| . | Le thermomètre en l'airÉdith était une belle femme, une sacrée belle femme, mais trop jeune. Elle n'avait que 21 ans lors de son passage comme remplaçante à l'urgence. Je dis trop jeune parce qu'elle était de ces femmes dont la beauté s'épanouit avec l'âge et atteint son plein développement, son zénith vers 40 ans. Quelques vieux renards peuvent sûrement me comprendre ici... Le genre de beauté vraie qui ne doit rien à la jeunesse. Au fond, c'est trop facile d'être beau quand on est jeune... Oserais-je parler de son corps chastement voilé par son uniforme d'infirmière érotiquement blanc ? Évidemment !Le corps d'Édith ne ressemblait surtout pas à celui de ces mannequins fluets ni à ceux de ces starlettes fortement tétonnantes. Sans être ni même paraître « grassette », Édith était faite en rondeurs. Tout n'était chez elle que douces courbes savamment dessinées par quelque génie maniaque des proportions. Rien ne clochait. Une sorte d'équilibre près de la perfection, un chef-d'oeuvre en devenir qui demandait quelques années encore avant d'être terminé. Édith n'était pas « féminine », elle était femme ! Mais trop jeune encore pour l'être pleinement et encore plus pour le savoir elle-même.
Nous nous entendions très bien. D'un caractère doux et sans prétentions, elle plaisait à tout le monde. Son visage, d'une beauté sereine et sans artifice, valait bien des oeuvres d'art. Rien de tape-à-l'oeil, de la beauté tout simplement... Ses gestes, sa démarche et même sa façon de parler étaient aussi empreints de cette harmonie tranquille qui semblait sa marque de fabrique. N'élevant jamais la voix, elle savait pourtant se montrer ferme avec les patients récalcitrants, car elle n'était surtout pas insignifiante, au contraire de bien des « poudrées » artificielles. Non, sa beauté n'avait rien d'emprunté aux revues, elle était naturelle. Édith, en somme, c'était de la classe.
Une nuit, nous avons à l'Observation un cancéreux en stade terminal, du genre que la famille envoie mourir à l'hôpital. (Faut pas leur en vouloir, c'est plutôt normal.) Édith remplace Anne à l'Observation et surveille trois ou quatre patients endormis. Vers quatre heures du matin, le cancéreux s'éteint dans l'obscurité, la chère Camarde ayant eu enfin pitié de lui. Quand un cancéreux en stade terminal meurt, on n'en fait pas un drame, on est plutôt content pour lui, car les derniers moments sont assez affreux. Même les fortes doses de morphine n'arrivent souvent pas à le soulager. Et le plus démoralisant, c'est que le malade est parfaitement conscient de sa déchéance physique. Pour une fois, la mort soulage tout le monde et le patient en premier. Or donc, patient décédé. Je bavarde avec Édith et Madeleine à l'Observation et nous sommes les seuls au courant, car Florence et Paul, sont à soigner des patients à l'avant. Vers 5 heures, Paul réussit à se libérer pour accomplir ses tâches matinales habituelles à l'Observation. À cet endroit, on vérifie l'état général des patients à de brefs intervalles. Cela veut dire, pouls, tension, température, et tous les matins, analyse de sang et d'urine. Souvent des patients se demandent si c'est vraiment nécessaire. En fait, il s'agit d'une mesure préventive. Si vous allez bien, la prise de sang était inutile. Mais si votre état empire, vous ne serez pas fâché qu'on l'ait découvert avant vous. C'est la tâche du préposé de préparer les pots de pipi, de les étiqueter, de faire la récolte et c'est également la sienne de prendre les températures quand le patient ne peut recevoir le thermomètre dans sa bouche. Vous avez compris que les prises de température au rectum lui sont dévolues. Dans le cas de notre cancéreux, la prise de température rectale était prescrite ce matin-là. Ignorant que le patient est décédé, notre Paul, au poste, entreprend de se préparer pour l'opération. Pour Paul, toute tâche devient cérémonial, il faut dire aussi qu'aller tester la température dans le trou du cul d'un cancéreux n'a rien d'amusant. Notre bon Paul enfile donc des gants de caoutchouc jetables, enduit le thermomètre de gelée pour faciliter l'intromission et se dirige vers l'Observation les bras levés à hauteur des coudes, le thermomètre en l'air. Édith qui le voit arriver et se diriger vers le lit du patient décédé l'arrête en lui lançant : Qu'est-ce que tu fais là ? Il est mort ! Paul s'immobilise, interdit. Un instant, la surprise le paralyse. Ne sachant que dire, il regarde Édith et lui demande en agitant le thermomètre en l'air : Bin alors, qu'est ce que je fais avec ça ? Et Édith, de sa voix douce, sourire en coin, lui suggère : Fourre-toi-le dans le cul ! S'ensuivent nos fous rires à peine étouffés qui vont s'amplifiant, car Paul demeure pétrifié sur place, le thermomètre en l'air, incapable de comprendre qu'on s'adresse à lui aussi cavalièrement... En passant, cette anecdote toute innocente devrait vous permettre de comprendre à quel point la mort faisait partie de notre vie. Si le fils ou la fille de ce cancéreux décédé avait été sur place à ce moment, il y a fort à parier qu'il n'aurait pas trouvé la remarque d'Édith particulièrement drôle. (Évidemment, dans ce cas hypothétique, il y a plus fort à parier qu'Édith aurait dit autre chose.) Mais malgré tout, je crois qu'il peut se trouver des lecteurs pour se scandaliser de notre étourderie.
Que voulez-vous ? c'est ainsi ! Dans les hôpitaux, la mort fait partie de la vie... de tous les jours. On est forcé de l'apprivoiser. Plutôt que d'en pleurer, on s'empresse d'en rire, dirait le philosophe. Il n'y a pas lieu de pousser les hauts cris quand elle provoque de bien innocentes facéties...
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