| . | L'estomac d'acierTout comme Linda Martin, Morin était déjà légendaire de son vivant. J'ai entendu parler de lui bien avant de le rencontrer.
Presque toujours, lorsque j'entrais au travail, nous avions déjà à l'Observation des patients qui avaient été admis au cours de la soirée. Un patient passait rarement deux jours de suite à l'urgence; ou on le renvoyait chez lui, ou il était dirigé sur les étages. Notre corridor n'était pas une salle commune ! Quand je m'installais à mon bureau pour une dure nuit de travail, j'ignorais qui se trouvait « observé » pour la nuit. Je n'avais pas vu ces patients et ne les verrais probablement jamais. Il n'était pas question que j'aille les réveiller pour leur souhaiter une bonne nuit... Je n'entendais parler d'eux qu'au hasard de la conversation au poste avec Anne et Florence ou Madeleine ou Paul. C'est ainsi, par ouï-dire d'abord, que j'ai connu Morin, car il ne s'était jamais présenté à mon bureau la nuit. Je n'avais pas non plus le front d'aller le lorgner dans la chambre où on le gardait sous contention, ce qui veut dire encore le jargon attaché dans son lit. Avant de le rencontrer, je l'ai connu aussi par ses radiographies. Elles valaient le coup d'oeil. Dans la fin de la vingtaine, bien portant et d'assez belle apparence, Morin portait en lui un gros problème. Je n'oserais pas dire qu'il avait envie de se tuer. C'était bien plus tordu et compliqué que ça. Cet homme cherchait plutôt à se causer du tort, à se détruire, si vous voulez, mais par des moyens détournés. Et pour y arriver, Morin mangeait. Oui, il mangeait ! Mais pas des steaks, ni des gâteaux, ni du foie de tofu. Non, ce jeune homme mangeait plutôt des briquets, des vis, des écrous, en somme des choses qui se digèrent plutôt mal. Les psychiatres doivent appeler ça un cas d'obsession ou d'idée fixe. Cette envie de manger des choses non comestibles, non biodégradables lui venait par crises. Vous le pensez bien, il ne se nourrissait pas de vis et de boulons tous les jours comme Charlot dans Les Temps modernes. On le recevait à l'hôpital quand il venait d'ingérer un de ces objets insolites, ou lorsqu'il sentait venir une crise, car il n'était pas idiot, ce type. Mais quand la crise le « pognait », comme il disait, il n'avait plus aucun contrôle sur lui. Ce genre d'individu coûte cher à l'État, car il faut lui ouvrir l'estomac régulièrement... À l'urgence, nous disposions d'une salle de radiographie, qui comportait elle-même ce qu'on appelait une « salle de lecture ». C'était en réalité un cagibi où un écran lumineux permettait d'observer les radiographies. J'allais de temps en temps y mettre le nez pour examiner de belles fractures... Une nuit, au poste, Florence me demande : Heille, Julius, t'aimes dessiner, toi, qu'est-ce que tu penses de l'art moderne ?... Qu'est-ce qu'il y a ? lui dis-je, tu veux que je te fasse un dessin ? Paul intervient : On voudrait bien avoir ton avis sur un petit chef-d'oeuvre... Et les deux de m'entraîner vers la salle de lecture. La première radiographie de Morin que j'ai vue cette nuit-là aurait pu être encadrée et exposée au Musée d'Art moderne de New York. Elle aurait sûrement valu un prix. Dans l'estomac, on voyait un bout de cuiller, un crochet en forme de S (une esse véritable pour ceux qui font mes mots croisés) et un bouchon de bouteille de bière, ces trois objets non pas réunis au même endroit, mais au contraire répartis selon un certain équilibre à différents points de l'organe. Le tout ne manquait pas de cachet. Évidemment, si ces objets étaient dans l'estomac de Morin, c'est qu'il les avait avalés. Et comme il ne pouvait les évacuer par les voies naturelles, il fallait lui ouvrir le bedon pour les récupérer le crochet appartenait d'ailleurs à l'hôpital. La deuxième radiographie que je vis un an plus tard, pour intéressante qu'elle fût, valait beaucoup moins d'un strict point de vue artistique. Cette fois, notre pauvre homme avait avalé des lames de rasoir, mais des petites, des Schick, moitié moins larges que les Gillette de l'époque. Sans doute avait-il le « gorgoton » distendu, en tout cas, les lames ne lui avaient pas lacéré la gorge ni l'estomac. Pendant qu'on gardait Morin à l'Observation, on prenait régulièrement des radiographies de ses intestins pour y suivre la progression des lames, parce que, croyez-le ou non, elles s'étaient engagées dans ce dédale et faisaient chemin, comme tout le reste, vers le dernier point du tube digestif, communément appelé termanus. Et figurez-vous qu'elles ont débouché à l'air libre sans encombre ! Quand on songe à tous les coudes et méandres du trajet intestinal, avouez qu'il s'agit d'un exploit ! C'est Paul qui avait recueilli les lames dans les fécès comme disent les médecins du patient, autrement dit, dans sa merde ! Et elles ne l'ont pas coupé du tout, pas plus à la sortie qu'à l'entrée. Ah ! Il est heureux que cet événement se soit produit à une époque où l'on respectait encore un peu la vie privée des gens. Si cela devait arriver aujourd'hui, j'imagine facilement les reporters avides de la moindre nouvelle faisant les cent pas dans le corridor de l'urgence et les caméras de télé filmant notre patient à la radiographie. On pourrait voir au téléjournal la dernière radio des intestins avec deux flèches blanches pointant les lames. Toute la nation pourrait suivre le lent cheminement des deux objets tranchants dans le labyrinthe intestinal. On transmettrait par satellite à l'intention de l'Europe et de l'Asie... À la fin du suspense, Paul, bien ganté, tenant une lame dans chaque main, offrirait son sourire charmeur aux téléspectatrices et notre quotidien numéro un du matin pourrait titrer ça de large à la une : « Morin a chié ses lames ! » La troisième radiographie que je... Non, pardon, il n'y a pas eu de troisième radio. La troisième fois, j'ai vu Morin en personne et, à ce moment, je n'ai pas eu envie de rire du tout. Il est arrivé seul au milieu de la nuit. De prime abord, ce jeune homme paraissait non seulement normal, il paraissait même bien. Mais puisque le voici en chair et en os, glissons au présent... Bon. Un homme entre dans mon bureau. Mince, de grandeur moyenne, bien bâti, cheveux noirs et yeux brun foncé. Je ne sais pas que c'est Morin, car je ne l'ai jamais vu. Je voudrais me faire soigner, m'annonce-t-il. Qu'est-ce qui ne va pas ? Mais en disant cela, je le regarde dans les yeux... et je vois que ça ne va pas. Pour toute réponse, l'homme agite les mains ouvertes de chaque côté de sa tête pour me faire comprendre qu'elle pourrait éclater. Je lui demande alors : Êtes-vous déjà venu ici ? Oh ! oui ! répond-il, comme au désespoir. Quel est votre nom ? André Morin. Toc, toc, toc. Quelque part dans ma tête, ce nom réveille quelque chose. Se pourrait-il que ce soit lui ? Avez-vous votre carte ? Il sort son portefeuille, en retire sa carte d'hôpital et me la tend. Je vérifie au verso; de fait, quelques rendez-vous en psychiatrie y sont inscrits. Je la garde et lui dis : Assoyez-vous, je vais aller chercher l'infirmière. Florence est en congé. C'est Anne qui la remplace « en avant ». Ça tombe bien, elle l'a déjà eu comme patient à l'Observation. Au poste, en voyant la carte que je lui montre, elle sait tout de suite que c'est lui. Elle vient donc le voir dans mon bureau. En entrant, de sa voix chaude, elle lui demande sur le ton compréhensif, comme à une vieille connaissance : Ça ne va pas, M. Morin ? Non, ça va pas, pas du tout, répond-il, comme oppressé. Sachant à qui elle a affaire, Anne n'a pas besoin de lui poser plus de questions. Morin ne vient jamais ici que pour un seul problème, le sien. Elle lui demande quand même : Vous ne pouvez vraiment pas attendre jusqu'à ce matin ?... Alors, le jeune homme, les yeux affolés, un filet d'angoisse dans la voix, nous dit d'une voix forte, dans une sorte de cri de douleur : J'ai peur d'avaler quelque chose ! et on a l'impression que ses yeux cherchent déjà un objet alentour. Je surveille mon stylo. C'est l'évidence même, sa crise se prépare. Morin n'est pas simulateur. Il faudrait un comédien vraiment professionnel pour rendre son ton angoissé et son regard d'homme traqué. Quand on travaille dans une urgence, on n'est pas facilement impressionné. J'avoue que cette fois-là, j'ai eu comme un frisson. Pas de peur. Morin ne s'attaquait pas aux gens; non, dans un éclair, j'ai eu l'impression de voir la folie à l'oeuvre. Phénomène particulièrement étrange. Des soi-disant cas de psychiatrie, des idiots même, j'en avais vu amplement, mais une folie aussi spéciale, j'oserais dire aussi pure, jamais encore. Pauvre Morin, il faisait pitié à voir. Il aurait souhaité être normal, j'en suis certain, mais il avait cette folie, cette obsession qui le poursuivait sans relâche. Il croyait l'avoir dominée, chassée, et elle réapparaissait tout à coup. Il venait à l'urgence nous demander de le protéger contre lui-même. Ce pauvre homme portait en lui une sorte de force incontrôlable qui l'obligeait à se nuire, à se détruire, mais pas complètement, simplement à se faire du mal, et du mal à lui personnellement, non aux autres. Avec le personnel, il n'était ni baveux, ni arrogant. Au cours de ses crises, il pouvait démolir les meubles, mais ne frappait personne. C'était une sorte d'infirme du cerveau, comme d'autres le sont des mains ou des pieds. Et sa maladie, sur laquelle il n'avait aucun pouvoir, le faisait souffrir amplement. Un cas pathétique vraiment, je ne vois pas d'autre mot pour le qualifier.
Nous avons réussi à lui faire passer sa crise cette fois-là, mais elle revint encore. Un jour, par les journaux, nous avons appris qu'il avait réussi à se suicider. Curieusement, il est mort asphyxié dans sa chambre où il avait mis le feu. Il avait dû finir par comprendre qu'avaler même tout le mécanisme d'une machine à écrire ne l'aurait jamais fait mourir...
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