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Le bleu de l'Italie


      Ah ! Vous dire tout le bleu du ciel de l'Italie, tout le bleu concentré dans ses yeux ! Mama mia ! qu'elle est belle ! Tâchez de voir, comme je l'ai vu, vingt-six printemps éclatants superposés sur ce visage ! Des traits purs, aristocratiques. Des cheveux d'un noir profond. Un teint très clair, presque blanc. Belle, intelligente, passionnée. La classe avec la beauté en sus. Quand les Italiennes décident de vous impressionner, elles n'oublient rien. Je ne l'ai pas vue sourire, cette sainte Vierge de contrebande, heureusement d'ailleurs, car je serais mort sur-le-champ et ne pourrais vous raconter l'histoire. Pour résumer donc : une sacrée belle pitoune !

       Belle, oui, sauf qu'aujourd'hui, si elle vit encore, une large cicatrice à son poignet témoigne toujours d'un fol amour de jeunesse !...

       Bien qu'Italienne, elle arrive seule à l'urgence... accompagnée des policiers, peu après minuit, par une fraîche nuit de la fin août. Il y a de quoi venir nous voir ! Jamais je n'ai vu une coupure de suicidé aussi nette ni aussi profonde. Elle n'y est pas allée de main morte, si vous me permettez l'expression... La plaie fait toute la face interne du poignet. Une plaie grande ouverte dont les lèvres sont écartées d'au moins trois quarts de pouce et permettent de bien voir l'intérieur, tout de rouge vibrant... La lame a creusé un bon demi-pouce ( 1 cm ) dans la chair. D'un seul coup bien sec, cette jeune femme a réussi à se sectionner net quatre tendons. Aucun doigt ne bouge. Quelques minutes de plus et c'est à la morgue qu'on l'aurait menée...

       Pas question pour moi de lui faire un dossier tout de suite. D'abord la patiente vit son drame. N'allez pas croire qu'elle pleure à gros sanglots et crie à tue-tête le nom de son amant. Pas du tout, pas du tout. Ce n'est pas une Italienne de pacotille, celle-là. De la classe ! Son drame est tout intérieur. Elle se fait silencieuse, répond aux questions par monosyllabes. Dans ses yeux, par contre, on peut lire une sorte d'effroi, comme si elle se demandait ce qui lui arrive et surtout ce qui lui est arrivé.

       Ce n'est pas le moment de lui demander le nom de fille de sa mère... J'apprends son nom par les policiers. Pour l'instant, ça suffira. Quand elle nous arrive, il y a encore plusieurs médecins à l'urgence; en moins de deux, ils l'entourent. Les plasticiens sont ameutés, car ces braves chirurgiens ne s'occupent pas seulement des nez et des tétons, ils sont aussi spécialistes des tendons. On prépare la patiente pour la salle d'opération. On ne craint plus pour sa vie, mais plutôt pour sa main. En pareil cas, le temps compte. Et voilà, en une demi-heure, trois quarts d'heure, tout est prêt, la civière s'ébranle et la belle Italienne escortée du plasticien quitte l'urgence pour la salle d'opération. J'aurai une bonne partie de la nuit pour l'attendre...

      

       À l'urgence, on reçoit tellement de faux suicidés que, pour une fois, je suis presque content d'en voir une vraie. Celle-là n'avait sûrement pas prévu aboutir à notre clinique. Comment a-t-elle pu être sauvée à temps ? Ça, je ne le saurai jamais et vous non plus. Chose sûre, son appartement devait être coloré... Cette nuit-là, je suis à mon bureau à tâcher de me distraire avec mes livres, mais je revois cette plaie. Je vous l'ai bien décrite, inutile de recommencer. Mais je la revois quand même, impossible de chasser cette image de mon esprit. Je la revois encore très bien aujourd'hui, des siècles plus tard, alors vous pensez !...

       Je me demande, j'essaie de comprendre comment on peut faire un geste aussi radical. Pas de doute, il ne faut ni hésiter ni trembler pour se couper de la sorte ! C'est le geste énergique par excellence ! Se peut-il qu'on puisse trouver en soi autant de force et de décision pour s'enlever la vie ?... Et pourquoi ? Pourquoi, quand on est si jeune et si belle en plus ? À l'urgence, nous ne savons pas encore qu'il s'agit d'une peine d'amour, tout le monde s'en doute, mais... Est-ce que la passion peut mener aussi loin ?... Et si oui, de quelle sorte de passion absolue s'agit-il ?... Décidément, elle n'est pas banale, cette patiente. J'ai hâte qu'elle revienne de la salle d'op.

       On nous la ramène de fait vers 6 heures du matin. Je m'attends à la voir d'abord confuse, dans la brume, comme il se doit. Mais non, elle est bien consciente. Elle est même assise sur la civière dont on a relevé la tête. Elle se trouve allongée comme sur une méridienne, vu qu'elle vient du Midi. J'apprendrai plus tard que, chaque fois qu'on le peut, on ne fait qu'une anesthésie locale pour ce genre d'opération. On vous gèle le bras jusqu'à l'épaule et vous pouvez voir le chirurgien à l'oeuvre... C'est ainsi qu'on a procédé avec notre patiente. Son bras par contre a changé d'allure. On l'a enveloppé dans un énorme plâtre qui va du coude aux premières jointures et il est suspendu en l'air, attaché à la tige à sérum.

       Sur les entrefaites, j'ai le malheur de recevoir un nouveau patient. Je ne puis me rendre immédiatement au chevet de notre suicidée. C'est peut-être mieux ainsi. Cela lui laisse le temps de souffler. En passant et repassant devant la salle de chirurgie où elle réfléchit, je lui jette quand même un coup d'oeil. Elle est bien réveillée et ne pleure pas du tout, au cas où vous le penseriez. Au contraire, elle est toute calme. Finalement, je suis libre, libre pour aller faire le dossier de cette patiente qui me trottera dans la mémoire longtemps !...

       Mon bloc à la main, je me dirige vers elle. Je l'ai déjà assez remarquée pour savoir qu'elle est au moins jolie. Mais comme je m'approche, elle tourne la tête vers moi et ses yeux accrochent les miens. Ta-ga-da ! Je suis hypnotisé. C'est à ce moment que je découvre vraiment ce visage que je vous ai décrit en premier. Jusque-là, je n'avais pu la voir de près. Maintenant, je suis seul avec elle, je l'ai toute à moi, et j'ai tout mon temps. C'est vrai qu'elle est belle... Quand les yeux s'animent, le visage, qui était d'une beauté simplement plastique, acquiert de l'âme. Cette jeune femme n'a pas la beauté plate et figée des poupées de cire. Non, j'ai devant moi une beauté vivante avec de l'expression. Mes yeux gloutons se repaissent et, tout à coup, j'ai peur de la gêner.

       Alors, je lui sors mon boniment puisque je suis là pour ça. Je vous rapporte notre petite conversation du mieux que je m'en souviens. Vous découvrirez, tout comme moi, qu'elle parle français et même très bien, mais avec un léger accent.

       – Bonjour, comment vous sentez-vous ?

       – Maintenant, ça va.

       Elle est calme. Toute trace de tragédie a disparu de son visage. Après que je lui ai expliqué mon rôle de paperassier, elle me donne son nom, sa date de naissance et son adresse avec une bonne volonté évidente. Elle demeure dans un immeuble d'un quartier favori des immigrants de fraîche date. Je prends bien mon temps, pose les questions très lentement, moins pour lui permettre de bien saisir mes paroles que pour faire durer la conversation le plus longtemps possible. Comme à l'époque les patients payaient, il fallait leur demander leur occupation et le nom de leur employeur.

       – Quelle sorte de travail faites-vous ?

       – En ce moment, je ne travaille pas...

       – Quelle est votre occupation habituelle, votre métier ?

       – Je n'ai pas encore commencé à travailler... J'ai... J'ai terminé un doctorat en histoire... J'avais l'intention de travailler ici... J'avais commencé à chercher...

       Hé ! Hé ! Pas seulement de la classe, mais un minimum d'instruction aussi... Voyant bien qu'elle n'est pas une Italienne née ici, je lui demande :

       – Depuis combien de temps êtes-vous dans notre pays ?

       – Je suis venue retrouver mon ami au début de l'été, m'apprend-elle, comme heureuse ou soulagée de confirmer mes soupçons à propos de la peine d'amour.

       Pour dissiper toute équivoque, elle ajoute sans que je lui demande rien :

       – Maintenant, c'est fini. Bien fini. Je prends l'avion pour l'Italie à midi. Je retourne chez moi.

       Elle prononce ces dernières phrases d'un ton calme et ferme, sans rancune ni rancoeur. Je comprends qu'elle tourne une page de sa vie, qu'elle l'a déjà tournée...

       N'ayant plus rien à lui demander, je la remercie et lui souhaite bonne chance. En la quittant, je lui adresse encore un regard bien appuyé pour tâcher de retenir tous les traits de ce visage... Elle me répond gentiment de ses yeux calmes.

      

        

       Le soir suivant, j'ai appris qu'elle avait effectivement quitté l'hôpital dans la matinée. Bien des années ont passé. J'ai oublié les traits précis, sauf ce que je vous ai dit au début. Je serais bien incapable de la reconnaître aujourd'hui. D'autant plus qu'elle a sûrement vieilli... Je n'ose parler de moi... Mais, l'impression est demeurée...

       Inutile de vous dire que les nuits suivantes, j'ai un peu songé à cette personne et à son drame. J'avoue même avoir eu quelque pensée jalouse et peut-être vindicative à l'égard de celui qui avait pu profiter d'elle toute une saison et qui l'avait menée à cette dernière extrémité. Je me suis consolé en me disant qu'il n'y retoucherait plus. Et j'imaginais notre patiente dans l'avion d'Alitalia, au-dessus de l'Atlantique, avec son bras en plâtre et en l'air... et la mama en pleurs l'attendant à Naples ou à Milan... ou, pourquoi pas ? à Venise !...

       Ah ! Le sang chaud des Latins ! Aucun doute, cette femme était venue vivre ici le dernier épisode d'un amour passion, de ceux qui vous collent à la peau et vous mettent le ventre sens dessus dessous. Allez savoir, elle était peut-être amoureuse d'un imbécile ?... Cupidon tire souvent ses flèches de travers... Chose certaine, pendant qu'on l'opérait, la belle avait eu le temps de réfléchir et de retomber sur ses pieds. C'est à ce moment, j'en suis sûr, qu'elle avait donné son congé définitif à son prétendant, car lorsqu'elle était revenue à l'urgence, son visage affichait la détermination tranquille, la décision irrévocable.

       L'amour passion, le coup de foudre, a ceci de particulier qu'il peut nous quitter aussi subitement qu'il s'est emparé de nous. L'être qui, jusque-là, était pour nous tout au monde, nous paraît soudain, en quelques jours, d'une profonde insignifiance... Le fil casse, le charme est rompu. « Mais, où donc avais-je la tête ? » se dit-on alors. Dans le cas de cette belle Italienne, vu les circonstances, les quelques jours s'étaient réduits à quelques heures dans une salle d'opération...



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