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Alcool et pilules


      Au poste, quand le temps nous le permettait... nous avions parfois de jolies discussions sur les cas de psychiatrie. En parlant de nos patients, on se demandait jusqu'où ils étaient responsables de leur état. Une fois, voulant défendre libre arbitre et mérite personnel tout ensemble, je disais aux autres :

       – La psychiatrie chez nous, ça se résumait à une bonne rangée de coups de pieds dans le cul ! Quand quelqu'un veut vraiment régler ses problèmes et s'en sortir, il n'a pas besoin de capsules chimiques. Tenez, ça me fait penser à l'alcool. Pourquoi prendre six bières pour s'amuser ? On peut avoir autant de plaisir sans boire d'alcool !

       Ce à quoi Paul, en bon philosophe et observateur, me fit une réponse qui me boucha purement et simplement. Suffisamment pour que je me souvienne de son argument.

       – Julius, Julius ! me répondit-il, tu ne me feras pas croire que la conversation qu'on a tous les deux devant une tasse de café serait la même si on remplaçait le café par du vin...

       Argument massue ! Il me regarda d'un air moqueur et sûr de lui. Je restai bouche bée. Nous avions déjà eu trop de discussions devant les deux liquides pour que je puisse contester la valeur de son argument...

       Vous voulez faire le test ? Invitez cinq ou six de vos amis pour une soirée. Ne leur offrez que du jus d'orange et du café. Réinvitez les mêmes la semaine suivante et ne leur servez que du gin et de la vodka. Comparez ensuite les deux soirées...

       L'alcool au fond, c'est comme les pilules. Ce divin nectar n'a qu'une action chimique dans notre organisme. Pourtant, grâce à lui, on devient joyeux, pompette, euphorique; on s'épanche, on chante, on danse et on s'embrasse ! (D'autres s'engueulent ou pleurent.) Au fond, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que nous sommes faits de chimie ! Il suffit de nous injecter une dose de tel ou tel produit et nos sentiments changent. C'est légèrement humiliant de le reconnaître, mais c'est un fait.

       Les pilules agissent de la même façon que l'alcool. Pour des raisons évidentes, les médecins ne prescrivent pas d'alcool. Rien d'insurmontable cependant. Entre les effets d'une bière à cinq pour cent et ceux d'un valium 5 milligrammes, il y a bien peu de différence. Ce qui est vraiment ennuyeux au fond de tout ça, c'est de réaliser que, abstraction faite de toute drogue, la personnalité de chaque individu n'est en fait que le résultat d'une série de réactions chimiques.

       Prenons l'exemple d'une personne joyeuse au caractère doux et agréable. Sa belle humeur n'est due qu'à quelques glandes qui libèrent certaines substances, lesquelles, agissant sur le cerveau, lui font adopter son comportement. Elle n'a aucun mérite personnel... Si ses glandes se laissent aller, soit parce qu'elle s'alimente mal ou se surmène, cette personne devient subitement bête et morose... Dans leurs laboratoires, les chercheurs s'ingénient à identifier ces substances responsables de nos humeurs pour les mettre en pilules et les donner aux mélancoliques comme aux exaltés.

       À l'hôpital même, les psychiatres rencontrent leurs patients et les écoutent, mais ne leur disent à peu près rien. À la fin de l'entrevue cependant, ils leur prescrivent des pilules. Celles-ci sont censées régler le problème et, de fait, assez souvent, ça marche. Sinon, c'est que le médecin n'a pas prescrit les bonnes.

       Tel patient reprend goût à la vie, tel autre cesse de se péter la tête contre les murs. Si vous arrêtez les pilules, le mal peut revenir, mais pas nécessairement. Souvent l'individu en a assez pris pour redevenir « normal »... Tout comme l'alcool, les pilules ont seulement une action chimique dans l'organisme, et pourtant, l'une peut nous rendre amorphe et l'autre tout joyeux. Faut-il vraiment croire que notre tempérament, notre humeur, notre personnalité, en somme, n'a presque rien à voir avec notre supposée volonté ?... L'équilibre ne serait qu'une suite de réactions chimiques harmonieuses dont l'individu n'est à peu près pas responsable ?... À force de consulter nos dossiers de psychiatrie, j'ai fini par en être à peu près convaincu. Quoi qu'il en soit, si l'on passe pour « normal », il vaut mieux se compter chanceux d'avoir hérité un bon métabolisme.

      

       J'ai découvert qu'en psychiatrie, on soigne l'esprit par le corps. C'est d'ailleurs ce qui fait la différence entre les psychologues et psychanalystes d'une part et les psychiatres d'autre part. Les premiers ne sont pas médecins et ne peuvent prescrire de pilules. Ils tentent de soigner l'esprit par l'esprit seulement. Les psychiatres, au contraire, sont médecins et il faut absolument qu'ils le soient, car ils soignent l'esprit par le corps, par la chimie, ce qui ne leur interdit pas d'utiliser l'esprit aussi, remarquez...

       Cette découverte allait carrément à l'encontre de ma petite formation chrétienne et humaniste où l'esprit était considéré comme le souverain maître du corps. Je constatais de visu que le corps mène l'esprit, que l'homme est avant tout un animal fait de chair, de sang, et surtout de chimie... Ah ! Ah ! Qu'en pensez-vous ? Si vous n'avez rien à faire, invitez des amis, sortez quelques bouteilles de vin et discutez-en... Vous en avez pour des heures...



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