| . | La concombreQuand les cas d'intoxication médicamenteuse nous arrivent plus ou moins conscients, il n'y a pas lieu de trop s'énerver. Cela signifie que l'ingestion s'est produite tout récemment ou que la dose manquait de vigueur. Au contraire, quand le patient nous est amené profondément inconscient, là on peut s'attendre au pire. Il convient de redouter une ingestion massive à l'oeuvre depuis un certain temps.Une nuit, l'ambulance nous apporte une jeune patiente de 18 ans, déjà abonnée de la clinique de psychiatrie, en coma ou presque. Elle a avalé toute sa bouteille de pilules, vingt-cinq environ, et pas des Smarties, celles-là ! On ne sait d'ailleurs depuis combien de temps : ses parents ne l'accompagnent même pas, s'il est permis de parler de parents dans le cas de cette enfant, car elle ne consulte pas pour rien en psychiatrie. D'après son dossier, que j'ai pu dénicher aux archives, elle n'a pas été particulièrement choyée dans son enfance. Le lavage d'estomac ne ramène à peu près rien. On garde évidemment la patiente sous observation. Les signes vitaux sont assez bons. Sa vie ne semble pas menacée. Je quitte mon travail au matin sans que la jeune fille se soit réveillée. Je n'apprendrai la surprenante conclusion que la nuit suivante. La patiente s'est effectivement réveillée après quinze heures de sommeil. Mais elle s'est réveillée légume ! La puissante drogue qu'elle s'est envoyée ne lui a pas ravagé le corps, mais plutôt le cerveau ! Elle est allée détruire irrémédiablement certaines cellules drôlement commodes dans la vie de tous les jours. La jeune femme ne reconnaît personne ni elle-même d'abord. Elle est devenue une handicapée mentale grave. Pour être clair, elle est retombée à 2 ans d'âge mental et n'est plus qu'une idiote au sens clinique du terme. Plus tard, on l'a transférée dans un « foyer » où elle est allée vivre sa vie de légume, de lobotomisée volontaire, car son corps jouissait d'une bonne santé. Dans un sens, elle avait réussi à se suicider, mais sans doute pas de la façon qu'elle espérait... En passant, on peut toujours se demander si le médecin avait été bien inspiré de prescrire une drogue aussi forte à une patiente aussi faible. Mais qui nous dit que la jeune fille manifestait déjà des tendances suicidaires ? Et le médecin lui-même pouvait-il connaître l'effet de ce médicament en dose massive ? En laboratoire, il aurait fallu l'expérimenter ainsi sur des humains pour savoir qu'il avait cet effet sur le cerveau...
Les gens qui veulent se suicider pour le plaisir seulement devraient éviter les pilules à tout prix. Mais quelle méthode leur proposer à la place ? une qui soit aussi simple et facile ?... À mesure que notre zoo moderne se développe, les liens sociaux et familiaux se relâchent et les individus sont toujours davantage isolés chacun dans leur coin. Ce n'est pas demain qu'on ne verra plus de « tentatives » de suicide dans les urgences, pourtant cela soulagerait grandement ceux qui y travaillent, les cas d'intoxication médicamenteuse sont tellement banals et ennuyeux pour le personnel !...
Un matin, peut-être lassé de tous ces cas si peu intéressants, je m'étais fait légèrement machiavélique. Un jeune homme d'environ 20 ans nous était arrivé seul à pied en prétendant s'être « suicidé » dix minutes plus tôt... Il avait avalé une douzaine de comprimés de je ne sais plus quel médicament assez ordinaire. Quand l'interne est arrivé, je lui ai suggéré de prescrire d'abord de l'ipéca... ce qu'il fit aussitôt, à ma grande surprise ! Une minute ou deux après avoir absorbé ce puissant vomitif, le jeune désoeuvré était à genoux devant la cuvette des toilettes en train de vomir son petit déjeuner suicidaire... Ça l'a doublement guéri, de son intoxication et de l'idée de recommencer...
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