| . | Six du coupLa nuit, en vertu d'une habitude assez répandue, la plupart des gens dorment. Le pire accident qui peut leur arriver, c'est de tomber en bas du lit. De plus, les rues sont presque désertes, les véhicules se font rares, ce qui diminue les risques d'accident. Pour ma part, je ne travaillais pas les fins de semaine, les nuits du vendredi et du samedi sont les plus fertiles en collisions et, comble de malchance ! notre hôpital était situé dans un secteur d'une relative tranquillité. Il m'est donc presque impossible de décrire ici à pleines pages de beaux accidentés souffrant d'une douzaine de fractures et baignant dans leur sang. C'est bien dommage, ça ferait couleur locale. Mais laissons cela aux auteurs qui ont pour mission d'exciter le peuple avec du suspense et de l'action... Nous recevions peu de cas semblables.Le soir, en revanche, il en arrivait régulièrement, mais quand je me pointais à minuit, ils étaient déjà partis pour la salle d'opération ou les étages, ou sur le point de le faire, et à ce moment tout nettoyés et bien emballés dans de beaux pansements propres. Ces patients étant inscrits le soir, je n'avais pas à les rencontrer. D'un autre côté, la nuit, nous recevions assez souvent ce qu'on appelait des « transferts » en provenance d'hôpitaux de l'extérieur de notre région. Si vous tenez à recevoir des soins rapides en cas d'accident de voiture, de grâce, n'allez pas capoter dans des petits chemins de campagne perdus. L'ambulance mettra un temps fou à vous dénicher et, dans ces coins, les hôpitaux ne sont pas toujours équipés pour traiter des cas compliqués. Souvent donc, ces établissements nous transféraient des patients plus ou moins en morceaux - des polytraumatisés, comme on les appelle - mais encore ici, bien emballés dans de beaux bandages blancs, parfois teintés de rouge. Ils ne faisaient que transiter à l'urgence. L'hôpital expéditeur nous envoyait le dossier avec le patient et je n'avais pas à interroger ni à rencontrer ces blessés. La plupart d'ailleurs, soit souffrants, soit drogués, voire comateux, n'étaient pas en état de poursuivre une conversation. À l'urgence, on se contentait de les préparer pour la salle d'opération ou les soins intensifs. Ces cas ne me donnaient pratiquement pas de travail. J'expédiais le dossier en cinq minutes, n'ayant qu'à copier celui de l'hôpital expéditeur. Par contre, dans la salle de chirurgie, Anne, Florence et Paul s'activaient. Dans ces moments-là, si un patient se présentait à la réception pour faire soigner une grippe de trois semaines, il risquait d'attendre un peu... J'ai peu à dire à propos de ces accidentés tout propres, drogués ou endormis et bandés comme des momies. Pour mémoire, je mentionnerai un seul de ces cas, je m'en souviens non pas tant à cause de la gravité des blessures que des circonstances mêmes de l'accident. Deux hommes dans la quarantaine, fracturés de partout nous étaient arrivés d'une campagne environnante, envoyés par l'hôpital du lieu. Lors de ces transferts, on nous appelait évidemment pour nous prévenir. Cette fois-là, le médecin au bout du fil avait un sacré problème: il devait expédier six polytraumatisés, tous provenant du même accident. Finalement, il avait été obligé de les répartir entre trois hôpitaux de la métropole. Et voici comment ce stupide accident était arrivé. Sur un chemin de campagne, une équipe de la voirie était en train de réparer la chaussée. Un chauffard éméché perdant le contrôle de sa voiture avait fauché tous les ouvriers... De quoi créer un vide dans le personnel de la voirie du canton ! Les deux hommes grièvement blessés que nous avions reçus en avaient pour des mois de convalescence. Ils risquaient même de demeurer infirmes. Sans forcer la note, on pouvait raisonnablement penser que les victimes de l'accident étaient tous pères de famille... Et tout ça à cause d'un débile qui voulait arriver quelque part une minute plus tôt... À l'époque, il était presque normal, surtout dans les campagnes, de conduire avec une bière entre les cuisses... et la caisse pas trop loin... Pendant qu'on dirigeait l'un de ces patients aux soins intensifs et l'autre directement à la salle d'opération, je me demandais à combien allaient se chiffrer les réclamations des six victimes réunies... Les accidents de la route ne sont jamais drôles, ils sont simplement bêtes. Je ne tiens pas à parler longtemps de ce sujet. D'ailleurs, je n'ai gardé presque aucun souvenir de ces cas. Et pourtant, nous en recevions tout de même quelques-uns. Je crois que nous sommes ici en présence d'un cas de mémoire sélective - c'est de moi que je parle. J'ai l'impression que mon inconscient a comme gommé ces souvenirs pour m'éviter l'amertume et la mélancolie qu'ils charrient.
En ce qui concerne les accidents d'auto cependant, quelqu'un de très optimiste pourrait faire remarquer qu'il y a lieu de s'émerveiller des extraordinaires progrès de la médecine. De fait, on réussit parfois à recoudre et réparer presque parfaitement certains accidentés. Oui, la science moderne peut beaucoup, mais s'il n'y avait pas de science, il n'y aurait pas non plus d'automobiles et les accidents de voiture seraient beaucoup moins nombreux...
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