| . | La chaîneUn soir, en arrivant à l'urgence, j'ai un pincement au coeur. Un pincement bien spécial, dont je me souviens encore. À l'époque, je vivais comme un véritable ermite. Le seul fait de travailler de nuit m'isolait déjà, car on vit alors à l'envers de tout le monde. En plus, je n'écoutais jamais la télévision ni la radio et ne lisais pas plus les journaux. Je vivais dans ma petite bulle, comme un vrai schizo. Les choses n'ont guère changé, mais passons. Mes contacts à l'hôpital se limitaient à peu près au personnel de l'urgence et aux autres qui venaient y travailler. À cause de notre horaire, nous vivions tous passablement en marge de la société.Bref, un soir, je me présente à l'hôpital, franchis l'entrée et emprunte le corridor menant aux deux fameuses portes qui font kecling-keclang. J'avance en chantonnant selon mon habitude. Quand j'arrive à dix pieds des portes, je cesse de fredonner. Je fais encore deux pas et mes yeux s'exorbitent ! Si vous voyez ce que je vois ! Inutile de vous redécrire ces deux portes. Vous vous les représentez bien avec, à hauteur de la main, leurs barres métalliques transversales. Or, figurez-vous qu'une chaîne, et pas une gourmette, une énorme chaîne, capable de tirer dix tonnes, est passée derrière les barres des deux portes et enroulée plusieurs fois autour d'elles. Un supercadenas emprisonne deux gros maillons... L'urgence est cadenassée, fermée ! Aucune pancarte, aucune explication nulle part. Un instant, je demeure interdit, c'est le cas de le dire, et stupéfait. Le pincement au coeur, c'est ici qu'il se produit... Ma petite cervelle se mettant en marche, je comprends et, dès lors, je suis à la fois peiné et révolté. Figurez-vous que, dans notre beau petit Québec, les hôpitaux sont en grève ! Cela veut dire tout le personnel infirmier et de soutien. Comme il n'y a qu'un seul syndicat pour tous les employés, auquel tous sont forcés d'adhérer (la belle démocrassie), l'hôpital est paralysé, ainsi que tous les autres hôpitaux de la belle province, car le même syndicat la couvre aussi en entier... Seuls les services essentiels sont assurés. Drôle de système qui ne considère pas une urgence comme un service essentiel !... Je n'étais pas contre une augmentation de salaire, remarquez, ni même contre la grève, s'il le fallait, mais jamais je n'aurais cru qu'on fermerait l'urgence ! Je suis brutalement ramené à la réalité du monde dans lequel je vis. C'est vrai, ça me revient maintenant, ces derniers temps, il y avait de la grève dans l'air. La convention collective était échue depuis un bon moment déjà. J'en avais entendu parler à travers les branches. Mais de là à m'intéresser à la chose !... Ce n'est pas moi qui serais allé militer dans le syndicat, comme la grande majorité des employés d'ailleurs, ce en quoi je ne me singularisais guère... À l'époque, de prétendus « marxistes », version bien de chez nous, et niaiseuse en plus, de vraies têtes chaudes et illuminées, avaient soudoyé à peu près tous les syndicats locaux jusqu'à la fédération. Ils menaient leur grève à leur façon en prétendant faire avancer la cause ouvrière. Ils croyaient faire leur petite révolution. Et cela dans un pays jouissant d'un des plus hauts niveaux de vie au monde... un pays où tous les ouvriers n'ont qu'une ambition : mener la vie la plus bourgeoise possible... Faut-il être inconscient !... Rien de plus baveux que des petits bourgeois bien nourris qui partent en croisade au nom des « pauvres ouvriers »... Rien de plus excécrable que le fanatisme, d'où qu'il vienne... Alors moi, pauvre con, je reste là à regarder la chaîne et le cadenas. Pour une fois, je comprends et ne comprends pas en même temps. Je sais bien que des têtes enflées peuvent agir de cette façon, mais en même temps, je me refuse à croire que des êtres humains prétendument civilisés puissent être aussi irresponsables. Alors, que puis-je faire ?... Je fais demi-tour et rentre chez moi !... Dans l'auto, je réfléchis encore un peu. À mon avis, les rigolos du bureau syndical n'étaient pas souvent passés par l'urgence ! Imaginez le ridicule de la situation : vous avez un accident d'auto devant l'hôpital, fracturé de partout et saignant du même endroit, vous ne pouvez cependant entrer à cet hôpital devant vous. Il faut appeler une ambulance qui vous conduira des milles plus loin, parce que, figurez-vous, deux seules cliniques d'urgence assurent les « services essentiels » dans une ville d'un million et demi d'habitants ! Et cela dans le pays le plus démocratique et le plus calme de la planète ! Cette fois-là, j'ai eu l'impression qu'il suffirait de peu de choses pour nous faire basculer dans la barbarie !... En revenant dans l'auto, je ne pouvais m'empêcher de penser aux petites gens sans moyens qui allaient devoir écoper encore, tout comme lors des grèves du transport en commun. Plein d'exemples me viennent en tête, de la gelée au gelé, en passant par Joe Louis et Morin et nos cardiaques habitués. Où vont-ils aller ? ce soir et demain ? Je pensais à ma pauvre moman ou à la vôtre, ou à vos enfants se butant à la porte... J'aurais volontiers botté le cul des dirigeants syndicaux qui, ironie du sort, se battaient pour moi, supposément du moins. Des gens sont morts cette nuit-là, j'en suis sûr, par manque de soins. Ils seraient morts de toute façon un jour ou l'autre, j'en conviens, mais ce n'est pas une raison pour agir ainsi à ce compte-là autant fermer tous les hôpitaux tout de suite ! Cette grosse chaîne attachant les portes de l'urgence est demeurée l'image bien peu reluisante d'un certain syndicalisme frelaté. Le procédé manquait pour le moins d'élégance... Il faut dire en revanche que quatre-vingt-seize pour cent des gens étaient alors branchés sur la télévision comme sur un cerveau artificiel (et ça dure encore...). À peu près tout le monde sauf moi savait que les urgences étaient fermées. Peu de visiteurs ont dû voir cette chaîne. N'empêche, si une personne qui marche devant moi sur le trottoir s'effondre tout à coup, je ne suis pas du genre à la contourner pour continuer mon chemin. Sans doute ne suis-je pas seul dans ce cas. À mon avis, la majorité des employés d'hôpitaux qui soignent les malades font toujours la grève à contrecoeur. Au travail, on finit par connaître les patients parfois intimement; on sait de quoi on les prive en ne rentrant pas. Mais voici maintenant le plus drôle, la farce par excellence : par la suite, j'ai appris que, durant cette fameuse grève, la propre mère d'un grand chef syndical, le premier pour être franc, avait été hospitalisée chez nous. Et devinez quoi ? Elle avait eu droit à une infirmière privée à son chevet vingt-quatre heures sur vingt-quatre... Cela voulait dire trois infirmières par jour fournies gratuitement par le syndicat... des syndicalistes bénévoles... Votre propre mère aurait-elle eu droit au même traitement ?... Je ne suis pas assez idiot pour ne pas reconnaître l'utilité des syndicats; Mais ici encore, c'est comme dans tout... y a du bon et du pas bon. La grève a duré quelques jours, puis finalement, tout est rentré dans l'ordre. Nous avons tous obtenu une augmentation de salaire bien appréciée, mais j'ai gardé de l'événement un petit souvenir faisandé. Évidemment, tout ça se déroulait à une époque obscure. Ces grèves sauvages appartiennent à un passé déjà bien lointain... À l'urgence même, ces histoires nous passaient haut par-dessus la tête. Nos discussions touchaient rarement le sujet de la convention collective. Je crois que tout le monde s'en foutait un peu. Peut-être parce que nous formions une petite équipe à peu près autonome, sans patron, et que nous avions énormément de plaisir à travailler ensemble.
Quand on est heureux au travail, on ne songe pas à se plaindre. Dans le cas contraire, on ne pense qu'à revendiquer; toutes les occasions sont bonnes pour formuler un grief. Or, nous étions bien. Nous nous sentions chez nous dans notre petite clinique. Nous souhaitions seulement qu'on nous laisse tranquilles. L'action ne manquait pas et les temps morts pour nous reposer non plus. Dans pareil cas, il est difficile de se sentir « exploité ».
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