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Lavage d'estomac


      Un jour, une botaniste en herbe, voulant peut-être m'initier aux mystères de la vie, se mit en tête de me faire découvrir l'univers fascinant des plantes sauvages. Elle m'avait entraîné dans les bois et nous parcourions une prairie parsemée de fougères quand, tout à coup, se penchant sur un bouquet de ces plantes, elle me demanda, mine de rien :

      – Sais-tu que, sur les fougères, il y a des parties mâles et des parties femelles ?

      Ce à quoi je répondis simplement :

      – C'est comme dans tout, y a du bon et du pas bon !...

      Ah ! Ah ! Décidez lequel est lequel... Un couteau peut servir à couper les liens d'un prisonnier tout comme à lui trancher la gorge. La flamme peut éclairer, mais brûler aussi. Dans tout, y a du bon et du pas bon.

      

      Je ne sais si tous les sorciers chimistes qui préparent des médicaments dans les laboratoires se doutent des multiples usages qu'on en fera. Peu importe, quel que soit le médicament inventé, on peut être certain qu'il tuera quelqu'un, pour la bonne raison que des gens l'avaleront expressément dans ce but. On peut se suicider même avec de vulgaires aspirines. Certains l'ont déjà fait. Mais dans ce cas, il faut vraiment du courage et surtout de la persévérance, car la quantité qu'il faut ingérer risque de décourager bien des aspirants... À tout hasard, on conseille de surveiller les soldes en pharmacie.

      Les pilules font tellement partie de la vie d'aujourd'hui que les gens les croient au départ inoffensives. Souvent, avouons-le, leurs effets sont si peu perceptibles qu'on les juge à raison inefficaces. Tut, tut..., tst, tst..., c'est ici qu'on peut commettre des erreurs fatales. Car si une pilule peut ne rien valoir pour régler un problème précis, elle peut, en revanche, se révéler de première force pour en provoquer d'autres ! Dans le jargon médical, on appelle ça les « effets secondaires ». La plupart des faux suicidés qu'on reçoit à l'urgence ont absorbé des pilules, la sorte et la quantité variant selon l'inspiration de chacun. Cest un moyen facile, à la portée de tous, demandant bien peu de courage et à peu près aucun effort.

      

      Si quelqu'un a avalé un produit qui peut le tuer, le plus simple pour éviter la mort, c'est d'aller chercher ce produit dans l'estomac, s'il n'est pas trop tard. Pour ce faire, pour éviter aussi les effets secondaires des médicaments ingérés, on fait d'abord un lavage de l'estomac. Il vaut la peine d'en dire un mot.

      Vous savez fort bien comment vous laver les mains ou les pieds, mais si on vous demandait de vous laver l'estomac, comment procéderiez-vous ? En fait, l'opération « lavage d'estomac » est fort mal nommée, il vaudrait mieux parler de vidange, ou mieux encore, de pompage d'estomac. Si vous savez comment on pompe un puisard, vous comprenez le principe...

      L'opération est toute simple, en théorie du moins, et elle ne comporte qu'un passage difficile situé quelque part derrière la langue. Pour pomper le contenu de l'estomac, il suffit d'y faire descendre un tube, un petit tuyau de plastique. Si la personne est consciente, on introduit ce tube, non pas dans la bouche, mais dans une narine, puis on n'a qu'à pousser dessus. Après huit ou dix centimètres, on sent une résistance, une sorte de barrage; à ce moment, le patient doit faire comme s'il avalait et le petit tube – pas si petit que ça, diront certains – pénètre dans l'oesophage. On pousse encore dessus et quand on sent que ça bloque de nouveau, le tube est en plein dans l'estomac. Il bute contre la paroi stomacale.

      Alors commence le pompage, technique, encore ici, tout élémentaire. À l'autre bout du tube, l'infirmière installe une petite pompe manuelle qui peut recueillir au maximum une demi-tasse de liquide à la fois. En faisant aller le piston dans le cylindre, le liquide est aspiré de l'estomac, monte dans le tube et le réservoir se remplit de substance dont la couleur peut passer par toutes les variétés de jaune et de vert. On vide et on recommence. Les substances retirées seront éventuellement analysées au laboratoire. Tout ça se fait à la main – se faisait, devrais-je dire, car aujourd'hui, on utilise un petit aspirateur électrique.

      Dans des conditions idéales, la vidange de l'estomac peut se faire en quinze minutes au plus. Intéressant, n'est-ce pas ? Une fois le pompage terminé, on injecte du charbon de bois en solution dans l'estomac. Si le patient est réveillé, il doit boire cette mixture écoeurante. Dans l'estomac, les substances qu'on n'a pu retirer s'agglutinent au charbon de bois; on repompe une heure plus tard. On donne aussi au patient du sérum à vitesse accélérée pour le faire uriner le plus possible. On fait donc tout cela pour éviter que les médicaments avalés ne soient digérés, qu'ils passent dans le sang et aillent accomplir leur effet dévastateur dans l'organisme.

      Dans bien des cas toutefois, le lavage d'estomac n'est qu'une précaution, car beaucoup des « suicidés » par médicaments nous arrivent plutôt bien conscients; l'ingestion remonte généralement à quinze ou trente minutes au plus et la faible dose avalée ne peut souvent causer d'importants ravages. Lorsque ces gens se « suicident », il va sans dire qu'ils le font à côté du téléphone... Quand on les reçoit, on procède quand même toujours à la vidange de l'estomac, simple précaution élémentaire. Mais souvent le quinze minutes s'étire !...

      Imaginez la jeune fille en peine d'amour, ou pire, l'emmerdeur typique sur la civière pendant qu'on essaie de lui introduire le tube dans le nez... Il braille, il nous crie des bêtises, les « mailloches » en l'air. Le tube est à peine entré qu'il tire violemment dessus pour l'arracher. Il faut maintenir ses bras, voire ses jambes. Et quand vient le moment de lui faire avaler le tube au premier blocage, c'est encore toute une histoire ! « Avalez ! Avalez ! » qu'on lui demande, et l'autre de roter ou de faire mine de nous cracher dessus. Si on lui maintient les bras, il essaie de nous mordre. Paul devait avoir une chair appétissante, car je me souviens de deux patientes qui avaient presque réussi à planter leurs dents dans le gras de son bras... Puis lorsqu'on passe au charbon de bois, imaginez les dégâts que certains nous font !...

      On s'escrime donc à soigner quelqu'un qui ne veut même pas qu'on l'aide, qui, dans certains cas, est même déçu de ne pas se réveiller mort... Avouez que de telles tâches méritent un salaire... Ah ! Ah ! Pour le bouquet, voyez-moi demandant le nom de fille de la mère au travers de tout ça !...

      Dans leur jargon, les médecins ont trouvé une sorte d'antithèse élégante pour nommer ces cas, on les appelle les « intoxications médicamenteuses »... Avouez que ces deux termes rapprochés forment un puissant paradoxe ! Cela veut dire exactement : empoisonné par les médicaments ! Expression choisie, euphémisme même dans le cas des suicidés, car elle semble les dégager de toute responsabilité... Est-il besoin de préciser que l'intoxication médicamenteuse au sens clinique en général n'est pas nécessairement volontaire ? Le patient peut s'intoxiquer à son insu. À la rigueur, le médecin traitant peut même être le seul responsable...



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