| . | Le bon accueilC'était une tout petite urgence, comme il ne s'en fait plus. J'avais trouvé cet emploi plus ou moins par hasard, mais jusque-là, je n'avais travaillé que dans des bureaux ennuyants à mourir. Il m'a fallu bien peu de temps pour apprécier la différence. Au travail, le bruit de fond, ce n'est plus celui des machines à écrire ou à calculer. Pendant que je tape un dossier, à vingt pieds à peine, ça pleure, ça crie, ça saigne et ça chie. Changement d'atmosphère et changement de taille !La première nuit, je n'en menais pas large, non par timidité, plutôt par ignorance. Je n'étais au courant de rien. Je ne connaissais pas les us et coutumes d'une urgence. Il fallait bien que j'apprenne. Je l'ai fait tout doucement, au fil des mois, d'abord à la réception, puisque j'étais réceptionniste. J'occupais la plupart du temps le petit bureau immédiatement à l'entrée de la clinique. Fatalement, c'est à moi que s'adressait en premier quiconque mettait le pied dans l'urgence. Bien que d'un naturel enjoué, je n'accueillais pas les patients avec mon plus beau sourire en leur demandant : – Quel bon vent vous amène ? J'étais plus discret. Généralement, le futur patient, malade ou blessé, me déballait son sac sans perdre de temps : – Je pisse le sang ! – Ça m'élance dans l'épaule ! – Je suis tombé sur le cactus ! Certains, réticents, se contentaient de dire : – Je veux voir un médecin. Quel que fût le patient, pape ou vidangeur, je le faisais asseoir et lui disais d'attendre un instant. Et j'allais faire un tour au poste, une trentaine de pieds (dix mètres) plus loin, informer Florence qu'on avait de la visite. Aucun médecin ne demeurait en permanence à l'urgence la nuit; ils répondaient aux appels seulement. Florence venait rencontrer l'aspirant malade. Elle lui posait une ou plusieurs questions afin de déterminer le degré d'urgence de son cas. Je l'écoutais interroger les patients. J'enregistrais. Après avoir observé son petit manège pendant plus d'un an, je commençais à savoir un peu quelles questions il fallait poser dans tel et tel cas. Ainsi, quand un patient se plaignait d'une douleur qui partait du coude, montait à l'épaule et descendait à la poitrine, je n'allais plus chercher Florence au poste. J'emmenais le patient tout de suite dans la salle de médecine. Je savais que ça pressait. Généralement, après deux ou trois questions posées au visiteur, je pouvais prévoir ce qui allait suivre. Avec le temps, j'en étais venu à connaître bon nombre d'affections et leurs symptômes et j'avais même une vague idée du traitement que chacune allait entraîner. Si quelqu'un m'arrivait le visage rouge comme une tomate et tout enflé, je ne lui demandais pas quel coup de soleil il avait attrapé, mais plutôt ce qu'il avait mangé. C'était visiblement un cas d'allergie. Ici encore, je savais que ça pressait. Et quand j'allais aviser Florence, je pouvais lui annoncer ce qui l'attendait. Après deux ans, trois, quatre et même cinq, je commençais à être un peu habitué... Si nous avions un patient acceptable et que Florence décidait de le faire voir par le médecin, il me fallait généralement moins d'une minute pour obtenir la dizaine de renseignements (nom, adresse, etc.) qui me servaient à faire son dossier. Souvent, ce n'était même pas lui qui me les donnait. Le patient partait vers la salle d'examen et la personne qui l'accompagnait (ami ou parent) restait avec moi pour me donner l'information. Quand le patient souffrait visiblement, on l'installait d'abord sur une civière et, s'il était seul, j'allais ensuite lui demander les renseignements à son chevet, comme vous m'avez vu faire avec notre brother. Forcément, je procédais de la même façon avec les patients qui nous arrivaient en ambulance. Une fois tous les renseignements notés sur mon bloc, je revenais à mon bureau pour taper le dossier du jour. Je n'ai pas été long à maîtriser mes « tâches » de gratte-papier. D'abord, parce qu'elles se résumaient à presque rien, ensuite parce qu'elles dépassaient en insignifiance tous les boulots stupides que j'avais accomplis jusque-là, y compris au gouvernement, ce qui n'est pas peu dire. Ouvrir un nouveau dossier me demandait environ dix minutes et nous recevions en moyenne six ou sept patients par nuit. Faites le calcul. Quand les patients venaient pour la deuxième fois, sinon pour la centième, il me fallait encore moins de temps pour le dossier, car ils en possédaient déjà un. On l'appelait, bien pléonastiquement, le « dossier antérieur ». Ce dossier, par contre, me donnait souvent un terrible surcroît de travail, mais d'un tout autre genre. Je devais en effet aller le chercher. Les médecins, surtout quand ils traitaient des cardiaques, des asthmatiques ou allergiques, etc., voulaient presque toujours le consulter. Ça se comprend. J'avais donc à traverser tout l'hôpital, à descendre aux archives dans le troisième sous-sol et à dénicher le fameux « dossier antérieur ». Cela me faisait faire une petite promenade. Au passage dans les corridors, je humais les fleurs qu'on plaçait à la porte des chambres la nuit pour qu'elles ne privent pas nos patients d'un oxygène qu'ils respiraient peut-être pour la dernière fois. C'était le côté harassant de mon travail. Il me fallait monter et descendre des escaliers, et, aux archives mêmes, grimper parfois à un escabeau branlant, seul dans le silence et la nuit, à la lueur d'une chétive ampoule et au péril de ma vie. Comme vous voyez, j'ai pu m'en tirer... Blague à part, j'allais souvent d'un pas léger à la recherche du « dossier antérieur », car j'avais moi-même hâte de le consulter. L'histoire médicale du patient s'y trouvait au complet et méritait parfois le coup d'oeil, entre autres, dans les cas de psychiatrie. Certains dossiers médicaux de nos meilleurs clients comptaient trois ou quatre volumes de deux cents pages chacun. Pour faire fonctionner cette clinique la nuit, nous étions cinq : trois infirmières, Paul et moi-même, tous dans la prime vingtaine. Officiellement, Florence, passait la nuit au poste, sorte de pièce à aire ouverte qui séparait l'urgence en deux. On disait qu'elle était « en avant ». C'est elle qui venait accueillir les nouveaux patients. « En avant », dans la première moitié de l'urgence, nous avions trois petites salles où l'on faisait coucher les patients à examiner. Elles contenaient en tout seulement neuf civières : quatre dans la salle de chirurgie, autant dans la salle de médecine et l'autre dans la salle de points. Pour les profanes, indiquons la grande différence entre médecine et chirurgie. Sont chirurgiens tous les médecins qui jouent du bistouri. Les chirurgiens font des opérations alors que les médecins ne soignent qu'à l'aide de médicaments, pilules, pommades ou injections. À titre d'exemple, une coupure relève de la chirurgie, une grippe, de la médecine. Si un cardiologue vous soigne et qu'il faille, en désespoir de cause, vous opérer, il devra faire appel à un chirurgien. Dès leur arrivée, les patients sont donc dirigés vers la salle de médecine ou de chirurgie selon que leur cas relève de l'une ou l'autre spécialité. Anne, toujours calme et souriante, travaillait à l'Observation, mais venait prêter main forte à Florence « en avant » chaque fois que c'était nécessaire. L'Observation, c'était l'autre moitié de l'urgence, derrière le poste. Elle comptait douze lits répartis dans une salle de huit et quatre chambres privées. Nous gardions là les patients qu'on ne pouvait retourner chez eux et qui devaient être hospitalisés le lendemain. Madeleine, la troisième infirmière, une jolie petite blonde vive et même prompte, veillait jalousement à la bonne marche de l'Observation. C'était son domaine, elle y passait le plus clair de son temps. Si Florence et Anne étaient débordées « en avant », elle venait les aider pourvu que ça dorme fort à l'Observation, sinon quelqu'un devait rester là pour surveiller les patients et répondre aux appels. Et Paul, notre cher infirmier, se partageait toute la nuit entre nos trois infirmières pour leur rendre des tas de services indispensables que seul un homme peut rendre... comme tourner les gros patients, ramasser le caca, poser les sondes aux hommes, etc. En fait, aujourd'hui, on l'appellerait « préposé aux malades », car il n'avait aucune formation professionnelle, mais à l'époque, toutes les infirmières étant des femmes, on ne se compliquait pas la vie avec les termes et les « préposés » mâles s'appelaient simplement « infirmiers » tout court. Les infirmières, quant à elles, étaient licenciées, et certaines, licencieuses même. On ne s'ennuyait pas ensemble, vous le pensez bien. (Précisons que le jour le personnel passait à quinze employés et à guère moins le soir.) La nuit, les internes et résidents dormaient dans une autre aile de l'hôpital. On les appelait en cas d'urgence, c'est-à-dire pour presque tous les patients qui se présentaient, puisque nous étions l'urgence. Ils faisaient leurs petits points, mettaient une note au dossier et retournaient se coucher. Parfois, ils s'attardaient à bavarder avec nous. Une fois par an, on voyait un patron, généralement, c'est qu'il accompagnait un parent ou un ami. On ne dérange pas les patrons la nuit. Pour les profanes encore, précisons la différence entre internes, résidents et patrons. À l'hôpital, il s'agit de trois sortes de médecins. L'interne est en réalité un étudiant en médecine qui apprend son métier sur le tas. Le résident, pour sa part, est un jeune médecin diplômé qui étudie et travaille à l'hôpital seulement, afin de se spécialiser. Enfin, le patron, c'est un médecin spécialiste, un spécialiste du coeur, du rein ou de n'importe quoi. La nuit, nous n'acceptions pas tous les patients. Des gens, figurez-vous, se présentent à l'urgence à quatre heures du matin pour faire soigner un rhume qu'ils traînent depuis deux semaines. Nous retournions ces insomniaques avec un rendez-vous en trois copies pour la clinique externe du matin. Si Florence s'avisait de réveiller un médecin au milieu de la nuit pour un vulgaire rhume, elle se faisait vertement engueuler. Contrairement à nous, les médecins ne travaillaient pas de nuit. Ils travaillaient le jour, étaient de garde la nuit, à tour de rôle, et travaillaient le lendemain aussi. Il valait mieux ne pas les surmener dans l'intérêt même des patients. Aujourd'hui encore, même avec le recul, je suis étonné de la sûreté de jugement dont faisaient preuve Florence et Anne, tout comme celles qui les remplaçaient pendant leurs vacances ou congés. Je ne me souviens même pas d'une gaffe de leur part qui mériterait d'être racontée. Elles savaient déterminer sur-le-champ la gravité d'un cas. Il faut dire aussi qu'on ne plaçait pas n'importe quelles infirmières à l'urgence. On choisissait les plus compétentes et les plus délurées, des fonceuses au caractère bien trempé, qu'on n'impressionnait pas facilement. En somme, des perles. Quand il avait été question pour moi de ce poste à l'urgence, j'avais eu peur un instant, je me figurais un travail rempli d'incessantes tragédies. Des tragédies, j'allais en voir quelques-unes évidemment, mais beaucoup moins que je m'étais plu à le supposer. D'autre part, nous avions droit à bon nombre de comédies, ce que je ne pouvais prévoir. Et j'avais oublié le principal : il n'était pas de mon ressort de soigner les malades et blessés. Je n'avais pas à donner de massages cardiaques ni même à vider les bassines. Du personnel médical et infirmier était engagé spécialement pour ça. Moi, une fois mon petit dossier terminé, il ne me restait qu'à les observer à mon aise. Ah ! les conventions collectives, quel progrès !
À mon arrivée sur place, j'étais jeune, en parfaite santé... et bien ignorant ! D'un seul coup, je découvrais un monde, celui de la maladie, des accidents et bientôt de la mort. Je savais que ça existait, j'en avais entendu parler à la télé ou dans les journaux, mais je n'avais encore jamais vu ça de près. Maintenant, tout s'étalait devant moi. Je n'avais qu'à regarder. Je ne m'en suis pas privé.
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