.


L'enrobé


      Deux heures du matin, l'ambulance de la police nous apporte un patient bien enrobé... Sur la civière, il est enroulé dans des draps et les policiers portent des gants, phénomène assez rare pour qu'on le remarque. Habituellement, nos agents ne craignent pas de se salir les mains, mais cette fois, il s'agit d'un cas spécial.

      Le patient qui gît sur la civière est un grand jeune homme bien maigre dans la vingtaine. Le verbe gésir convient ici parfaitement, car cet homme agonise. Il est en état de choc, comme on dit dans le jargon médical. Une autre façon de dire la même chose. Totalement inconscient, il arrive presque au bout de son sang. On pousse la civière de l'ambulance dans la salle de chirurgie pour transférer le patient sur l'une des nôtres. En le « développant », nous découvrons un corps bien peu ragoûtant et nous comprenons les précautions des policiers. Ceux-ci ont d'ailleurs pris la peine de nous prévenir.

      Répondant à un appel d'une femme, la mère de ce jeune homme, ils l'ont trouvé chez lui, dans sa chambre, tout nu par terre, gisant sans connaissance dans une mare de sang et d'excréments. D'après les policiers, la mère n'était pas trop brillante et son fils l'était peut-être encore moins, comme je l'apprendrai par la suite en consultant son dossier. Dieu, qu'il y en a du monde tout de travers !...

      Toujours est-il que, dans la soirée, ce jeune homme avait décidé de se suicider, et sa mère, de le laisser faire. Il s'était retiré dans sa chambre. Et sans doute pour retourner au néant dans l'état où il en était venu, il s'était déshabillé. Puis il avait entrepris de se taillader les veines. Bien maladroitement, car, trois heures plus tard, il vivait encore, faiblement, mais encore tout de même. Il avait cependant beaucoup saigné. Une fois son poignet coupé – a-t-il eu peur de son geste ? ou revivait-il sa phase anale à rebours ? – en tout cas, il avait accordé entière liberté à ses intestins. En des mots plus simples, il avait chié partout. Puis il s'était roulé dans son sang et ses excréments. La merde avait dû colmater ses coupures, l'empêchant de perdre tout son sang. Il avait ensuite sombré dans l'inconscience. C'est dans cet état que les policiers l'ont trouvé... Et nous l'amènent.

      Cas bizarre et plutôt répugnant, avouons-le. Pourtant de pareilles choses se produisent. Ça existe. À l'urgence, on l'apprend.

      Revenons dans la salle de chirurgie. Les draps autour du patient ont heureusement absorbé le plus gros du sang et du caca; il reste comme une légère croûte brun rouge qui le couvre plus ou moins de la tête aux pieds. Et ce n'est pas le moment de lui faire prendre un bain. Je ne vous parle pas de l'odeur. Les médecins travailleront trois heures durant au-dessus de ce corps... dans l'état où il est, pour tenter de le ramener à la vie, car il nous est arrivé plus près de la mort. Et pourtant, à 5 heures du matin, il est mort quand même. Pour une fois, nous avions reçu un vrai suicidé. Résidents et infirmières avaient bien gagné leur salaire cette nuit-là...

      

      Ah ! Seriez-vous capable de déjeuner de bon appétit après une nuit pareille ? Ça vous dirait de venir travailler à l'urgence ? Il faut non seulement des nerfs solides, mais un estomac bien accroché...

      Permettez une petite observation : dans toutes les histoires qui précèdent, je vous ai montré bien peu de scènes écoeurantes par comparaison avec ce qui se passe réellement dans une urgence. Pour ne faire lever le coeur de personne, et aussi par simple savoir-vivre, j'évite de m'appesantir sur des détails dégoûtants chaque fois que c'est possible.

      Pourtant, pipi, caca, vomissure et sang sont monnaie courante à l'urgence. Tous ceux qui travaillent auprès des malades, dans les foyers et les hôpitaux, pourraient en conter un chapitre là-dessus. Entre employés, on fait des farces terribles sur ces sujets, au fond, pour conserver un certain équilibre. Tout le monde ne les trouverait pas nécessairement drôles. Ce qui se passe tous les jours dans une urgence soulèverait plutôt le coeur de la majorité des gens d'aujourd'hui, surtout de ces becs pincés qui ne pensent plus qu'à leur sacro-sainte « qualité de vie ». De grâce, ayez un peu d'admiration pour les gens qui soignent les malades. Ils ont du mérite !...



* * *


Au suivant : La bizoune

Table des matières

.