| . | Le banditOn a tous un petit côté sadique qui s'exprime généralement par des fantasmes, de là sans doute le succès des films de violence grâce auxquels on se défoule par personne interposée. Je dois faire ici une confession : de tout le temps où j'ai travaillé à l'urgence, je n'ai eu qu'une seule fois envie de descendre un patient. Heureusement, quelqu'un l'avait fait avant moi...Ce soir-là, j'entre comme à l'habitude un peu à l'avance. Je m'aperçois assez rapidement que je n'aurai pas le temps de bavarder avec les filles de soir. En fait, j'aurais amplement le temps, c'est elles qui ne l'ont pas. La salle d'attente est remplie. Toutes nos civières sont occupées en chirurgie comme en médecine. Le personnel n'est pas complètement débordé, mais presque. En me rendant au poste, je n'ai droit qu'à de petits « Bonsoir » ou « Allô » furtifs. Chacune court de son côté. Ce doit être la pleine lune... Pendant que je suis au poste, en me retournant... je découvre une horreur à visage inhumain. Comment vous la décrire ? Ne paniquez pas, le visage ne porte aucune trace de brûlure ou de blessure. À quelques pieds de moi, juste en face du poste, sur une civière, repose, plutôt assis qu'étendu, un colosse d'environ trente ans. La tête de la civière est relevée à 45 degrés pour qu'il puisse tenir dans cette position mi-assise, car le bonhomme est mort, tout ce qu'il y a de plus mort. Ça saute aux yeux. Un drap le recouvre jusqu'à mi-poitrine. On ne voit aucune trace de blessure. Pourquoi laisse-t-on ainsi un cadavre au su et au vu de tous au beau milieu de l'urgence ? Cherche-t-on à faire peur aux patients ? Et pourquoi ne lui a-t-on pas foutu un drap sur la tête ? Non pas par respect, simplement pour la cacher, car elle fait peur, sa tête... même si elle n'est pas blessée... Ouch ! Vous auriez dû voir cette gueule, cette grosse tête repoussante ! Jamais de ma vie, je n'ai vu autant de vulgarité et de méchanceté écrites en si grosses majuscules sur le même visage. Même dans la mort, et peut-être à cause d'elle, les gros traits pâteux de cette figure rendaient l'image d'une bestialité cruelle à l'état pur. Impossible d'imaginer visage plus répugnant. Vous comprenez que je n'ai pu le qualifier d'humain. Bon. Nous sommes tout de même au poste, et si tout le monde travaille, je me dis qu'il faudrait bien pourtant dissimuler cette horreur aux regards. Dans les circonstances, je ne vois pas qui d'autre que moi pourrait s'en charger... J'avise donc une infirmière qui vient s'installer au bureau pour remplir un rapport et lui demande en pointant le cadavre de la tête : Qu'est-ce que ça fait là, ça ? Ah ! Un règlement de compte. C'est les policiers qui nous l'ont amené vers 11 heures. Ils vont venir le chercher tantôt pour l'emmener à la morgue. T'en fais pas, Julius, t'as pas de dossier à faire... Et elle replonge dans son rapport. O. K., boss ! Pas de problèmes. Je me dirige vers l'« horreur », lui passe le drap par-dessus la tête, puis pousse la civière à l'écart au bout du corridor, dans le coin le moins passant de l'urgence. Je fais ça le plus discrètement possible, mais personne ne le remarque seulement. C'est la pleine lune... Deux heures plus tard, le calme est revenu. L'équipe du soir a quitté, de même que la plupart des patients, et les policiers se pointent pour récupérer leur colis avec le certificat de décès. Par eux, nous apprenons l'histoire de ce dur de dur, de ce gros et grand baveux par excellence.
Ce soir-là, ça faisait exactement une semaine qu'il était sorti de prison. On est venu sonner à sa porte, et lorsqu'il a ouvert pour répondre, deux balles l'ont atteint à la poitrine. Elles ont instantanément mis fin à ses jours et à sa libération conditionnelle. L'assassin, qu'il conviendrait de remercier en passant, n'a pas laissé sa carte de visite. Ce malfrat décédé n'était pas un cambrioleur à la petite semaine. En prison, il jouissait d'autant d'autorité que le directeur. À la tête de sa « gagne », ou de son gang si vous ne connaissez que le parler pointu, il faisait régner un régime de terreur parmi les prisonniers. Celui qui lui résistait était impitoyablement châtié, sinon « suicidé ». Sa réputation de sadique le précédait de loin. Le genre de bonhomme prêt à tuer pour un oui ou pour un non, d'une force herculéenne en plus, capable d'écraser comme un insecte quiconque se mettait en travers de son chemin, le bandit de carrière que même les plus permissifs des criminologues classent parmi les irrécupérables. Le bonhomme qui tuerait ou ferait tuer sans sourciller un gardien de prison ou un journaliste qui lui aurait simplement déplu, si vous voyez ce que je veux dire... Les policiers supposaient qu'un type qu'il avait particulièrement fait souffrir en prison l'avait attendu pour lui régler son compte. Ce n'était pas une perte pour l'humanité...
Quand les agents sont repartis avec la civière, je n'étais pas fâché de voir disparaître ce sous-échantillon de la race humaine, capable de terroriser quelqu'un même après sa mort. Je n'aurais pas souhaité rencontrer ce bonhomme-là dans une ruelle... C'est le seul mort qui m'ait jamais donné un frisson...
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