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La ligature


      Personne n'est infaillible, et ce n'est pas parce qu'on est médecin, spécialiste et bardé de diplômes qu'on n'a plus droit à l'erreur. On n'a qu'à penser à la thalidomide qui a fait naître huit mille êtres difformes dans quarante-six pays avec la bénédiction de docteurs en chimie, des médecins qui ont testé ce médicament et de tous ceux qui l'ont prescrit au début des années 60. Un sédatif réputé tout innocent, qui même évitait les nausées aux femmes enceintes, a permis d'engendrer assez d'infirmes pour peupler une petite agglomération. Où que ce soit, l'incompétence n'est pas une denrée bien rare...

      Le principe de Peter est toujours actuel et se vérifie encore partout. Puisque j'ai nommé cet illustre chercheur, il convient cependant de relever ici une de ses propres erreurs. Dans le livre qui l'a rendu célèbre, Laurence Peter donnait comme exemple d'incompétence le geste de l'infirmière qui réveille un patient pour lui faire prendre ses somnifères... À première vue, cela semble en effet légèrement absurde, ridicule même, et on rigole volontiers. Pourtant, à l'urgence, c'est une pratique courante. Dans la soirée, on réveille bel et bien certains patients pour leur faire prendre leur somnifère. Tout simplement pour qu'ils puissent dormir jusqu'au matin, sinon on est sûrs de les voir se réveiller pour de bon au milieu de la nuit et, à ce moment, on ne pourra plus leur donner ces satanés comprimés parce qu'ils les tiendraient endormis jusqu'à midi. Or, ces patients doivent être réveillés pour les examens du matin. Il vaut mieux parler seulement de ce que l'on connaît bien. Si Peter voulait dénoncer l'incompétence du personnel hospitalier, il aurait pu choisir ses exemples avec plus de compétence... En cherchant un peu, il en aurait trouvé de meilleurs...

      

      Comme quelqu'un l'a déjà constaté, l'erreur est humaine. On le voit, elle touche même ceux qui se donnent pour métier de combattre l'erreur... Au fil des ans, tant d'erreurs sont survenues dans les hôpitaux qu'on a mis au point toute une série de règles pour les réduire au minimum. Malgré cela, il s'en produit encore ; il suffit de lire les journaux pour s'en convaincre. En cinq ans d'urgence, peu d'erreurs sont venues à ma connaissance. Je me souviens d'une petite et d'une... gigantesque. Voyons la petite d'abord.

      À l'Observation, Anne injecte un médicament à un patient. Jusqu'ici tout va bien. L'erreur ne porte pas sur la sorte de médicament. Le problème, c'est qu'elle injecte une dose de 75 milligrammes au lieu des 15 milligrammes prescrits par le médecin. Le patient n'en meurt pas, heureusement, mais son état empire gravement. Colère du médecin. Anne insultée exhibe à tout le monde l'ordonnance inscrite au dossier et tout le monde lit bien le chiffre 75. Le médecin maintient pourtant qu'il a inscrit 15 et non 75, et ce, même lorsqu'on lui met le papier sous le nez. Sherlock Holmes et Hercule Poirot nous seraient d'aucune utilité ici. Personne n'a falsifié le dossier. La confusion s'explique simplement.

      Ce médecin résident, fraîchement arrivé d'Europe depuis un an, ne sait pas encore écrire à l'américaine. Ici, quand nous écrivons le chiffre un à la main, nous ne traçons qu'une barre verticale et rien d'autre. En Europe, ils ajoutent un petit trait oblique en haut qui se joint à la barre verticale comme sur le caractère d'imprimerie 1, mais souvent plus long. Par ailleurs, quand ils écrivent un sept ils tracent un petit trait horizontal au milieu de la barre verticale du chiffre pour le différencier du un, ajout inutile en Amérique. Autrement dit, écrits à la main, le un français et le sept américain se ressemblent comme des frères jumeaux. Il faut savoir dans quel pays on est quand on écrit... Pour nous tous, le un écrit au dossier se lisait bien comme un sept sans aucun doute possible. On pria le médecin de s'adapter au plus sacrant (Vous entendez le double sens ?...). Ah ! Le choc des cultures !...

      

       

      La grosse, l'énorme, la gigantesque erreur maintenant. Préparez-vous à hurler. Aujourd'hui encore, je me demande si je n'ai pas rêvé... Pourtant, j'ai bonne mémoire...

      J'entre à l'urgence vers 23 heures 45. Pour une fois, il y a du monde. Ma remplaçante de soir est débordée. Il me faudra bien trois bons quarts d'heure pour démêler tous les dossiers et voir enfin ma table rase. Entre-temps, l'équipe du soir a quitté. Plusieurs patients ont reçu leur congé. Enfin, je puis laisser mon bureau et faire mon « tour d'urgence », ma petite inspection des lieux habituelle qui me permet d'aller converser avec Anne et Madeleine à l'Observation et de voir combien de patients il nous reste à traiter dans les salles de médecine et de chirurgie.

      Ce soir-là, fait étrange, l'Observation déborde. Tous nos lits sont remplis de sorte qu'on garde une patiente sous observation pour la nuit en salle de médecine. Sur le grand tableau noir près du poste où l'on inscrit à la craie le nom des patients « observés », je remarque que cette patiente à part est traitée en urologie. Par simple curiosité, je demande à Florence au poste :

      – Qu'est-ce qu'elle a, la patiente en médecine ?

      Florence me décoche un coup d'oeil où se lit n'importe quoi, sauf la fierté.

      – Figure-toi, me répond-elle, qu'elle est allée se faire ligaturer les trompes et qu'on lui a ligaturé les uretères...

      – Quoi ? Qu'est-ce que tu dis là ? Es-tu malade ?

      – J'le suis pas, mais y en a d'autres qui l'sont !...

      Moi qui ne m'étonne jamais de rien, pour une fois, je dois admettre que, dans le fond de ma tête, cette nouvelle m'abasourdit.

      – Ouin, poursuit Florence, ils lui ont fait ça aujourd'hui à Z***. Ils nous l'ont envoyée ce soir par avion pour ne pas avoir le corps sur les bras...

      – Parce qu'il n'y a rien à faire ?

      – Évidemment, répond-elle. C'est irréversible, comme pour les trompes. Tu pourrais passer ta vie, toi, sans jamais pisser ?

      – Elle en a pour combien de temps encore ?

      – Quelques heures tout au plus. Elle est en train de s'empoisonner. Probable qu'elle mourra cette nuit... au plus tard ce matin.

      

      En voilà une forte ! On aura tout vu ! Pour ceux qui étaient distraits pendant les cours de biologie ou qui n'en ont jamais suivi, expliquons un peu.

      Vous connaissez le serpent à lunettes et le dessin qui le caractérise ? Il représente deux boules distantes comme les cercles d'une paire de lunettes. De chacune de ces boules part une ligne qui descend dans une courbe plus ou moins en forme de S. Les deux lignes se joignent un peu plus bas au centre. Retenez ce schéma ; à l'intérieur du ventre, on le retrouve une fois chez l'homme et deux fois chez la femme.

      Dans le ventre de la femme et de l'homme, les reins sont comme les deux cercles des lunettes. Les deux lignes qui partent des reins sont les uretères, deux petits conduits ou tuyaux flexibles, l'un à gauche, l'autre à droite qui descendent et débouchent dans la vessie au centre plus bas. Les reins servent à filtrer tous les liquides que nous avalons ; ils gardent ce qui est bon pour l'organisme et rejettent l'inutile par les uretères. L'inutile, c'est l'urine ; en suivant les uretères, elle aboutit à la vessie, réservoir à pipi que les ivrognes ont bien distendu et les pisse-minute tout petit. Là s'arrête la ressemblance entre les systèmes urinaires de l'homme et de la femme. Ensuite évidemment, un conduit relie la vessie à l'extérieur, mais chez la femme, il fait à peine aussi long que le pouce alors que chez l'homme, il s'étire beaucoup plus à cause du tuyau de cafetière que vous connaissez. Rien que pour mêler les gens, on appelle ce dernier conduit « urètre ». On a tous deux uretères, mais un seul urètre.

      Dans le ventre de la femme, ce schéma formé par les reins, les uretères et la vessie est comme doublé par un autre semblable qui lui est superposé. Cette fois, les cercles des lunettes, ce sont les ovaires et les tuyaux descendants, ce sont les trompes de Fallope, lesquelles débouchent plus bas dans l'utérus, la « matrice ». Comme les enfants l'apprennent aujourd'hui à la prématernelle, les ovaires produisent un ovule par mois environ, chacun à tour de rôle. L'ovule descend dans la trompe de Fallope et aboutit dans l'utérus. Si, en chemin, l'ovule a été fécondé par un petit sacripant de sperme à Zoïde (comme dit ma filleule), on a un oeuf qui s'installe dans l'utérus, et la grossesse commence !

      Pour répondre aux souhaits des couples d'aujourd'hui qui ne veulent plus ou pas d'enfants, sans parler des femmes célibataires, la médecine moderne a mis au point, avec les ressources qu'on lui connaît, bien des méthodes contraceptives. Parmi toutes, la ligature des trompes est de loin la plus efficace et la moins dommageable pour l'organisme. On ne joue pas ici avec les hormones, comme dans le cas de la pilule. Par une opération chirurgicale, on coupe tout simplement les deux trompes de Fallope. Pour faire encore une fois scientifique, on appelle ça « ligaturer ». Les deux tuyaux étant coupés et attachés, l'ovule partant de l'ovaire ne pourra jamais atteindre l'utérus. De même, le spermatozoïde ne peut aller à la rencontre de l'ovule. Seul inconvénient, une fois la ligature accomplie, il n'y a pas de revenez-y. Aujourd'hui, la ligature des trompes est une opération tout à fait courante. Les femmes vont se faire ligaturer comme elles vont chez le coiffeur. Mais au siècle où je vous parle, nous en étions aux tout débuts. Sans être expérimentale, la méthode manquait encore de finesse.

      

      Revenons à ce cher abdomen féminin. Dans le ventre de la femme, les petits tuyaux descendants sont donc au nombre de quatre, deux à gauche et deux à droite. Cela correspond d'ailleurs mieux à l'image du serpent à lunettes, communément appelé naja. De chaque côté, une trompe de Fallope et un uretère suivent des chemins parallèles. De plus, leurs diamètres se comparent assez bien. Qu'arrive-t-il, d'après vous, si l'on coupe (ligature) les uretères au lieu des trompes ? Vous l'avez compris, le pipi ne pourra jamais atteindre la vessie, il sera libéré directement dans le corps. Eh bien, c'est exactement ça le drame, le cas que nous avons entre les mains dans la salle de médecine cette nuit-là ! Une femme qui ne pourra plus jamais uriner de sa vie, parce que, une fois coupés, les uretères, tout comme les trompes de Fallope, ne peuvent être recousus, ou raccordés pour parler comme un plombier. Autrement dit, la vie de notre patiente achève, elle est réduite à quelques heures.

      Bien intrigué cette fois, je vais jeter un coup d'oeil à cette personne. Il s'agit d'une femme dans la jeune trentaine, ni spécialement belle ou laide, une simple femme ordinaire. Elle semble naviguer entre le sommeil et l'inconscience. On a dû lui donner une bonne dose de drogue pour atténuer ses souffrances. Le visage en tout cas n'a rien de réjouissant. Je la contemple un instant en tâchant malgré moi de mesurer toute l'absurdité de sa fin...

      Je reviens ensuite au poste et consulte le dossier de cette patiente. Mariée, mère de quatre enfants en bas âge dont deux ne vont pas encore à l'école, elle a 33 ans et jouit d'une bonne santé. Elle habite Saint-Clinclin des Pomoucennes, village perdu de l'Abitibi. On l'a opérée au petit hôpital de la région. Une fois la bévue constatée, on s'est empressé de nous l'expédier par avion... De retour à mon bureau, cette nuit-là, j'ai de quoi réfléchir... Et même par la suite, j'ai souvent repensé à cette histoire en la considérant comme le fin du fin de l'absurde et de la bêtise humaine.

      

      Imaginez ! Imaginez une jeune mère de famille dans la fleur de l'âge et en bonne santé. Jugeant qu'elle en a assez de quatre enfants, elle se rend à l'hôpital pour se faire ligaturer les trompes. Elle voit l'avenir d'un oeil optimiste et rassurant : plus de grossesses ni de pilules à prendre. Elle pourra élever ses enfants avec plus de confort et s'amuser avec son mari tant qu'elle voudra. En somme, elle entre à l'hôpital pour une opération bénigne qui doit améliorer son sort. Manque de chance. Une négligence y provoque sa mort. En clair, on la tue !

      Vous vous souvenez de la « gelée » qui ne voulait pas qu'on la rende malade ? Elle n'avait pas tort ! Puisque j'ai le temps de réfléchir à mon bureau, pensons un peu au mari maintenant. Voyez-le, deux jours plus tard, avec ses marmots, à la table de la cuisine, dans sa maison au fond du rang, essayant de comprendre quelle tuile vient de lui tomber sur la tête... Je me surprends à souhaiter qu'il ait été en instance de divorce, parce que, s'il est amoureux de sa femme – tout est toujours possible – ça ne doit pas être le bal chez lui ni dans sa tête !... Et comment les élever maintenant, ces enfants qu'elle lui laisse ? À cette époque, les garderies n'existaient pas.

      Enfin, pour pousser la réflexion jusqu'au bout, arrêtons-nous au cas du chirurgien. Comment a-t-il pu commettre pareille gaffe ? Était-il encore soûl de la veille ? ou, au contraire, venait-il de travailler quarante-huit heures sans dormir ? S'agit-il simplement d'un boucher incompétent ? Était-ce sa première intervention du genre ? (L'opération n'était pas répandue à l'époque, surtout en région.) L'erreur peut-elle s'expliquer par une malformation anatomique ? Certains ont le coeur à droite, cette patiente avait-elle les uretères à la place des trompes ? Quelle technique a été employée ? Mes moyens ne m'ont jamais permis d'aller fouiller jusque-là. Tout de même, des questions pertinentes me lancinent quelque part...

      Et dans des circonstances semblables, à l'hôpital du canton, informe-t-on franchement le père sur ce qui s'est passé à la salle d'opération ? Lui indique-t-on clairement quels sont ses droits et recours et la façon de les exercer ? Ou n'essaie-t-on pas plutôt de noyer le poisson en prétextant des « complications », le tout enrobé dans un sirop de termes scientifiques ? Et pourquoi a-t-on envoyé cette patiente à notre hôpital alors qu'on savait très bien son cas désespéré ? N'est-ce pas là une opération de camouflage ?

      Dans le cas d'erreurs médicales, la prescription est d'un an. Encore un terme de jargon, mais appartenant aux avocats cette fois. La « prescription », c'est le délai pendant lequel vous pouvez intenter une poursuite contre la personne qui vous a causé du tort. Autrement dit, dans ce cas-ci, le père avait un an pour présenter une requête au tribunal. Passé ce délai, il ne pouvait plus rien réclamer. Mais encore fallait-il qu'il soit mis au courant de l'erreur commise. L'a-t-il été ? D'après son occupation, c'était un simple ouvrier. Comment pouvait-il connaître tout ça et savoir comment procéder ? Comment pouvait-il deviner qu'il devait sur-le-champ engager un avocat qui demanderait à un médecin indépendant d'étudier le dossier et de produire un rapport à partir duquel il pourrait réclamer une centaine de milliers de dollars et peut-être plus ? Je vous parie ma chemise que le père ne connaissait même pas un seul avocat... et s'il en connaissait un dans son patelin perdu, c'était probablement un bon ami du chirurgien en question, sinon son beau-frère...

      L'erreur s'était produite dans un petit hôpital de province. Dans ces régions, la réputation d'un médecin, d'un hôpital même est archiprécieuse. A-t-on réussi à étouffer l'affaire pour ne pas nuire au prestige de l'établissement sinon à celui du chirurgien, qui était certainement un notable de l'endroit ? Ah ! Que de questions ! C'est la seule fois de ma vie où j'ai eu envie de jouer au délateur. Je ne l'ai pas fait et le regrette presque.

      

      J'ai eu souvent l'occasion de remarquer à quel point les médecins et le personnel hospitalier en général sont sensibles à la classe sociale des gens. Je n'irai pas jusqu'à dire que les pauvres sont nettement moins bien traités que les riches, c'est trop évident et tout le monde le sait. Je dirai simplement qu'on multiplie les égards envers les huiles et les grosses légumes. En cinq ans, j'ai vu arriver à l'urgence quelques célébrités. Laissez-moi vous dire que d'habitude elles ne traînent pas dans les corridors ! On les transfère au pas de course dans une chambre privée où on va leur prodiguer les soins d'urgence. Le patron se déplace pour venir les voir, cela quand il n'arrive pas avec elles ou avant. Pour les riches, les médecins ne sont que des domestiques, comme le faisait remarquer un certain docteur Destouches. Si notre ligaturée avait été la fille d'un sénateur ou la femme d'un industriel, je parierais encore ma chemise qu'il ne lui serait rien arrivé du tout. Le médecin aurait fait bien attention.



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