| . | Le fauteuil cercueilPour faire ressortir tout l'insolite du cas qui vient, il faut indiquer la disposition particulière des lieux de notre urgence due à des architectes sans doute bien distraits. N'importe qui d'un peu sensé ferait donner les portes d'une clinique d'urgence directement sur l'extérieur. Or, ce n'était pas le cas chez nous. Derrière nos portes kecling-keclang s'étirait un long corridor d'une cinquantaine de pieds (environ dix-huit mètres). Ce corridor tournait ensuite à 90 degrés, filait encore sur quinze pieds, et, alors seulement, on aboutissait dehors. Cela pour sortir. Pour entrer, c'était le contraire...Autrement dit, quand vous arriviez à l'hôpital, les tripes dans vos mains, après avoir passé la porte, il vous restait encore soixante-cinq pieds à franchir avant de pénétrer dans l'urgence proprement dite. Ce n'était pas commode du tout pour les patients, mais, Dieu merci, ça nous évitait les courants d'air et les coups de froid en hiver. Si ces soixante-cinq pieds pouvaient parler, ils en diraient de belles... Dans le bout de corridor de quinze pieds, celui qui donnait dehors, un portier était de faction jour et nuit pour diriger les visiteurs comme les malades et pour aider ceux qui ne pouvaient se taper seuls le long corridor. À cet effet, des fauteuils roulants étaient stationnés en permanence à l'entrée. Le portier avait de strictes consignes : à quiconque ne se sentait pas bien, il devait offrir avec insistance un fauteuil roulant et le pousser lui-même jusqu'à l'urgence. Cela se produisait régulièrement, moins souvent toutefois la nuit que le jour, car, la nuit, les grands malades arrivaient plutôt en ambulance. En passant, si je n'avais à peu près rien à faire de la nuit, vous pouvez facilement imaginer que le portier, pour sa part, était forcé d'être encore plus paresseux que moi. À côté de lui, je faisais figure de bourreau de travail... Si je devais m'astreindre en moyenne à deux longues heures de dur labeur, lui n'était obligé de travailler que quinze ou vingt minutes par nuit. Cependant, il ne disposait pas d'un bureau à lui ni d'une machine à écrire et passait toute la nuit absolument seul sans pouvoir jouir de la compagnie de nos charmantes infirmières... Je ne l'enviais pas trop. C'était un homme âgé, fort sympathique au demeurant, qui attendait sa pension en lisant trois romans policiers par nuit. Sa seule présence était aussi censée défendre l'hôpital contre l'intrusion de vandales. Une nuit donc, peu après minuit, alors que l'urgence est encore relativement occupée, je suis à mon bureau à nettoyer la paperasse quand j'entends le doux bruit métallique de l'entrée. De mon bureau, je vois les patients dès qu'ils franchissent l'entrée. Or, que vois-je cette fois ? Pa-tow ! Tenez-vous bien ! Impossible d'oublier ça ! C'est le portier qui vient d'entrer en poussant un fauteuil roulant. Il est arrêté devant ma porte les mains sur les poignées du fauteuil et me regarde innocemment. Et dans le fauteuil, vous savez ce qu'il y a ? Un cadavre ! À l'urgence, on reconnaît un mort à trente pieds; pas besoin de lui tâter le pouls. Et je suis à huit pieds. Or, l'homme, d'environ 56 ans, que je vois dans le fauteuil est bel et bien mort ! N'écoutant que son bon sens, mon derrière me propulse. En un quart de seconde, je suis à côté du portier, le range un peu brusquement, saisis les poignées et pousse le fauteuil vers le poste en courant. Je franchis les dix mètres le plus vite que je peux en évitant de faire tomber le mort. Quand j'arrive au poste, médecins et infirmières sont déjà à traiter des patients en salle de médecine où trois lits sont encore occupés. Heureusement, une civière libre traîne dans le corridor à coté du poste. J'entreprends d'y transférer le patient mort. Ça presse ! Ouais !... Ça presse !... Allez donc tout seul prendre un cadavre dans un fauteuil roulant pour l'installer sur une civière ! J'étais jeune et en forme, ce type était un peu plus petit que moi, oui, mais quand même... En passant un bras sous ses genoux et l'autre dans son dos, prenant garde qu'il ne tombe par terre, je réussis à le soulever; le fauteuil glisse je n'ai même pas pensé enclencher le frein et le type ne fait aucun effort pour m'aider, vous vous en doutez un peu. Comme je le prends dans mes bras, j'ai peur de le casser. Un cadavre, ça ne se tient pas. Pour une fois, j'apprends ce que c'est qu'un vrai corps mort ! La tête ballotte, bras et jambes se balancent... En plus, je crains de le brusquer, de provoquer je ne sais quoi qui pourrait bloquer quelque chose quelque part et empêcher de le réanimer ensuite. Mais ce n'est pas le moment de trop réfléchir. Juste comme je tiens le cadavre dans mes bras, l'élevant pour le déposer sur la civière, Florence sort de la salle de médecine une seringue à la main. Je lui lance alors d'une voix sourde : Le code ! En un coup d'oeil, elle saisit tout et rentre dans la salle de médecine prévenir les autres. Pour ma part, je dépose mon ballot sur la civière et commence immédiatement le massage cardiaque comme je l'ai vu faire tant de fois déjà. Rapidement, un médecin vient me relever. Je ne suis pas fâché de lui laisser la place... Les autres s'agitent déjà autour. Vous connaissez maintenant le tableau de l'UC. Médecins et infirmières font bien leur possible, mais au bout de quelques minutes, ils abandonnent. Le cadavre restera mort... Tant mieux pour lui, me dis-je.
Une fois revenu à mon petit bureau, j'ai pu réfléchir un peu. Ce patient était arrivé de lui-même sur ses pieds se plaignant d'une douleur à la poitrine. Le portier l'avait fait asseoir dans le fauteuil, et c'est pendant qu'il le poussait dans le fameux corridor de soixante-cinq pieds que l'homme était décédé... Il s'était assis vivant et je l'avais relevé mort quelques secondes plus tard. Une mort tranquille et rapide. On la souhaiterait pour soi.
Qui était cet homme ? Qu'est-il advenu de son corps ensuite ? J'avoue ne pas m'en souvenir du tout aujourd'hui. En revanche, je n'ai pas oublié cette forme de contact intime... Rien pour me donner des frissons à retardement, les morts ne m'ont jamais épeuré. Mais quand même, le fait d'avoir tenu un cadavre dans mes bras m'a fait sentir ce qu'est un corps sans vie... Un simple ballot. Comment peut-on passer en quelques secondes d'un état où l'on est quelqu'un, une personne vivante, capable de penser, de rire, à celui où l'on n'est plus qu'un amas de chair morte, un simple ballot ? Quelle transition ! * * * Au suivant : Le thermomètre fondant Table des matières |
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