| . | Chantage et suicideUne nuit, une jeune femme nous arrive en ambulance et bien consciente. Elle vient de « se suicider ». Pour mettre fin à ses jours, elle a avalé, tenez-vous bien, six aspirines, une quinzaine de pilules anticonceptionnelles, celles qu'il lui restait à prendre, et trois pilules pour le foie. Ah ! Pour la guérison, les gens ne croient pas tellement aux pilules. Mais pour se suicider, ils feraient confiance à n'importe laquelle... Notre jeune patiente a eu droit au lavage d'estomac de même qu'à une entrevue en psychiatrie.Autre cas presque aussi banal. Je me souviens d'une jeune fille de 17 ou 18 ans qui se coupait les veines, un joli cas de psychiatrie, soi dit en passant. En deux ans, si ma mémoire est bonne, elle s'était « suicidée » au moins vingt fois... dont chacune avait valu une visite à l'urgence... La première fois, elle s'était tailladé le poignet comme on le lui avait appris à la télévision. La deuxième fois, elle s'était encore coupé le poignet, mais un peu plus haut. Avait-elle eu peur d'attaquer sa belle cicatrice ? ou voulait-elle simplement recommencer proprement et « en neuf » ? La troisième, elle était montée un peu plus haut sur l'avant-bras. Une fois arrivée au coude, elle avait entamé l'autre bras... Il s'agissait toujours de coupures assez superficielles, rien pour la tuer. Ses avant-bras comportaient chacun une dizaine de cicatrices régulièrement espacées qui dessinaient comme des barreaux d'échelle... ne manquaient plus que les montants... En moyenne, ceux qui travaillent dans une clinique d'urgence voient des choses plus surprenantes qu'un caissier de cinéma ou une serveuse. Par contre, il existe aussi une certaine forme de routine à l'urgence. Les cas de crise de foie, d'insuffisance cardiaque ou de simple coupure finissent par se ressembler tous. On en reçoit amplement et il ne vaut pas la peine d'en parler ici. Il en va de même des cas de suicides qui font partie du train-train d'une clinique d'urgence.
Cette dernière phrase doit en faire sursauter certains. Pourtant, il faut bien l'admettre, ces cas font partie des plus banals qu'on reçoit régulièrement la nuit. Les numéros comme Morin constituent l'exception à la règle. Dans l'opinion des gens, à l'urgence on sauve des vies, fort bien ; mais ces mêmes gens devraient aussi savoir que, dans ces cliniques, le personnel passe le cinquième de son temps, sinon plus, à essayer de sauver des gens qui justement ne veulent plus vivre, ou du moins le prétendent... Curieux paradoxe de ce lieu où l'on doit réchapper des gens sur qui s'acharne la malchance, mais où il faut aussi en soigner d'autres qui se mutilent volontairement, comme si les premiers ne suffisaient pas déjà. Les cas de suicidés occupent une place assez importante à l'urgence pour qu'on s'y arrête un peu. Établissons d'abord bien clairement que les vrais suicidés n'y aboutissent à peu près jamais ; on les mène directement à la morgue. Quand quelqu'un veut vraiment se tuer, il ne rate pas son coup. Des moyens radicaux, garantis, les ponts entre autres, ne manquent pas. On ne reçoit à l'urgence que de faux suicidés, que des gens qui ont fait une « tentative »; leur histoire n'a presque rien à voir avec le vrai suicide. Toutes les « tentatives » de suicide n'ont qu'un but : le chantage, qu'il soit conscient ou non. C'est mon avis et je le partage entièrement. J'en ai assez vu, merci. Le cas classique, c'est évifdemment la peine d'amour. La personne délaissée menace de se suicider pour retenir l'autre, qui, d'habitude, s'est trouvé une flamme ailleurs. À ce moment, au fin fond de soi, on n'a pas du tout envie de s'ôter la vie; on emploie inconsciemment cette tactique tout simplement pour forcer l'autre à changer d'avis. Voilà pourquoi le suicide n'est jamais consommé. On commence par proférer des menaces, et si on n'obtient pas de résultat, on passe à l'acte, en calculant bien son affaire toutefois. On croit gagner l'autre avec une belle mise en scène théâtrale achevée à l'hôpital. Si quelqu'un se tue dans ces cas-là, c'est généralement par erreur, parce qu'il a trop forcé la dose... Nous recevions très peu de cas de « suicide amoureux ». La plupart des tentatives de suicide dont on soigne les auteurs ont pour cause un chantage qu'il faut bien qualifier de « social » à défaut d'autre mot. Des adolescents l'utilisent pour faire plier leurs parents; un parent âgé peut en faire autant à l'égard de ses propres enfants. À l'extrême, on trouve des gens qui font semblant de se suicider simplement pour attirer l'attention de ce que j'oserais appeler la « société ». Ce sont généralement des solitaires, des laissés pour compte qui n'ont pas d'amis et qui n'en méritent pas non plus. Je veux dire par là qu'ils ne savent pas en mériter. Pour une raison ou l'autre, le plus souvent caractérielle, ils repoussent tous ceux qui les approchent. Au fin fond, ils désirent qu'on s'occupe d'eux, mais dès que quelqu'un le tente, ils mettent tout en oeuvre pour le décourager. Alors, en désespoir de cause, ils font semblant de se suicider. À l'hôpital, quelqu'un sera bien forcé de s'occuper d'eux. Quelqu'un leur parlera, quelqu'un les touchera... même si c'est pour leur dire des bêtises ou les malmener, peu importe, ils profiteront d'un contact intime avec quelqu'un. Tout cela peut sembler charrié, je le reconnais. Pourtant j'ai vu assez de cas semblables pour me croire autorisé à en parler. On n'imagine pas combien de solitaires désespérants peut compter une grande ville moderne... Dans leur creux de vague, ces gens viennent échouer à l'urgence, et croyez bien qu'ils ne sont pas des cadeaux à soigner. On dirait qu'ils se font un point d'honneur d'être le plus déplaisants et désagréables possible. Dans son livre Le Couple nu, Desmond Morris parle avec beaucoup de perspicacité de ces gens qui, dans notre beau monde (zoo) moderne et impersonnel, vont chez le coiffeur ou le masseur simplement pour se faire enfin toucher par quelqu'un. Croyez-le ou non, des gens tentent de se suicider dans le même but. Ils constituent à l'urgence la plus forte proportion de « suicidés ». Telles sont les raisons des « tentatives » de suicide, à mon avis tout au moins. Quant aux moyens employés par ces gens, ils se résument à deux seulement ou presque. Voyons d'abord le moins utilisé : la lame de rasoir. Cet instrument sert peu, ceux qui l'emploient ont en réalité de plus fortes tendances suicidaires que les autres. Se couper le poignet avec une lame de rasoir, c'est blesser son propre corps. Cette méthode se rapproche davantage de celles employées par les vrais suicidés. Ces derniers détruisent leur corps de façon radicale en sautant d'un pont, en se tirant une balle dans la tête ou autrement. Il faut être bien dégoûté de soi ou de son corps pour faire pareil geste, mais ça demande aussi du courage. Pour se couper les veines, il faut trouver d'abord une lame tranchante. On peut imaginer que tous ceux qui veulent s'en servir la regardent attentivement, en examinent bien le fil pour s'assurer qu'elle remplira sa fonction correctement... En plus, il ne faut pas avoir peur du sang, du sien. Or, ceux qui se haïssent ne sont pas tous intrépides. Certains, qui n'ont pas le cran de se faire mourir d'un seul coup, le font par étapes... Ils se mutilent tout simplement en jouant le suicide, une sorte de répétition pour le jour où ils n'auront plus peur... En attendant, ils s'exercent au chantage « social »... et la coupure est censée donner du poids à leurs arguments... Toutefois, à peu près tous ceux qui n'ont pas envie de se tuer « pour vrai » ne veulent pas d'une cicatrice qui demeurerait le luisant témoin de leur incartade, sinon de leur lâcheté. Aux femmes, ça cause même un préjudice esthétique. Aussi les gens délicats préfèrent-ils s'en remettre à un moyen plus propre et ne laissant pas de traces visibles, du moins le croient-ils... ce qui nous amène à parler du deuxième moyen, de loin le plus répandu... Cliquez ci-dessous pour voir un beau lavage d'estomac !
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