que je lui dis, je m'en rendrai compte. Dans son inconscience, elle me prend pour un autre. Voilà, enfin, doucement et patiemment, j'ai réussi à la replacer en position assise. Je la regarde et, un instant, permettez-le-moi, je m'émeus. Ce n'est pas qu'elle soit si belle, mais elle est jeune, dans la fleur de l'âge, seule, loin des siens (elle nous a été transférée par avion), et dans quelques heures, elle ne sera plus rien. Je reste près d'elle et tout à coup, à ma grande surprise, je l'entends qui dit de la voix qu'une amante prend sur l'oreiller, je l'entends dire, presque murmurer : Pourquoi tu veux pas ? Je crois qu'elle rêve ou délire, mais au même instant, elle tend une main vers moi et m'agrippe à la taille. Je sens ses doigts qui pénètrent entre ma chemise et mon pantalon et qui enserrent ma ceinture. D'une poigne ferme, à laquelle je ne saurais résister, elle m'attire vers elle. Je franchis le pas qui nous sépare tiré par ce bras d'une force qui m'étonne autant que le reste. Quand je suis tout contre elle, elle me répète sur ce ton à la fois plaintif et invitant de la femme en désir : Pourquoi tu veux pas ? Elle est bien inconsciente, n'ayez crainte. Si elle me voyait réellement, elle prendrait peut-être ses jambes à son cou... Mais justement, c'est son inconscient qui parle... À deux doigts de la mort, c'est son amant qu'elle cherche et elle voudrait faire l'amour... D'un ton que je veux doux, je lui dis simplement : Calmez-vous. et lui caresse les cheveux d'un geste au fond plein de tristesse. Et elle de me redemander, comme si rien ne pouvait justifier mon absurde refus : Pourquoi tu veux pas ?
Je suis resté près d'elle, tant que j'ai pu, à la relever chaque fois qu'elle glissait au pied du lit. Elle a sombré rapidement dans l'inconscience profonde. Une heure après, elle était morte. J'étais le dernier homme, le dernier être humain à qui elle ait parlé et c'était d'amour. C'était son appel dans sa nuit, dans la nuit, au fond, dans notre nuit à tous. Je n'ai jamais oublié.
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