| . | Les dégustationsCe récit touchant touchant à sa fin, il me faut maintenant faire une petite confession. Avouer l'inavouable. Et l'impensable. Du moins pour les gens qui ne travaillent pas dans le circuit hospitalier..La confession ne me coûte rien puisque c'est un de mes plus beaux souvenirs. En bavardant, comme les filles aiment le faire, Madeleine et Florence s'étaient découvert un goût commun pour les fromages et les pâtés. À l'hôpital, la nuit autant que le jour, la nourriture est infecte. Alors elles s'étaient dit : pourquoi ne pas organiser de petites dégustations à l'urgence même ? La vie, c'est pas fait pour s'ennuyer. Nous avions 20 ans et l'habitude de prendre des décisions rapides. Nos amies savaient s'organiser.
Comment ne pas me rappeler ces merveilleux soupers à trois heures du matin ?
Florence consultait les astres et Madeleine son nez fin pour déterminer d'abord une nuit tranquille où peu de patients viendraient nous visiter. C'était là l'inconnue la plus aléatoire. Chose curieuse, ces sorcières se trompaient rarement. Elles entraient alors à minuit chacune avec un sac bien rempli. Vers 2 heures 30, elles dressaient la table dans la salle de médecine d'où l'on pouvait garder une oreille tendue vers l'Observation. Elles déballaient sur une table servante petits pâtés, fromages et baguettes de pain. Une alèse servait de nappe, on en gardait une autre à proximité pour couvrir rapidement le festin au cas où un patient se présenterait. La table servante, sur roulettes comme son nom l'indique, pouvait être escamotée rapidement. On s'installait les cinq autour. Oui, c'est bien beau les fromages, les pâtés et le pain, mais pour la soif ?... croyez-vous qu'on buvait de l'eau ? Tout de même, nous ne sommes pas des Blauques ! Une bonne bouteille de vin trônait au centre de notre petite table. Ne manquaient que les chandelles ! Et alors commençait le souper de nuit... la petite fête. Manger ensemble en dégustant un bon vin rapproche les gens. Nous conversions avec entrain et à bâtons rompus. Quand la bouteille était vide, on la remplaçait. Selon que nous étions interrompus ou non, nous pouvions rester à table entre deux et quatre heures... Je me souviens d'un patient, d'un robineux (un clochard), qui une nuit avec son nez développé nous avait senti de l'Observation. Il avait sonné pour demander un petit coup !
Ces petites fêtes intimes se produisaient tout au plus une fois par mois et on n'abusait pas du vin. Il nous fallait demeurer sobres pour le cas où... Madeleine et Florence avaient toutefois un flair incroyable, elles savaient prévoir les nuits où on ne viendrait pas nous déranger. À l'époque, les nuits où nous recevions deux ou trois patients seulement n'étaient pas si rares. Quelques fois dans l'année, nous avions même des nuits « blanches » où aucun patient ne se présentait... De quoi en faire rêver plusieurs aujourd'hui ! Pourtant, je me souviens d'un de nos petits festins qui fut interrompu coup sur coup par deux cas d'infarctus se présentant à cinq minutes d'intervalle. Ah ! Travailler à l'urgence, c'est vivre dans le risque permanent !... Au bout d'un an de ces réjouissances nocturnes, des antennes nous ont cependant prévenus qu'il valait mieux mettre une sourdine. Des jaloux et des éteignoirs étaient allés colporter qu'il se faisait des orgies à l'urgence !... Allons donc ! Des jalouses, évidemment ! Nullement décontenancés, nous avons alors décidé d'organiser nos petites fêtes ailleurs... après le travail. C'est ainsi qu'ont commencé nos partys du matin et que nous sommes devenus plus ou moins normaux. À 8 heures 15, après le rapport, nous prenions la direction de l'appartement de l'un ou de l'autre. Souvent nous n'étions plus seulement cinq ; des surnuméraires, des remplaçantes venaient se joindre à nous. C'étaient les mêmes petites fêtes intimes et agréables, mais cette fois, sans l'obligation de demeurer sobre. Bières, vins et victuailles ne manquaient pas. Nous étions un peu fous et folles, comme tous les jeunes de tous les temps, et savions nous amuser. Vers onze heures du matin, le party battait son plein. La stéréo au maximum, nous dansions les folles danses à la mode. Et les voisins ne pouvaient se plaindre que nous les empêchions de dormir... Vers midi, on se séparait pour aller dormir, afin d'être en forme à minuit...
Un directeur de théatre recommandait à ses comédiens de choisir leur amant ou maîtresse parmi les gens de théatre : « Ils ne sont pas mieux que les autres, mais au moins, vous aurez le même horaire. » Nous étions un peu dans le même cas. Quand on travaille de nuit, les sorties sont facilitées de beaucoup si nos amis travaillent aussi de nuit.
À force de travailler ensemble, nous étions devenus amis. Et à force d'être amis, nous n'avions plus l'impression de travailler... J'exagérerais à peine en disant que l'urgence, c'était un peu comme notre deuxième maison. Il y avait de l'atmosphère dans notre clinique ! En un sens, nous étions très chanceux : tous jeunes, trois femmes et deux hommes, et sans patron pour nous emmerder; en plus, des caractères bien trempés qui s'accordaient harmonieusement. À dix, il aurait été impossible de créer le même esprit entre nous, et il aurait suffi d'un seul caractère vraiment désagréable sur les cinq pour tout bousiller. Des conditions de travail semblables sont bien rares; je n'en ai jamais retrouvé par la suite. Ce n'est pas pour rien que je suis resté si longtemps à l'urgence. Je sentais que je vivais là quelque chose de spécial. * * * Au suivant : Délire sexuel Table des matières |
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