| . | Délire sexuelS'il fallait se fier à l'imagerie dominante répandue par les médias d'aujourd'hui sans oublier Internet, on croirait que seul l'homme éprouve des pulsions sexuelles. Les femmes sont de préférence présentées comme de pauvres victimes. Pourtant, quiconque vit le moindrement au ras de la réalité (sinon de la touffe), sait bien que la femme possède un désir sexuel au moins aussi fort que celui de l'homme. Ceux qui en doutent devraient venir faire un tour à l'urgence. L'urgence, c'est la vie à l'état brut, sans maquillage.
Une nuit, nous gardons à l'Observation Mme Caron, une gentille dame dans la cinquantaine, de taille moyenne et assez replète. Une dame qui, en temps normal, se conduit tout à fait normalement comme tant d'autres dames de son âge. Mais vous vous doutez bien que nous ne la gardons pas pour rien à l'Observation, Quelque chose ne tourne pas rond chez elle. De fait, Mme Caron se fait traiter en psychiatrie et souffre cette nuit d'une crise de délire sexuel. Eh oui ! Comme notre patiente à la bizoune, sauf que Mme Caron est une chronique dans le genre. S'il faut un traumatisme cérébral pour provoquer le délire sexuel chez certains individus, chez d'autres personnes, l'intervention d'un instrument contondant n'est pas nécessaire ; on dirait qu'à un moment donné, une connexion se fait de travers dans leur cerveau, comme si deux neurones entraient cette fois d'eux-mêmes en collision frontale et déclenchaient soudain une rage d'appétit sexuel absolument incontrôlable. C'est là le terrible mal dont souffre Mme Caron cette nuit. On l'a isolée dans l'une de nos quatre chambres fermées, car elle est particulièrement bruyante. En ce moment, elle est attachée dans son lit. Il le faut bien, sinon elle courrait partout dans l'urgence à la recherche d'un coq. Elle serait capable de violer nos patients. Pour l'empêcher de se lever, on lui a mis la ceinture ventrale. Il faut ici vous dire un mot de cette ceinture avec laquelle on attache les patients dans leur lit. Il s'agit d'une bande de tissu blanc, matelassée mais solide, qu'on pose sur le matelas et qu'on attache sous le lit où se rejoignent les deux extrémités de la bande. Cette première bande n'attache en fait que le matelas au lit; aussi en son milieu sur le matelas, où le patient pose normalement les reins, deux bandes se détachent de la première pour encercler la taille du patient. En fait, ce sont ces deux bandes qui forment la vraie ceinture. Elles sont percées de gros oeillets et on les attache avec des cadenas en faisant coïncider les oeillets de chaque bande. Des cadenas, mais oui, ne vous scandalisez pas, je vous prie. À l'urgence, il faut souvent attacher les patients. On utilise de bons cadenas Master. J'ignore si l'on procède toujours ainsi, mais le système était bien commode. Donc, Mme Caron est attachée par la taille seulement. Ce qui veut dire qu'elle a les pieds et les mains libres. Les mains surtout. Or, ses deux mains s'activent drôlement dans sa fourche. Elle se masturbe à qui mieux mieux en proférant d'innommables obscénités. Elle appelle tous les mâles de la terre à sa rescousse ! Elle le fait avec des accents vibrants qui ne sont pas sans retenir l'attention, d'autant plus que son ton, malgré des accents plaintifs, est empreint d'une certaine bonne humeur invitante. Mme Caron a le sexe joyeux. Vous croyez que je charrie ? Attendez la suite. Vous n'avez rien vu.
Mme Caron nous fait donc entendre son cirque, mais les filles travaillent et les patients veulent dormir. Nous sommes la nuit. Les somnifères qu'on a administrés à notre patiente n'agissent pas. Anne décide alors qu'il serait préférable d'attacher les mains de la patiente pour qu'elle cesse de s'exciter toujours plus et qu'elle se calme enfin. Mesure ô combien sadique, avouons-le, mais pensons au bien de Mme Caron. Après tout, il faut qu'elle dorme elle aussi, sinon elle va faire tilter son système nerveux... Anne demande à Paul d'aller attacher les mains de Mme Caron. Ah ! Quand Paul pénètre dans la chambre de la dame, elle se méprend et s'imagine que notre infirmier répond à ses appels ! Paul, poli comme toujours, doit expliquer à notre patiente qu'il n'entre pas dans ses fonctions de la satisfaire de cette façon. Quelle déception pour notre dame ! Une fois près d'elle, Paul constate qu'à force de s'exciter et de s'agiter, notre patiente a glissé presque jusqu'au pied du lit entraìnant la ceinture avec elle. Il va donc falloir donc remonter la malade en position au centre du lit pour lui attacher les mains. La seule façon de le faire est de détacher la ceinture ventrale pour la remettre en bonne place. De sa voix douce et lénifiante, Paul explique donc à la dame : Ouin, Mme Caron, faudrait bien que vous dormiez... Va falloir vous installer mieux que ça. Regardez, vous êtes rendue au pied du lit ! Faut vous calmer, madame. Je vais vous remonter (!) dans le lit. Vous me promettez de rester tranquille ? Ce disant, il s'attaque aux cadenas de la ceinture pour les ouvrir. Le voyant faire, Mme Caron s'empresse de promettre tout ce qu'il voudra. Oui, oui, je bouge plus, je fais plus rien ! Mais dès que les cadenas sont ouverts, la voilà qui saute en bas du lit, puis aussitôt sur notre cher Paul. Voilà un homme, un vrai ! Enfin, elle en tient un ! Paul se récrie : Tranquille, Mme Caron, tranquille ! Anne entendant le bruit accourt à la porte de la chambre, mais voyant le spectacle, elle pouffe de rire. Si vous connaissiez Paul, vous en feriez autant. Au lieu d'aller à son secours, Anne referme la porte. Morte de rire, elle est incapable de bouger. Attirés pas tous ces éclats, nous voilà bientôt les trois autres dans la porte de la chambre réouverte, et pendant quelques instants nous sommes absorbés par la contemplation d'un spectacle d'une rare intensité... Mme Caron, sa jaquette d'hôpital tout de travers, à moitié arrachée, a réussi à coincer Paul le long du mur. Collée sur lui, de la main droite, elle lui malaxe les génitoires au travers de son blanc pantalon, tandis que le bras gauche passé autour de ses épaules, elle tente de l'embrasser en le suppliant : Envoye donc ! J'en veux ! Fais un homme de toué ! Envoye donc, mon chou ! T'es beau ! Fais-moué ça tu-suite ! Prends-moué ! Et ce cher Paul, qui essaie de se défendre, un peu mollement il est vrai, nous lance des regards désespérés... Mais nous de lui dire en choeur : Allez, Paul, fais un homme de toué ! Interloqué, surpris de nous voir immobiles et tout amusés de son embarras, Paul se débat de son mieux, puis, retrouvant la parole : Mme Caron, s'il vous plaît, lui dit-il, calmez-vous. Vous m'avez promis de rester tranquille ! Mais elle ne l'entend pas de cette oreille et redouble d'ardeur... Finalement, après avoir bien « joui » de la scène, nous pénétrons dans la chambre pour dégager le couple, plutôt mal assorti, convenons-en. Nous replaçons la dame dans le lit et l'attachons cette fois solidement. Pendant l'opération, elle poursuit son délire en nous abreuvant de propos que la morale m'interdit de rapporter ici, des choses du genre : Je veux ta queue, mon grand, j'la veux dans ma noune. Au fond, au fond ! T'es bandé, mon cochon, j'le sais, enwèye donc ! et tutti quanti. Tout ça, je vous le rappelle, sortant de la bouche d'une digne dame dans la mi-cinquantaine... Elle est en délire, que voulez-vous ! C'est une malade... Enfin, nous avons fini de l'attacher. On éteint. Nous sortons de la chambre en lui souhaitant une bonne nuit et fermons la porte. Cela dure cinq minutes. Le calme, je veux dire. Le temps qu'elle se repose. Les forces lui reviennent bientôt et elle se met à appeler, à « caller » l'orignal comme une chatte en chaleur... Ayant retenu le nom de notre cher Paul, elle le réclame à grands cris ! On entend retentir ses appels aux accents pathétiques derrière sa porte : Paul ! Pauaul ! Pauauauauaullllllll ! Ça s'entend dans toute l'Observation. Au bout de quelques minutes, Paul finit par se sentir coupable. Peut-être a-t-elle soif, qu'elle veut de l'eau ? qu'elle veut faire pipi ? se demande-t-il. N'écoutant que son bon coeur, il se dirige vers la chambre où repose (!) la patiente, ouvre la porte, laissant entrer la lumière, entrevoit Mme Caron et lui demande : Oui, Mme Caron, qu'est-ce que je peux faire pour vous ? Alors, sur le lit, cette quinquagénaire, jambes bien écartées, touffe à l'air et soulevée, cette digne dame, dans un cri du coeur retentissant comme si le sort de l'univers en dépendait, cette personne humaine en quête du Graal, hurle à fendre l'âme : Fououououourrre-moué ! On a dû l'entendre sur les étages et jusqu'en Asie ! Le cri primal à côté de ça, c'est un petit pet silencieux !...
Sacré Paul, gageons qu'il n'a jamais été sollicité aussi crûment. D'ailleurs, il en gardera un souvenir inoubliable et n'osera plus jamais repousser la moindre invitation tellement il s'était senti sadique... Quant à Mme Caron, ses orgasmes l'ayant sans doute épuisée, elle a fini par s'endormir. Le lendemain, croyez-le encore ou non, elle était redevenue la petite dame bien ordinaire qu'elle était tous les jours. Et toute gênée, rougissante, elle n'en finissait pas de s'excuser de ses folies de la nuit, car elle se les rappelait, au contraire de bien des patients qui n'ont aucune mémoire de ces crises une fois qu'elles sont passées. Curieux phénomène ! Comme le disait Morin : « Une crise, c'est une crise, quand ça pogne, ça pogne ! » Si le mot est vrai pour les crises d'autodestruction, il l'est aussi pour les crises sexuelles.
Nous connaissons très peu le cerveau humain. Par exemple, pourquoi rêvons-nous la nuit et pourquoi rêvons-nous de choses si bizarres ? Sommes-nous encore nous-mêmes dans nos rêves ? Et sinon... qui sommes-nous donc ? Y vivons-nous réellement sur un autre plan ? En tentant d'expliquer ces crises de délire sexuel, j'en suis venu à la conclusion qu'elles sont comme des rêves que l'on ferait éveillé et où, comme dans nos rêves, notre esprit conscient n'aurait aucun contrôle sur nous. Il y a décidément des mystères dans l'existence. Vous pouvez bien penser ce que vous voulez, mais il est très difficile d'admettre que quelqu'un se donne en spectacle de son plein gré comme le faisaient Mme Caron et Mme Bizoune. À jeun, je veux dire sans crise de délire, elles auraient été incapables de faire deux pour cent de leurs folies.
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