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La bizoune


      Cette patiente nous est amenée par les policiers, qui rigolent déjà fort en arrivant. Jamais vu une folle pareille ! En délire au-delà de l'imaginable !

       C'est une femme d'environ 40 ans, de taille moyenne et plutôt mince, avec déjà quelques cheveux gris, vêtue simplement et plutôt pauvrement.

       Dès que la civière passe les portes de l'urgence, nous entendons comme un chant tyrolien d'une gaieté particulière :

       – Ouh ! You-ou ! Oille-yo-yiolle ! La bizoune ! La bizoune ! You-ouh ! Ail-ya-aille ! La bizoune, la bizoune, la bizoune ! Aille ! La bizoune !

       Pour ne pas vous fatiguer, je n'en mets pas cent lignes, mais dites-vous que ça n'arrête pas. Tâchez d'entendre ça en musique de fond pendant toute la scène.

       Attirés par ce concert spécial, car notre visiteuse tantôt parle, tantôt chante, tantôt crie :

       – Oh ! Yo-yo-yo-yo-yo-oille-yo-yo-oille ! La bizoune !

       Florence et Paul accourent nous rejoindre à l'entrée, les policiers, la patiente et moi. En approchant, ils découvrent une scène d'un burlesque consommé !

       Sur la civière, jupe relevée, la personne que nous recevons se farfouille avec entrain et à deux mains ce qu'elle appelle sa « bizoune » ! Curieusement, elle ne porte pas de petites culottes. Elles doivent être quelque part dans le fond de l'ambulance. Bon, jusqu'ici, rien de trop anormal... Nous sommes habitués à des cas semblables, et l'urgence est là pour ça. Mais, en échangeant des coups d'oeil, Florence, Paul et moi reconnaissons avoir devant nous un cas un peu spécial... La dame y va de bon coeur, gesticulant à souhait. Par moments, elle s'assoit carrément sur la civière, lève les bras en les écartant, comme pour implorer le ciel, et lance :

       – Ah ! La bizoune !

       puis, se laissant tomber sur le dos, elle rabat les mains sur sa « bizoune » qu'elle se remet à tripoter de plus belle en chantant toujours.

       Ouf ! Inutile de s'adresser à cette personne. Elle est en plein délire, ça saute aux yeux. Florence demande donc aux policiers :

       – Où l'avez-vous trouvée, celle-là ?

       – Chez elle, évanouie près de la porte, lui dit en souriant un des agents. On répondait à un appel. C'est quand on a réussi à la réveiller qu'elle a commencé à capoter comme ça... On a préféré vous l'amener...

       – Merci, dit Florence, souriant elle aussi. C'est peut-être mieux comme ça. Bon. On va l'installer en médecine...

       On amène donc la patiente dans la salle de médecine où on la transfère sur une de nos civières. Se faire soulever et déplacer par des étrangers ne la dérange nullement, elle continue à triturer sa fleur et à chanter son refrain sans faire attention à nous, comme si on n'existait pas. Elle est complètement partie dans sa folie. Pourtant, elle sait qu'on est là. On en aura la preuve un peu plus tard. Pour le moment, elle répond quand on lui parle, mais un peu à côté du sujet. Par exemple, une fois qu'elle est installée sur notre civière, Paul lui demande :

       – Êtes-vous bien maintenant, madame ? Vous sentez-vous bien ?

       Elle le regarde brusquement dans les yeux, lève les mains vers lui et répond :

       – Ah ! La bizoune, la bizoune ! Que c'est bon, la bizoune ! Yo-yo-you !

       Et ses mains retournent presto à leur besogne !

       Vraiment de quoi nous mettre de bonne humeur par cette nuit tranquille. Un peu d'action nous manquait. Dire que des libidineux paieraient des fortunes pour voir pareil spectacle, et nous, on nous l'offre sans qu'on l'ait demandé... Ce qui nous rend aussi joyeux, c'est que, même dans son délire, cette dame est plus drôle que le serait une comédienne de première classe. Elle grimace comme c'est pas possible; ses yeux sont tantôt grands ouverts, tantôt fermés; selon qu'elle module ou qu'elle crie, sa bouche s'arrondit en petit cul de poule :

       – You-ou-you-ou !

       ou s'ouvre en grand comme celle d'une grenouille voulant montrer ses molaires :

       – Ah ! yaille-yaille-yaille-ya-yaille ! La bizoune !

       Les mimiques se succèdent et s'enchevêtrent sur ce visage animé par excellence ! Il y a aussi le timbre de sa voix qui ne manque pas d'accents comiques ; elle passe du grave à l'aigu, avec ou sans transition, suivant la courbe de ses transes. Par moments, elle lève le bras, comme pour aller chercher sa note, puis le rabat pour alimenter sa batterie... et de reprendre une trille tyrolienne yo-yo-yodlante ! Elle s'envoie en l'air sous nos yeux, semble même heureuse de s'offrir en spectacle...

       Les policiers, on les comprend, s'attardent pour ne rien manquer. Nous sourions tous béatement, la bouche fendue jusqu'aux oreilles. En passant, vous remarquez que cette dame a comme une fixation. Elle ne réclame pas de mâle, encore moins de pénis. Toute son attention se concentre uniquement sur sa fameuse « bizoune ».

       Ah ! On la regarderait bien encore pendant des heures – elle sait nous tenir en haleine – mais voici qu'arrive le médecin de garde en psychiatrie appelé plus tôt par Florence. Un mot de ce médecin d'abord. C'est une Française. Pas la petite connarde dont j'ai déjà parlé. Non, non ! surtout pas ! Une belle grande blonde aux cheveux longs, mince et toute douce, qui parle peu – est-ce possible ? – et qui le fait d'une voix calme et feutrée. Mettez-vous à sa place un instant. Elle vient à peine de sortir de ses rêves et va découvrir d'un seul coup le tableau que vous voyez déjà. Le choc qu'elle subira ! Eh bien, pas du tout. Elle ne perd nullement son calme et vient simplement se placer parmi nous autour de la patiente, au milieu en fait, peut-être pour avoir une vue d'ensemble sur le phénomène.

       Nous sommes donc maintenant six autour de la civière : les deux policiers au pied, Florence et la Française chacune de leur côté au milieu, Paul et moi à la tête. La patiente n'est pas toute nue, notez bien ; elle porte une blouse grise bon marché, pour le moment recouverte d'une jupe troussée. Ses jambes sont nues évidemment, mais aux pieds, elle montre d'adorables petites chaussettes en laine synthétique pure d'un beau rouge chinois.

       Normalement, lorsque le médecin arrive, on laisse toujours le patient seul avec lui. Nous devrions donc tous sortir de la salle. Or, que se passe-t-il ? Personne ne bouge, nous sommes tous rivés à la patiente. Pour justifier notre présence, on pourrait prétendre que la dame est agitée, ça se voit d'ailleurs, mais elle n'est certainement pas violente. En fait, nous restons là simplement parce qu'on ne quitte pas la salle en plein milieu du quatrième mouvement quand Bernstein dirige la Neuvième.

       Maintenant, voyons la suite. La Française en arrivant se place au milieu du lit. La patiente, toujours en folies, s'active encore du gosier et des mains. Tout à coup, comme elle agite les bras en l'air, le médecin saisit une de ses mains, sans brusquerie, calmement, et la pose au bord du lit; puis son autre main vient enserrer celle de notre malade.

       La Française veut-elle ainsi prendre en quelque sorte le pouls de la patiente ? la ramener à la réalité ? établir un contact avec elle ? Chose sûre, elle réussit au-delà de ses espérances, car la dame arrête tout son bazar et la regarde comme si elle était la première et la seule personne qu'elle voyait dans la pièce. Notre médecin féminin, il faut le mentionner, a de belles grandes mains blanches qui paraissent douces et soyeuses comme tout. Leur contact pourrait certainement électriser n'importe qui. En tout cas, avec notre patiente, ça marche ! De sentir la peau fraîche et douce de ces mains l'a comme hypnotisée. Quelques secondes, elle dévisage la Française. Puis, sans la quitter des yeux, brusquement, elle l'apostrophe d'une voix forte :

       – Es-tu une femme ?

       Question bizarre en l'occurrence, car la réponse va de soi, pas vrai ? De sa voix douce, la Française répond quand même :

       – Oui, madame.

       Aussitôt, notre folle lève la tête et les épaules vers elle et lui demande, suppliante :

       – Donne-moi un petit bec sur la « bizoune » !

       Ah ! Ah ! La Française sait-elle qu'un bec chez nous est un baiser ? Chose sûre, nous cinq autour le savons... et nous devons nous retenir très fort pour ne pas pouffer de rire en entendant une requête aussi saugrenue adressée au médecin. La Française évidemment ne bouge pas. Elle garde toute sa dignité !... Alors, la dame, plissant le front, fronçant les sourcils et serrant les lèvres, la regarde d'un air de défi et lui crie au visage :

       – T'es pas une femme !

       Reprenant possession de sa main, elle la replonge entre ses cuisses où l'autre n'a cessé de s'affairer et repart de plus belle :

       – Ouh ! La bizoune, la bizoune ! Ouh-yoille-oille !

       Ouh-là ! Que de sourires sur nos visages ! Vraiment, vraiment, il faut nous pincer pour ne pas éclater... Curieuse patiente et curieux délire. Cette fo-folle n'a pas encore remarqué Florence qui ne manque pourtant pas d'attraits. Il faut croire que la Française lui est tombée dans l'oeil... qu'elle est son genre... En passant, ce jeune et beau médecin blond est bien la seule personne parmi nous dont les yeux ne sont pas marqués par les pattes d'oie que crée le sourire. Nous n'osons pas trop nous regarder entre nous, car nous serions incapables de nous retenir d'éclater. Tout au long de cette scène, la Française ne se départ pas de son calme. Elle demeure posée, sérieuse même, comme si elle était la seule à n'avoir pas droit de rire, comme si elle était étrangère à toute cette histoire... ce qui est plutôt le cas en réalité... Et notre bonne folle, par une sorte d'intuition diabolique semble le comprendre et décide d'exploiter la situation. Elle ne va pas tarder à remettre ça. Pendant qu'elle se tripatouille l'intimité, la Française lui adresse encore des appels à la modération, elle lui caresse doucement le bras agité à sa portée en lui disant :

       – Calmez-vous, madame, je suis avec vous.

       Enserrant l'avant-bras de la patiente, elle réussit à lui faire quitter son laboratoire expérimental et reprend sa main dans les deux siennes. Alors recommence la scène. Nous aurons droit à un bis, mais joué avec plus de conviction. Sentant confusément quelque différence dans les niveaux de langue, notre obsédée décide de s'enfoncer dans le sien, de faire encore plus terroir. Fixant la Française dans les yeux, comme s'il s'agissait d'un extra-terrestre, recourant au verbe être-tu, elle lui lance tout à coup :

       – T'es-tu une femme, toué ?

       – Oui, madame, répond la Française toujours courtoise, sérieuse et douce.

       La patiente soulève alors le buste, étire le cou, tend la tête et lui présente un visage implorant. Avançant les lèvres comme pour un baiser, faisant la chatte, elle lui susurre rapidement :

       – Bin, da-moué in ti-bec s'a bizoune !

       Si jamais vous voyez une scène pareille – où ? je n'en sais rien – mais si jamais vous la voyez, vous essaierez de garder votre sérieux ! Pour ma part, je sens que je ne pourrai tenir encore longtemps. C'est surtout le contraste entre les visages de notre sacrée folle et du médecin qui surprend le plus : d'un côté, la patiente complètement capotée, implorante et salivante, et de l'autre, la Française imperturbable, se maîtrisant parfaitement. Cette fois, on peut se demander si cette dernière a compris quelque chose (et même avant) à la requête de notre agitée tant elle a parlé vite. Dans sa tête, la Française doit sûrement se demander, à son tour, si elle n'est pas en face d'un extra-terrestre.

       La patiente retombe sur le dos et attend. Sans bouger. Jambes écartées, elle attend le baiser salvateur, le suprême hommage. Qui ne vient pas, évidemment. Alors, se relevant sur un coude, elle étire encore le cou et crie à la tête de la Française en postillonnant sans vergogne :

       – T'es pas une femme !

       Cri du coeur désespéré, celui de la louve hurlant à la lune ! En lançant ce cri, la dame a aussi lancé d'abondants postillons et l'un de ceux-ci vient se loger en plein dans l'oeil du médecin qui, sur le coup, ne peut s'empêcher de faire un clin d'oeil !

       Là ! Vraiment, c'en est trop ! Paul et moi échangeons sans le vouloir un regard d'un quart de seconde et, vroum-vroum, nous nous précipitons hors de la salle. Il n'y a plus de « r'quient bin » qui tienne ! Arrivés dans le corridor, nous nous laissons aller et notre rire vrombit comme un torrent du printemps. Pliés en deux, nous nous appuyons sur les murs et tapons dessus. Jamais de ma vie je n'ai tant ri ni de si bon coeur ! Chaque fois qu'on ose se regarder, Paul et moi, ça repart de plus belle ! Chacun son délire ! Seule la douleur pourra nous arrêter, et elle arrive à la fin. Une crampe de fort calibre vient me tarauder le ventre. Ouh-là ! Ouh-là ! Cette nuit-là, j'ai compris qu'on pouvait mourir de rire, sacrée belle mort que je me souhaite !

       Ouf ! Ça fait du bien de se défouler enfin ! Pendant que nous nous étouffons de rire dans le corridor, la Française a compris qu'elle n'arrivera jamais à raisonner pareille folle; elle prescrit donc de quoi l'assommer. Mais avant de lui donner son injection, puisque nous gardons cette patiente pour la nuit, il faut lui faire revêtir la jaquette de l'hôpital. Ayant réussi à reprendre un minimum de sérieux, Paul et moi revenons dans la salle de médecine au moment où Florence entreprend cette délicate opération.

       Croyez-le ou non, ça n'est pas facile du tout et nous devons assister Florence, car la patiente se débat comme un diable dans l'eau bénite. Elle ne veut surtout pas qu'on voie le haut de son corps. Il faut nous battre avec elle pour lui enlever sa blouse et son soutien-gorge. Autant elle nous a montré avec complaisance le bas de son corps, autant elle veut nous en cacher le haut. Et sa poitrine n'a pourtant rien d'anormal, seulement elle ne fait pas partie de son délire. Curieux tout de même. Après l'injection, elle se calme rapidement, puis s'endort comme un bébé.

      

       D'après ce que les policiers nous ont confié, cette dame avait probablement reçu un choc, soit en s'évanouissant, soit avant. Sûrement pas un poteau de téléphone sur la tête, quelque chose de plus léger, mais un choc tout de même. À cette occasion, une collision frontale entre deux neurones a déclenché tout le délire aberrant auquel nous avons assisté. Aberrant, le mot n'est pas trop fort, car le lendemain, la dame en question ne se souvenait absolument de rien. C'était une personne au comportement tout à fait normal, comme vous et moi, une personne discrète et rangée, rien d'une folle. Elle aurait sans doute été insultée au plus haut point si on lui avait raconté ce qu'elle avait fait la nuit précédente. Nous aurions été pour elle d'affreux calomniateurs.

       Surprenant ? Mais non. Des cas semblables se produisent de temps en temps, habituellement moins délirants, il est vrai, mais à l'urgence, on ne se surprend pas. Ah ! Les mystères insondables de l'esprit humain ! Quand vous marchez sur la rue, méfiez-vous des poteaux de téléphone !...



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