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Secrets d'État


      Dans l'exercice de mes fonctions, à supposer que le mot « fonctions » soit ici justifié, j'avais accès à tous les dossiers médicaux de l'hôpital. La nuit, les archives de la maison m'appartenaient. J'étais le seul à en avoir la clé ! De plus, à l'urgence même, quand un patient obtenait son congé, son dossier revenait automatiquement sur mon bureau, cela incluait non seulement le dossier du jour, mais aussi le dossier « antérieur » quand on l'avait demandé, soit dans la majorité des cas. J'empilais tous ces dossiers sur une table servante dans un coin de mon bureau. Au matin, la table prenait le chemin des archives où l'on reclassait les dossiers.

       Pour moi, la plupart de ces dossiers étaient illisibles, ne comportant que graphiques, analyses chimiques et notes médicales, du vrai charabia ! En plus, tout y était manuscrit et dans des écritures souvent fantaisistes. Seules deux sortes de rapports étaient dactylographiés : les protocoles opératoires et les entrevues en psychiatrie.

       Les médecins ne pourraient vivre sans leur jargon; un protocole opératoire, ce n'est que le compte rendu d'une opération. En sortant de la salle d'opération, tout chirurgien doit rédiger un rapport indiquant point par point le déroulement de l'intervention qu'il vient de pratiquer.

       Comme notre hôpital était à l'avant-garde de la plus fine pointe de la plus haute des dernières technologies, nos chirurgiens disposaient de machines ultramodernes sophistiquées grâce auxquelles ils dictaient leurs rapports dans un petit micro et, par un procédé connu seulement des dieux, leur voix s'inscrivait sur des bandes magnétiques. De pauvres secrétaires passaient ensuite leurs journées, écouteurs aux oreilles, à taper ces rapports hautement indigestes. Imaginez leur plaisir... Car, en plus, il faut vous le dire, les chirurgiens ne font pas de littérature. Tout est rédigé dans un style affreusement télégraphique où le verbe brille royalement par son absence. Exemple : « Badigeonnage à l'iode. Incision de la paroi abdominale. Dégagement du grand fessier. Localisation du trochanter. Ablation de l'hypophyse à la sonde hypodermique. Etc. » Vous voyez le style ? Cela se termine habituellement par « Décompte des compresses. Points au catgut 000. »

       Même tapés à la machine, les protocoles opératoires me paraissaient de vrais traités d'alchimistes; je n'en faisais pas mon régal. Les rapports que dressent les psychiatres après chaque entrevue ne sont guère plus réjouissants, figurez-vous. Eux non plus ne donnent pas dans la littérature. Quoique n'ignorant pas l'existence du verbe, ils se font aussi laconiques et plus concis encore que les chirurgiens.

       Une entrevue peut être résumée en deux ou trois lignes, par exemple, comme ceci : « Mme Labrosse a perdu son chat. Elle se plaint toujours d'inappétence et d'insomnies. – Phenergan 25 mg. » Il faut dire aussi que la plupart des cas de psychiatrie sont d'une tristesse et d'une banalité désolante à souhait. Ça revient presque toujours au même. Les psychiatres vous le diront, sur cent patients, ils rencontrent tout au plus un ou deux cas vraiment remarquables. Les individus comme Joe Louis, qui peuvent mériter de vrais paragraphes de dix lignes, forment une très petite minorité. L'humanité, quelque soit le domaine, c'est deux pour cent d'originaux et tout le reste, c'est rien que des suiveux.

       N'empêche, ma curiosité me poussait à lire de temps en temps les résumés d'entrevues en psychiatrie. Contre toute attente, j'espérais trouver parfois quelque histoire sortant de l'ordinaire. Le hasard aidant, j'ai découvert peu à peu ce que j'appelle mes petits « secrets d'État ». Je peux bien vous en parler puisque les acteurs sont enterrés depuis belle lurette.

       Une nuit, un homme politique fort connu à l'époque se présente à l'urgence. (Je tais son nom à cause de ses enfants.) Personne ne l'accompagne. Il n'est pas venu en limousine avec chauffeur. Cela d'ailleurs cadre bien avec le personnage. Simple et sans prétentions, il n'exige pas le tapis rouge chaque fois qu'il se déplace. Pourtant, en haut lieu, c'est un des hommes les plus respectés et les plus influents de la province, reconnu pour son efficacité, moins beau parleur qu'homme d'action. Peu de députés lui arrivent à la cheville, sinon à la semelle.

       Il consulte cette nuit pour un vulgaire bobo à l'abdomen. Rien de bien grave, mais on devra quand même le garder toute la nuit à l'urgence et lui faire passer des tests le lendemain. Croyez-le ou non, pour une fois nos lits sont tous remplis à l'Observation, et ce personnage, une des étoiles de l'actualité de l'époque, passera toute la nuit sur une simple civière sans même réclamer un lit. Calme, poli, je dirais même respectueux, avec le moindre employé, il se contente simplement de ce qu'on lui offre. Contrairement à bien d'autres cent fois moins importants que lui et qui nous ont déjà payé une visite, il ne réclame aucun traitement de faveur.

       Chose surprenante, cet homme était aussi régulièrement suivi en psychiatrie. Il avait même été hospitalisé à plusieurs reprises. Je le savais déjà, l'ayant appris au cours de conversations avec les employés. Certains secrets sont difficiles à garder dans les hôpitaux, souvent les employés doivent s'y mettre tous ensemble... Comme on a besoin, cette nuit-là, du « dossier antérieur » de notre illustre patient, vous pensez bien que je ne me fais pas prier pour aller le chercher aux archives... J'ai hâte de savoir ce qui peut bien amener cet homme en psychiatrie de temps à autre, car, il faut bien l'admettre, il respire l'équilibre. Je me rends donc d'un pas allègre au troisième sous-sol. Une petite surprise m'y attendait.

       Une fois le dossier en main, je le feuillette... et n'y découvre aucun compte rendu des entrevues en psychiatrie de notre homme. Ne s'y trouvent que des résultats d'analyse concernant sa rate et son foie. Déception !

       Ah ! Ah ! On a prévu l'indiscrétion des curieux de mon genre. On ne laisse pas dans le dossier médical des « notoriétés » les notes concernant leur inconscient. Normalement, il devrait y en avoir des pages ! Incrédule et déçu, toujours dans le troisième dessous, je feuillette encore le dossier, mais plus lentement... et victoire ! je découvre deux pages qu'on a oublié de retirer par mégarde. Et deux pages révélatrices ! Rien de scandaleux, n'ayez crainte, l'intégrité de cet homme ne faisait pas de doute. Mais de quoi me révéler ce qu'il pensait de lui dans son for intérieur.

       Pour tout vous résumer, cet homme fort de notre société expliquait son succès par son manque de confiance en lui ! Rien de moins !

       D'après lui, tel était le moteur de son ambition. Lui-même, dans son miroir, se trouvait minable et incapable... Depuis l'âge de 20 ans, il travaillait d'arrache-pied seize heures et plus par jour pour prouver aux autres qu'il était quelqu'un, espérant ainsi que la considération publique viendrait à la longue compenser le peu d'estime qu'il avait pour lui-même. De quoi faire réfléchir, avouons-le... Et pourtant, sur la scène de l'époque, si un personnage semblait sûr de lui, c'était bien celui-là ! Cet homme consultait donc en psychiatrie pour voir clair en lui, comme d'autres à l'époque faisaient des retraites fermées.

       Hem... On peut se demander quelles sont les motivations profondes de nos hommes publics... de ces comiques qui prétendent « servir » leurs concitoyens... De façon plus générale, on peut s'interroger sur ce qui pousse certains individus, quelle que soit leur occupation, à vouloir à tout prix s'élever dans l'échelle sociale. Le cas de cet homme n'est pas unique. Si je me fie à mes petites observations, nombre d'hommes d'affaires et de technocrates ne se démènent tant que pour prouver aux autres et à eux-mêmes qu'ils ont une valeur quelconque, ce dont ils sont les premiers à douter...

       Rendez-vous compte ! si c'était vrai, cela voudrait dire que les sociétés sont menées par des tas d'incapables et de timorés, des gens qui, au fond, n'ont même pas d'estime pour eux-mêmes ! Comme le notait Jean Rostand : « Le monde appartient aux médiocres supérieurs. » Inutile de se surprendre si tout n'est pas parfait...

       Mon deuxième secret d'État n'en est pas un du tout. Ce serait plutôt un simple fait divers légèrement scabreux, mais vu la position sociale qu'occupait le personnage concerné, il a pris à mes yeux une saveur toute malicieuse... Je l'ai pêché, lui aussi, dans un dossier de psychiatrie.

       Une femme dans la jeune cinquantaine, traitée en psychiatrie, vient de recevoir son congé. Son dossier aboutit sur mon bureau. Par curiosité, j'y fourre le nez. J'y apprends que cette dame est d'une nature dépressive, rien d'étonnant, n'est-ce pas ? et que vivant relativement à l'aise, elle a tout le temps qu'il faut pour bien couver ses angoisses.

       En feuilletant encore, je tombe sur un petit passage croustillant. Son mari, souffrant plus ou moins d'impuissance, l'oblige à de petites mises en scène dans l'intimité de leur chambre à coucher. Elle doit revêtir bottes et gants de cuir, l'attacher tout nu à la commode, et le flageller jusqu'à ce qu'il... Bon, devinez la suite... Petit fantasme de cinq sous à l'usage des sados-masos. Si ça lui fait plaisir, ça ne fait de mal à personne, et si vous n'aimez pas ça, n'en dégoûtez pas les autres.

       En réalité, ça fait mal à quelqu'un, à sa femme plus précisément, car elle n'aime pas le rôle qu'il lui impose. Elle n'a pas l'âme d'une sadique. Les rapports avec son mari ne sont d'ailleurs pas sans liens avec ses consultations en psychiatrie. Somme toute, une histoire assez banale qui ne mérite guère l'attention. Où ça se corse cependant, où ça devient presque drôle, où je pouffe d'un rire sarcastique, c'est quand apparaît le nom de son mari un peu plus loin dans le dossier.

       Figurez-vous que Monsieur est éditorialiste, et pas n'importe lequel, du genre extrême droite, je vous prie et s'il vous plaît ! à défendre la loi et l'ordre et, bien sûr, la sacro-sainte religion, encore présente partout. Et cela dans un de nos quotidiens les plus à droite !... Le bonhomme tout mielleux et téteux avec les évêques, qui aimait bien se faire photographier avec eux. S'il avait vécu jusqu'à aujourd'hui, il se fendrait de vibrants discours contre l'avortement et approuverait tout ce que fait Bush... Mais il serait aussi le premier à faire avorter sa fille ou sa maîtresse en douce... Vous voyez le spécimen... !



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