.


Les cuisses


      Pas complexé pour deux sous celui-là ! Il entre à l'urgence en m'annonçant d'emblée :

      – Je viens d'essayer de tuer mes deux filles avec ma carabine à soir !

      Il me débite ça d'une voix forte et décidée, à peine entré, debout dans le corridor. Quarante-cinq ans environ, assez grand, bien bâti, en bottes de travail, il porte jeans et chemise à carreaux. Sa barbe de trois jours correspond à ses cheveux poivre et sel ébouriffés. Curieusement, en le regardant de plus près, j'ai l'impression qu'il charrie un peu. Il n'a pas l'air vraiment méchant. Tout de même, comme entrée en matière, avouez que c'est un peu abrupt.

      Ne nous affolons pas. Cet homme se présente à l'urgence parce qu'il se sent malade, donc il n'est pas si malade... On va le faire voir en psychiatrie, aucun doute. Les tendances parricides, on ne rigole pas avec ça. Dans l'état où il est, je ne tiens quand même pas à lui tenir une grande conversation. Cherchant une façon d'expédier son dossier, je m'enquiers donc :

      – Êtes-vous déjà venu ici ?

      – Certainement ! qu'il me répond.

      Décidément, il est plein de bonne volonté. Fouillant dans sa poche, il sort un portefeuille écorné et en extirpe sa belle carte d'hôpital, un peu noircie cependant. Dieu merci ! je n'aurai qu'à aller chercher son dossier aux archives pour lui fabriquer sa fiche d'aujourd'hui. Je prends sa carte, lui dis d'attendre et vais voir Florence au poste.

      – Un beau cas de psychiatrie, ma chère ! Il prétend qu'il a essayé de tuer ses filles avec sa carabine ! Je vais chercher son dossier « antérieur ».

      – Bon, d'accord. Je m'en occupe.

      – T'inquiète pas, sa crise a l'air passée.

      Je lui montre la carte du patient.

      – Ah ! M. Lavigueur ! Oh ! Ça va, je le connais, celui-là !

      Florence quitte le poste et va chercher notre assassin en puissance à l'entrée où je l'ai laissé. Elle entraîne le patient vers la salle de médecine et, pour ma part, je me précipite d'un pas élastique vers les archives.

      Jusqu'ici avouez que le cas n'est pas tout à fait ordinaire. Je parierais même que vous sentez quelque chose de tragique et de violent dans l'air. Or, ce n'est pas le cas pour nous à l'urgence. Des zouaves semblables, on en a l'habitude. Eux aussi font partie du menu habituel... Notre homme n'est pas barbouillé de sang et ne manifeste pas l'envie de nous sauter dessus; c'est déjà beaucoup. Un grand parleur ? Allez savoir !

      Nous avons tous, paraît-il, nos cinq minutes de folie par jour. Les cas de psychiatrie ont les leurs et ils savent les mettre à profit. Donc, pas de risques à prendre avec ce patient. Effectivement, sa crise viendra, mais sous une forme de folie à laquelle nous ne nous attendons vraiment pas.

      Quelques minutes plus tard, de retour à l'urgence, dossier sous le bras, je découvre un spectacle vraiment inédit que vous n'avez pas vu souvent, j'en suis sûr. Juste comme je pénètre dans nos locaux, je vois ce digne père de famille sortir de la salle de médecine avec à la main, le... le quoi vous pensez ?... le pénis à la main, figurez-vous !... Il avance jambes écartées, en sautillant plus ou moins et marquant la cadence d'un poignet vigoureux... Il se dirige vers le poste où s'occupent Anne et Florence et crie d'un ton tout joyeux :

      – Hé ! Les cuissses ! Les cuisssses !

      Ses yeux roulent dans la graisse de binnes en zieutant deux paires de cuisses, celles de nos amies, absolument superbes, il est vrai. Il faut préciser que, sacrifiant à la mode, elles portent des robes relativement courtes, et même très courtes.

      Sur le coup, Anne et Florence restent bouche bée. Puis, elles doivent se retenir pour ne pas pouffer de rire. La scène est vraiment trop loufoque : ce bonhomme de presque 50 ans, débraillé, le fond de culotte lui pendant aux genoux, le visage tout heureux, rubicond, et qui se branle avec ardeur, comme un vrai guignol au bout du ressort d'une boîte à surprise !

      Ressaisissant son sérieux, Florence tente de ramener le patient à des manières moins enthousiastes; elle le tance d'un ton digne et professionnel :

      – M. Lavigueur ! Un peu de tenue, je vous prie ! Retournez à la civière et cessez vos folies !

      Mais, lui, exultant, s'excite encore plus du poignet en répétant comme en extase :

      – Les cuisssses ! Les cuisssses ! en appuyant bien longuement sur le S, ce son si suave et sensuel qui s'immisce et s'insère aussi dans sexe, seins, suce et anus... Et même pénis et phallus !

      Finalement, comme j'approche du poste, Paul revient de l'Observation où il était occupé, et c'est lui qui prend la situation en main, si j'ose dire. Saisissant d'abord le tableau d'un coup d'oeil, ce qui n'est pas difficile dans les circonstances, et reconnaissant notre patient, il commande :

      – M. Lavigueur, ç'est pas le moment de salir le plancher !

      Puis le prenant à l'épaule du bras qui s'agite, il le fait pivoter en lui confiant :

      – Revenez à votre civière, il y a une boîte de kleenex juste à côté...

      Cette brusque irruption de deux mâles, Paul et moi, dans le tableau fantasmatique de notre patient a comme refroidi son ardeur. Son membre ne fait plus que bandouiller et il se laisse piloter par Paul qui le reconduit à la civière... Le médecin arrive peu après et achève de le calmer en lui prescrivant de quoi l'assommer... Nous ne l'entendrons plus de la nuit. Il sera vu en psychiatrie au matin.

      

      Ce bref épisode a quand même mis nos amies de joyeuse humeur. Ce n'est pas toutes les nuits que nos patients rendaient ainsi hommage à leurs charmes, hommage fruste et viril, sans trop de raffinement, reconnaissons-le, mais par ailleurs combien sincère et authentique ! Cela compensait pour les claques, coups de poing, de pied et de genoux qu'elles recevaient par moments.

      

      On ne s'étonnera pas, j'espère, de trouver nos copines aussi peu prudes. L'urgence n'est pas l'endroit pour les scrupuleux. On y voit à peu près tous les patients flambant nus tous les jours. On recueille leur pipi, leur caca, on les touche et les lave. À l'urgence, le corps a presque le dessus sur l'esprit. On le connaît dans tous ses recoins et on le soigne. Or, personne n'osera nier que le sexe est une partie importante du corps, centrale même, de par son emplacement, et qu'il a ses désirs et manifestations propres.

      Est-ce à cause de l'atmosphère où vie et mort se côtoient ? J'oserais dire qu'à l'urgence, le sexe s'exprime librement. Plusieurs maladies ont d'ailleurs une composante sexuelle, les cas de traumatisme cérébral entre autres.

      Ainsi, quelqu'un se promène sur la rue et reçoit un poteau de téléphone sur la tête ou un autre objet contondant. À l'hôpital, lorsqu'il se réveille de son coma, il entre en délire sexuel, comme si deux neurones en se frappant de plein front dans le cerveau avaient déclenché une folie particulière. Aux soins intensifs, les patients qui se remettent d'un infarctus, se comportent en obsédés sexuels dès le deuxième jour, bien des infirmières peuvent en témoigner. À l'urgence même, on est donc habitués d'assister à des histoires de sexe. Ce que vous lisez ici n'est qu'un échantillon de tout ce qu'on peut y observer régulièrement.

      Voisin du trou de cul, le sexe donne aussi lieu à d'agréables plaisanteries sous toutes les latitudes et, pour les employés, les histoires de sexe à l'urgence prennent souvent l'aspect d'une récréation. Elles détendent l'atmosphère, la rendent joyeuse. Chaque métier a ses consolations. Il faut savoir les apprécier pour garder sa bonne humeur...



* * *


Au suivant : L'estomac d'acier

Table des matières

.