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Caca sous zéro


      Une patiente nous arrive vers 5 heures un matin d'hiver. Non, elle n'est pas énorme, simplement bien en chair et même beaucoup en chair, sinon très beaucoup. Rubens l'aurait adorée ! Assez grande, la quarantaine, cheveux noirs et joues très rebondies, bien portante et joyeuse. On se demande ce qu'elle fait en psychiatrie, car elle est suivie régulièrement en clinique externe et a déjà été hospitalisée.

      Pour y avoir bien songé par la suite, je crois que le problème de cette dame était simplement la distraction, mais la distraction poussée à son dernier degré. Elle allait jusqu'à oublier qu'elle avait quarante et quelques années et, par moments, retombait carrément en enfance. Elle venait à l'hôpital pour qu'on la remette à l'heure juste.

      Ce matin-là, elle est au poste, où je l'ai conduite, en train d'expliquer son problème à Florence quand soudain, elle pouffe de rire toute seule.

      Parmi les grosses personnes, il en est une sorte fort sympathique : celles qui savent rire et faire rire. Leur bon rire tantôt clair, tantôt gras, semble rebondir sur tous leurs bourrelets et michelins; il va s'amplifiant et devient de plus en plus joyeux en passant de l'un à l'autre. En entendant une telle personne, il est bien difficile pour quiconque de garder son sérieux.

      Notre patiente ouvre donc les vannes. Notez bien qu'elle ne rit pas d'un rire de folle débile. Pas du tout. Elle rit comme quelqu'un de normal qui vient de se rappeler une bonne histoire et qui s'apprête à vous la conter. Mais, notre patiente commence par la rire pour elle-même d'un bon rire clair et qui porte.

      – Hi-hi-hi-hi-hi-hi-hi ! Aaaah ! Hi-hi-hi-hi !

      Son bon rire sonore s'égrène et s'amplifie dans l'urgence tranquille et silencieuse du matin. À mesure que nous l'entendons, Florence, Anne, Paul et moi, et même Madeleine restée à l'Observation, nous ne pouvons nous empêcher de sourire. Nous ne rions pas d'elle. C'est son rire communicatif qui nous gagne. Nos sourires s'élargissent vers les oreilles et de joyeuses pattes d'oie encadrent nos yeux. Plus les hi-hi-hi s'égrènent et moins nous pouvons résister. Chose bien amusante, cette supposée patiente de psychiatrie nous manipule. Nous sommes littéralement suspendus à son rire.

      – Hi-hi-hi ! Mes locataires ! Hi-hi-hi-hi !...

      N'y tenant plus, Florence lui dit :

      – Mais, contez-nous-la, Mme Francoeur, qu'on rie avec vous !

      C'est trop tôt encore...

      – Hi-hi-hi-hi ! Mes locataires !...

      La patiente commence à se tordre en plus. Elle fléchit les genoux, penche le torse, s'appuie au bureau du poste, se tamponne un oeil et repart de plus belle :

      – Hi-hi-hi-hi-hi !

      Vraiment, au music-hall, elle ferait fortune ! Elle nous gagne à ses folies. Nous rions avec elle tout en ignorant pourquoi. Il n'y a qu'elle à le savoir, et c'est elle le cas de psychiatrie ! Le monde à l'envers ! Mais comment résister ? Elle est vraiment trop drôle, la tête penchée jusqu'à toucher son bras sur la tablette du poste, son gros derrière tendu, tressautant au rythme de ce rire clair et innocent.

      Finalement, l'explication vient.

      – Hi-hi-hi ! Mes locataires... Chus partie sans remettre le chauffage !... Hi-hi-hi ! Ils vont geler à matin !... Hi-hi-hi ! Ils sauront pas pourquoi ! Hi-hi-hi-hi ! Pis i fat frette ! Hi-hi-hi !

      Et nous partons tous à rire comme si c'était la chose la plus drôle du monde. Imaginez, une douzaine de locataires se réveillant par un matin glacial et s'apercevant qu'il n'y a plus de chauffage dans l'immeuble ! Voilà à quoi vous vous exposez quand vous louez chez une concierge suivie en psychiatrie ! Mais, elle, la concierge, notre patiente, elle en rit comme une enfant qui vient de jouer un bon tour malgré elle... Vous voyez bien qu'elle n'est pas si bête : elle baisse le chauffage la nuit... Et la voilà qui repart :

      – Hi-hi-hi ! Ils ont intérêt à mettre leurs combines !... hi-hi-hi !... à grand'manches... Hi-hi-hi !...

      Et tout le monde de rire encore un bon coup !

      Ah ! si tous les patients venaient nous détendre ainsi, ce serait le paradis ! Des patients de psychiatrie pareils, on en recevrait avec plaisir toutes les nuits. Malheureusement, elle est bien la seule exception à la règle. Dommage. On la trouve bien sympathique. Pas bête, elle s'en aperçoit et, pendant qu'on attend l'interne de service qui doit se brosser les dents à l'autre bout de l'hôpital, elle se met à faire les frais de la conversation.

      Elle commence à nous raconter les faits saillants de sa dernière hospitalisation, toujours du même ton joyeux et riant.

      Décidément, elle trouve notre hôpital bien de son goût. Que d'excellents souvenirs ! Il faut dire que notre aile de psychiatrie est du dernier cri. L'architecte n'a pas lésiné et l'entrepreneur a dû se graisser ! Moquettes partout, chambres individuelles et luxueuses avec lampe Tiffany en plastique naturel garanti d'origine au-dessus de la petite table où les aides viennent déposer le repas chaud de chaque patient. Un véritable hôtel ! De nombreux bien-êtreux du quartier faisaient des pieds et des mains pour se faire interner... Une façon économique pour eux de passer quelques jours à l'hôtel en se faisant servir par tout le monde... Pas de vaisselle ni de ménage à faire... Pour une concierge, vous voyez l'aubaine... Que d'excellents souvenirs donc ! Entre autres celui-ci, qu'elle nous raconte tout innocemment à sa joyeuse manière :

      – Hi-hi-hi ! J'étais dans le salon (la salle de repos commune). Tout à coup, i me prend une envie... Hi-hi-hi ! Bin, j'ai chié sur le tapis ! Hi-hi-hi ! En plein milieu du salon ! Hi-hi-hi ! J'ai fait un bon tas ! Hi-hi-hi !

      Et Mme Francoeur de se tordre encore. Aucune malice dans son ton. Un simple amusement enfantin. Et son rire clair qui nous force à l'imiter...

      – Hi-hi-hi ! Pis, vous savez quoi ? Hi-hi-hi ! Ils l'ont ramassé ! Hi-hi-hi ! Bin oui, ils l'ont ramassé, mon tas ! Hi-hi !

      Tout étonnée et ravie de la chose, elle en rit encore !... Une innocence à encadrer ! Quand je vous disais qu'elle retombait en enfance, ce n'était pas une figure de style...

      Après l'avoir rencontrée, l'interne décide de la garder sous observation pour la faire voir au patron dans la journée. Une patiente pareille, on ne s'en prive pas, vous pensez bien. Et le patron décide de la garder, de sorte que la nuit suivante, nous avons le plaisir de l'avoir encore parmi nous. Et comme prévu, elle nous fait de nouveau profiter de sa joyeuse innocence...

      On l'a installée dans une de nos chambres fermées. De préférence, on isole toujours les cas de psychiatrie pour permettre aux patients « normaux » de mieux dormir. Au milieu de la nuit, cette bonne boule de graisse qui a roulé pendant quarante ans et plus agite la sonnette.

      – Qu'est-ce qu'il y a encore, Mme Francoeur ? demande Madeleine venue à son chevet.

      – J'ai fait pipi !

      L'enfance pure, je vous dis. Bon. Faut donc changer la couche de bébé. Sauf que bébé a 40 ans, et à ce moment, la couche, c'est tout le lit ! Cré Mme Francoeur !

      – Vous pouviez pas vous retenir et demander la bassine ? la gronde Madeleine.

      – C'est pas de ma faute, ç'a parti tu-seul ! prétexte la boute-en-train d'une voix si sincère et si drôle à la fois que Madeleine ne peut lui en vouloir...

      Paul et Florence alertés viennent prêter main-forte à Madeleine. Je viens pour ma part prêter un oeil. Ils entreprennent à trois de changer les draps du lit, opération légèrement compliquée du fait que la patiente reste dedans. Pas question de la faire lever. Les médicaments l'ont amortie et elle s'écroulerait par terre. La remonter au lit serait encore plus compliqué que de l'y laisser pour changer les draps.

      On procède par étapes pour enlever le drap du dessous. On fait rouler la patiente sur un côté du lit. Dans son cas, pas de problème, elle est si ronde qu'elle roule toute seule, sauf qu'il faut la retenir ensuite, car même couchée, elle tangue sur son Jell-O et n'a aucun équilibre. On enroule alors sur lui-même le drap plein de pipi jusqu'au milieu du lit, puis on fait rouler la patiente par-dessus le cordon que forme le drap enroulé. Ne reste qu'à tirer sur ce drap maculé. Pour installer le nouveau drap, on procède de la même façon. Exercice on ne peut plus simple, pas vrai ? Mais avec cette malade qui n'arrête pas de déconner comme un vrai bébé-la-la, il faut un certain temps... Enfin, ça y est ! Notre patiente a une nouvelle jaquette propre, de beaux draps et une couverture propre. En la bordant, Florence lui dit :

      – Bon maintenant, vous allez faire un beau dodo, hein, Mme Francoeur ?

      Alors, cette brave femme-enfant recommence à rire, comme pour elle-même, tout doucement d'abord, puis de plus en plus fort.

      – Qu'est ce que vous avez encore ? lui demande Madeleine.

      Et la bonne grosse de répondre en riant comme si elle riait d'elle :

      – Hi-hi-hi ! Je pisse encore !

      Du geste de l'institutrice arrachant un livre de bandes dessinées à un élève, Madeleine tire le drap et la couverture d'un seul coup. De fait, une nouvelle mare de pipi se forme... alimentée par un jet abondant qui fait fontaine au milieu du lit... pendant que notre chère grosse fait tressauter ses michelins en riant de bon coeur... On la regarde, on se regarde... et, rien à faire, tout le monde s'esclaffe !... Ah ! Le pouvoir désarmant du rire !...



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