| . | La rue en SVoir mourir un vieillard malade au corps déjà brisé, sinon fini, n'a souvent rien de bien révoltant. Nous sommes plutôt soulagés, et même pour lui. La mort d'un jeune homme à l'aube de la vie s'accepte moins facilement...
Une nuit, vers 2 heures du matin, les policiers en ambulance nous apportent sur une civière un corps, celui d'un jeune homme, mort (évidemment) quelque temps plus tôt. Le corps est revêtu de vêtements sport. Il s'agit d'un accident de moto. Les policiers nous expliquent ce qu'ils ont pu constater. L'accident s'est produit dans une rue en réparation, plus précisément dans une double courbe en forme de S où l'on effectuait justement des travaux. Le motocycliste allait-il trop vite ? toujours est-il que sa moto a buté contre un barrage et lui-même, en vol plané, est allé percuter le mur de briques de la maison que la courbe avait pour but d'éviter... Au siècle où je vous parle, la loi n'obligeait surtout pas à porter un casque protecteur... Le jeune homme est bien mort. Ça saute aux yeux. Comme la mort remonte à plus de dix minutes, il est inutile de tenter une réanimation. Autre chose d'ailleurs nous en empêche... On installe la civière de l'ambulance à l'écart dans la salle de chirurgie. Les policiers nous apportent le corps simplement parce qu'ils ne peuvent pas le mener directement à la morgue. Le règlement les oblige à présenter un certificat de décès en arrivant à la morgue avec un cadavre. Il leur faut un papier de médecin dûment signé constatant le décès. Ah ! la paperasse ! Notre monde un jour croulera sous la paperasse ! Ce n'est pas aux policiers de décider si un mort est mort. Remarquez qu'on trouve des cas de mort apparente, mais ils peuvent tromper aussi les médecins. Bref, les policiers nous demandent un certificat de décès signé par un médecin, service qu'on leur rendra volontiers dans les circonstances. Ils nous demandent de plus s'ils peuvent se servir de notre téléphone pour tenter de prévenir les proches du jeune homme. Dans la poche arrière de ses jeans, ils ont trouvé un portefeuille contenant des cartes d'identité. À mon bureau, l'un des deux policiers consulte l'annuaire et y trouve un numéro de téléphone au même nom de famille et à la même adresse, mais à un prénom différent. À qui va-t-il annoncer la nouvelle ? Quelqu'un répondra-t-il seulement à ce numéro ? L'agent ne doit pas se sentir particulièrement heureux. N'importe qui se passerait d'annoncer pareille nouvelle... Je sors de mon bureau par simple discrétion, mais je demeure près de la porte sans que l'agent puisse me voir. Le policier compose le numéro et laisse sonner. Puis j'entends une moitié de conversation qui se ramène à ceci : Bonsoir, j'appelle bien chez P*** M*** ( le nom du jeune homme ) ? ... Je suis l'agent Robert Roy, de la police. ... Votre fils a eu un accident cette nuit. ... En effet, c'est grave. Je ne peux rien vous dire pour l'instant. ... À l'hôpital de... , vous savez où ça se trouve ? ... Très bien, on vous attend. Le policier revient vers nous dans le corridor et nous annonce : Son père et sa mère s'en viennent... Ils devraient être ici dans une demi-heure.
Il nous reste à tuer le temps... Mais pour une fois, nous n'avons pas le coeur à rigoler, peut-être parce que le mort est de notre âge et qu'en plus, l'un de nous, notre cher Paul en l'occurrence, est un motard invétéré. Chaque fois qu'on en voit un amoché, on pense à lui fatalement... Et puis, il y a le corps lui-même tout près de nous, qui nous impressionne assez, même si nous n'y voyons qu'une seule blessure... à la tête. Pendant que nous attendons, imaginez un peu le déroulement de l'action au domicile du jeune homme... Un couple poivre et sel dort déjà paisiblement. Puis le téléphone réveille papa-maman au beau milieu de la nuit. Papa décroche et en quelques secondes, à peine sorti de ses rêves et de sa nuit, il apprend que son fils vient d'avoir un accident grave. Son fils qui, le jour même, souriait tout fier sur sa moto. La mère apprend la nouvelle en entendant les questions que pose son mari au téléphone. C'est ce qui s'appelle se faire réveiller brutalement ! Les voici qui se débarbouillent et s'habillent en vitesse, sautent dans l'auto et se dirigent vers l'hôpital. Le policier a eu le tact de ne pas annoncer la mort au téléphone. Les parents, tout le long du trajet, ont le temps de se faire sinon à l'idée, du moins à sa possibilité... Le choc sera moins brutal quand ils apprendront la vérité. On peut quand même imaginer leur inquiétude et leur angoisse dans l'auto. Les voici enfin qui nous arrivent. Nous les entendons venir derrière les portes et leur ouvrons. Nous sommes là, les policiers, Florence, Paul et moi, à contempler un instant cet homme et cette femme d'au plus 50 ans, à peu près de la même grandeur, qui ont l'air de bons parents de classe moyenne dans leurs vêtements ordinaires. Le père, plutôt petit et mince, fait paraître sa femme plus en chair. Ils ne sourient pas, vous vous en doutez. Ils ont la mine grave des gens qui s'attendent à tout, même au pire. Dès lors, Florence prend les choses en main. De sa voix hyperdouce, elle leur demande : Vous êtes bien M. et Mme M*** ? Oui, répond le père. Son ton comme ses yeux posent une question. L'accident était très grave, reprend Florence, nous n'avons malheureusement rien pu faire... ... On s'attendrait à une question du père ou de la mère, mais rien ne sort. Comme s'ils ne comprenaient pas, comme s'ils n'osaient faire le lien. Alors Florence est bien obligée d'ajouter : Il est décédé. Sur le coup, même non-réaction des parents. Quelques secondes d'immobilisme et d'éternité... Comme si le mot venait de les assommer complètement empêchant toute réponse. Puis, ces deux ou trois secondes passées, ils réagissent, mais chacun à sa façon. Sur le visage du père se dessine un demi-sourire tout à fait idiot, comme s'il se débranchait de la réalité. Il nous regarde tour à tour, l'air hébété. Un instant, je crains qu'il ne sombre dans la folie. Il a le visage purement niais comme s'il nageait en pleine absurdie. La mère, elle, rentre aussitôt en elle-même, elle baisse les yeux et laisse tomber tristement : Vingt-deux ans ! Il ne lui restait qu'un an d'université à faire !... Ses yeux se brouillent, s'inondent. Elle cache son visage dans ses mains et les vannes s'ouvrent. On tire une chaise en vitesse pour la faire asseoir, et elle se laisse aller. Elle pleure... Elle pleure une partie d'elle qui vient de mourir... Que voulez-vous qu'on fasse dans des moments pareils ? On les laisse faire. Un moment plus tard, on donnera à la mère une injection pour la calmer, cognac version urgence. Le père, lui, reprend bientôt ses esprits. Revenant à la réalité, il demande : Est-ce qu'on peut le voir ? Sainte-Bénite ! Bien sûr qu'il peut le voir. Le corps de son fils est juste là, à côté, mais, entre vous et moi, nous aimerions bien mieux ne pas le lui montrer. Par contre, il faut bien que quelqu'un identifie le corps. Alors, on dirige le père vers la salle de chirurgie en prenant bien soin de l'encadrer. Pas plus que nous il ne s'approchera très près du cadavre, ni ne restera longtemps près de lui, et cela pour une bonne raison. En arrivant près de la civière, le père voit ce que nous avons vu avant lui : une seule blessure à la tête, mais une vraie. En frappant le mur de briques, la tête du jeune homme a été comme scalpée. Sur la moitié du crâne, le cuir chevelu a été arraché et pend sanguinolent sur le côté. Une partie du crâne, grande comme la main, est complètement dénudée. À travers le sang qui a ruisselé, on voit nettement la blancheur de l'os...
Quelques minutes plus tard, les parents nous quittaient, et ensuite, les policiers, entraînant le corps vers la morgue. On peut supposer que cette nuit-là, les parents ne purent reprendre leur sommeil où ils l'avaient laissé...
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