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Le thermomètre fondant


      Voici maintenant un pauvre homme, un pauvre imbécile qui, si ma mémoire est bonne, n'était même pas suivi en psychiatrie. Et pour une bonne raison. Il était trop idiot. Rien à faire avec lui. Il aurait fallu le placer dans un foyer où quelqu'un l'aurait forcé à avaler ses pilules chaque jour. Tout seul, il était incapable d'y penser. Il n'en aurait pris aucune ou les aurait toutes avalées ensemble. Un grand gnochon d'imbécile, d'une propreté toujours douteuse, bien-êtreux par excellence, qui se présentait régulièrement chez nous pour un bobo ici et un bobo là. Une sorte d'hypocondriaque, de malade imaginaire.

      À mon avis, il cherchait à se faire hospitaliser par tous les moyens simplement pour prendre congé de sa femme... Parce qu'il en avait une, une pauvre débile dans son genre, petite et maigre, aux cheveux filasse et gris, qui semblaient n'avoir jamais tâté de shampooing. Et anglaise en plus. On me pardonnera ici d'éviter les jeux de mots faciles. Elle était du genre à le suivre à la trace comme un chien fidèle. Quand cet homme se présentait à l'urgence, si elle n'était pas avec lui, on était sûr de la voir arriver une minute plus tard demandant :

       – My man is O.K. ? My man is O.K. ?

       Le genre de femme qui, comme dans la chanson, est toujours derrière. Chaque guenille trouve son torchon et ces deux-là faisaient la paire...

       Une nuit donc, M. Latour franchit nos accueillantes portes accompagné de sa dulcinée qui lui tient le bras... Encore lui ! Pas possible ! Il fait partie de nos habitués de toujours. Grand efflanqué, avec une sempiternelle barbe de trois jours, à croire qu'il se rase avec des ciseaux, il s'exprime comme à travers un voile de brume. Il est bien le dernier à savoir où il se situe exactement dans l'espace-temps...

       – Qu'est-ce qu'il y a encore, M. Latour ? lui demande Florence.

       – Bup... bup... bup..., ne peut qu'articuler l'idiot.

       – Bad breath, bad breath, dit sa tendre compagne venue à sa rescousse.

       Et de promener la main sur la poitrine de son homme pour nous indiquer la source du mal.

       – O.K., Julius, me dit Florence, inscris-le. On va le faire voir en médecine.

       Décidément, Florence doit s'ennuyer au poste cette nuit. Moi, je l'aurais retourné avec un rendez-vous pour la clinique du matin. Mais ce n'est pas mon rayon, je n'ai rien à dire. Je demande à la fée sortie tout droit de Dickens la carte de « son homme », car c'est elle qui tient toute la comptabilité du ménage dans son sac à main. Elle me la donne avec empressement et je lui indique la salle d'attente pendant que Florence entraîne le grand insignifiant vers le poste. Cela fait, je m'élance vers les archives de mon pas d'escargot pour y chercher le dossier du patient.

       Rapide comme l'éclair, me voici déjà de retour au poste y déposant un dossier ça d'épais. Pendant mon absence, Florence a installé le patient dans la salle de médecine. Elle a pris son pouls et sa tension. Comme j'arrive, elle vient de le laisser après lui avoir mis un thermomètre dans la bouche. Ah ! laisser un tel idiot seul dans la salle de médecine avec un thermomètre dans la bouche, c'est prendre un risque ! De fait, quand Florence y retourne pour lire la température... il n'y a plus de thermomètre.

       – Hé, là ! le gourmande-t-elle, où avez-vous mis le thermomètre, M. Latour ?

       Et l'idiot, trop idiot pour parler, porte son index à sa gorge pointé vers le bas, puis à sa poitrine... Il l'a avalé, l'imbécile ! Impossible ! Avez-vous déjà tenté d'avaler pareil tube de verre ? Ça doit mal passer dans le gorgoton !... Bref instant de panique. On fouille partout sur la civière, sous l'oreiller, sur le patient pour voir où le sacripant a bien pu cacher l'indispensable instrument.

       Vaines recherches, le thermomètre demeure introuvable, et l'idiot nous regarde de son air béat. Sur les entrefaites, le médecin arrive. On lui explique la situation. Comme il faut bien en avoir le coeur net, l'interne prescrit une radiographie. Une fois le film développé, figurez-vous que... que ?... Mais oui, le thermomètre est effectivement dans l'estomac et intact en plus ! Pour savoir si le patient fait de la température, c'est tout simple : il suffit de lui faire une radiographie !

       Sacré bonhomme, il l'a eue, son hospitalisation. Il a bien fallu aller récupérer le thermomètre, propriété de l'hôpital, et l'opération a permis à un aspirant chirurgien de se faire la main sur un estomac. Le cher imbécile a pu se reposer de sa femme pendant quelques jours... et profiter de la chaleureuse hospitalité de notre institution...

      

       J'ai déjà mentionné que certains patients adorent séjourner à l'hôpital. Pour le commun des mortels, la moindre journée dans ce lieu est une sorte de supplice. Dès qu'on y a mis les pieds, on rêve d'en sortir au plus tôt. Mais les gens qui vivent dans des conditions misérables, dans des chambrettes ou des logements sordides, voient la chose d'un oeil bien différent. Pour eux, c'est le luxe et le confort gratuit. Quand ils y ont goûté une fois, ils ne peuvent plus s'en passer. Ils souhaitent ardemment se faire hospitaliser et se creusent la tête pour se trouver des maladies, principalement à l'approche des Fêtes.

       Passer Noël et le Jour de l'An seul dans un taudis n'a rien pour remonter le moral, tandis qu'à l'hôpital, le Père Noël passe dans les chambres et remet un cadeau à chaque patient; sur les étages, un arbre de Noël décore le poste et le personnel tout joyeux, sinon pompette, vous souhaite la Bonne Année.

       On arrive habituellement à dépister les simulateurs qui se pointent à l'urgence en prétextant quelque douleur insupportable ici ou là. Je me souviens d'un de ces pauvres types qu'on avait dû renvoyer début décembre, faute de preuves... Un pauvre hère dans la trentaine qui s'était présenté en disant qu'il fallait l'hospitaliser... La plupart de ces gens ne cachent même pas leur jeu. Ils demandent littéralement qu'on les héberge.

       Deux semaines plus tard, quelques jours avant Noël, qui vois-je arriver en ambulance ? Le pauvre hère qui, maintenant, s'est fracturé un bras en tombant dans un escalier. Il présente une vraie fracture qui lui vaudra bien une semaine d'hospitalisation. Il ne pleure pas du tout, au contraire, on peut lire dans ses yeux la victoire et la satisfaction. Sur la civière, en passant près de moi, il a même le front de me dire :

       – Hein, à présent, vous allez bien être obligés de me garder !

       Vous pouvez être certain qu'il s'était lancé de lui-même dans l'escalier et qu'il avait tout fait pour se casser quelque chose.

      

       Quand on y pense, se fracturer un bras pour passer Noël à l'hôpital... alors que pour la majorité des gens, être obligé d'y réveillonner, c'est le désastre... Le malheur des uns peut être le bonheur des autres. Tout dépend du point de vue... Comme disait mon grand-père : « Une vache vue d'en avant, pis une vache vue d'en arrière, c'est pas pareil. Pourtant, c'est toujours la même vache ! »

      

        

      

        

        

      



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