| . | Le codeLa médecine soigne surtout les vivants, et aujourd'hui elle bat tous les records en soignant aussi les morts, mais seulement les morts de fraîche date, j'oserais dire de fraîches minutes. Pour le profane, dans la vie d'une urgence, le moment le plus spectaculaire serait sans doute celui d'une réanimation. La scène ne manque pas d'action et a été présentée au moins mille fois au cinéma. Que diriez-vous de la revoir sous un angle légèrement différent ?...
À l'époque où se situe ce récit, les méthodes de réanimation cardiaque n'atteignaient pas le raffinement qui les caractérise aujourd'hui. Par comparaison, on en était à l'artisanat. Voyons quand même le tableau comme dans un vieux film... Commençons bien calmement... revoyez notre urgence toute tranquille dans la nuit... Dehors, de doux flocons de neige tombent lentement sur l'hôpital... On se croirait à Nowell, au Massachusetts. Je suis à mon bureau plongé dans un roman policier palpitant. Tenez, pour la couleur locale, je vous invite à y plonger avec moi...
...Par un habile subterfuge, Superdétective a réussi à tromper la vigilance du gardien de nuit. Il pénètre dans l'entrepôt sombre, se dirige lentement presque à tâtons vers un rai de lumière filtrant sous la porte du bureau de Chipine & Recivine. Derrière cette porte, Coco « Cock » Beurry, le caïd de la drogue, flanqué de son fidèle gorille, attend Bull MaBull qui doit venir prendre livraison des huit kilos d'héroïne pure empilés là sur le bureau. Coco « Cock » Beurry ne sait pas encore que Bull MaBull repose depuis dix minutes dans le caniveau, où l'a laissé Superdétective avec une balle dans l'oreille gauche et deux autres dans le ventricule droit. Superdétective compte sur l'effet de surprise. Tenant d'une main son Mauser 45, de l'autre son fusil mitrailleur Bentley 740, il recule un peu devant la porte, prend son élan et d'un formidable coup de pied... Kecling-Keclang ! Nos portes s'ouvrent sous la poussée de deux ambulanciers qui pénètrent en trombe dans le corridor, l'un tirant et l'autre poussant une civière. Ils filent droit vers le poste ! Sursautant et tournant la tête, je n'ai pu apercevoir qu'une masse de cheveux blancs au bout d'une couverture rouge. Revenant à la réalité, j'abandonne mon policier et me dirige à mon tour vers le poste. Ça barde déjà là-bas. On s'empresse de transférer la patiente sur une civière dans la salle de médecine après lui avoir glissé sous la langue une petite pilule jaune. On approche les machines pour l'électrocardiogramme. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Paul déshabille la patiente. La voilà flambant nue sur la civière. C'est une dame âgée aux chairs flasques, ventrue, les seins avachis pendant de chaque côté de sa poitrine. Anne tire le petit chariot contenant tout ce qu'il faut pour l'électrocardiographie. Elle installe aux chevilles et aux poignets de la patiente des bracelets de caoutchouc munis d'une petite plaque métallique. Du bracelet part un fil qui relie la plaque à l'électrocardiographe. L'interne déjà appelé arrive juste comme on branche l'appareil. Sur le ruban qui sort de la machine, je vois d'abord quelques pointes indiquant le rythme cardiaque, puis tout à coup, plus rien. Une simple ligne bien horizontale indiquant que le coeur ne bat plus. (Aujourd'hui, un écran cathodique montre aussi le tracé du ruban.) Aussitôt, l'interne commence le massage cardiaque en disant : Le code ! Anne va au téléphone et signale le 321, le fameux code pour l'UC, l'urgence cardiaque. Cet appel retentit en différents points de l'hôpital réveillant ou appelant les résidents de garde. Florence a pris entre ses mains le ballon dont elle ajuste l'ouverture sur la bouche de la patiente pour remplir d'air ses poumons. (À l'urgence, on ne pratique pas le bouche à bouche.) Elle presse le ballon pour injecter de l'air dans les poumons et règle son mouvement sur celui de l'interne qui pratique le massage. Anne prépare rapidement les injections prévues en pareil cas pour stimuler le coeur. L'interne appuyant des deux mains sur la cage thoracique au-dessus du coeur donne des coups réguliers de bonne pression en espérant faire repartir le moteur. Voici qu'on entend des pas de course se dirigeant vers nous. Deux résidents arrivent l'un après l'autre. Aussitôt le plus gradé prend la direction des opérations. L'inhalothérapeute les suit de peu. Tout le monde s'affaire, ouf ! moi seul ne fait que regarder.
Bon. Arrêtons-nous ici. Pendant mon séjour à l'urgence, j'ai dû voir en moyenne un UC, comme on l'appelait, par semaine, peut-être un peu moins. À la longue, le spectacle était devenu pour moi bien banal. Je ne pouvais cependant m'empêcher de le regarder chaque fois. Voir tout ce monde, parfois dix personnes, grouiller autour de la civière comme autant d'abeilles ne manquait pas de m'impressionner. Si, au travail, je n'avais rien à faire, les autres, comme vous le voyez, ne chômaient pas toujours. Je n'ai jamais essayé de comprendre le pourquoi de toutes les opérations que l'on effectuait dans un cas semblable. L'aspect médical du traitement ne m'intéressait guère. Mais en observant tout ce remue-ménage, il me venait de curieuses réflexions... Imaginez un instant que vous êtes vieux, cassé, fatigué, usé. Vous voyez venir la fin. Puis un bon jour, un soir ou une nuit, vous sentez comme une salope de douleur qui monte du coude à l'épaule et qui descend jusqu'au coeur. Vous cherchez votre souffle. Vous ne voyez plus venir la fin, vous la sentez venir. Cette douleur forte et inhabituelle vous angoisse. Vous trouvez la force d'appeler une ambulance ou alors, des gens près de vous s'en chargent. Et vous arrivez à l'urgence. Maintenant, revoyez le tableau de tantôt, sauf qu'il n'y a plus une étrangère sur la civière, c'est vous qui avez pris sa place. Vous êtes là, étendu, faible, flambant nu, impuissant. Des tas de mains vous touchent ici et là. Cinq à dix personnes, de purs étrangers, tournent autour de vous. Vous ne pouvez rien dire ni faire. Vous n'avez plus la force de rien. Voilà qu'on vous attache les pieds et les mains à des câbles électriques qui transmettent les impulsions de vos veines et artères à un écran plus ou moins catholique. Sérieusement, avez-vous envie de mourir dans de pareilles circonstances ? Ne trouvez-vous pas que ça manque un peu de poésie, sinon de simple dignité ?... Le pire dans ces cas-là, si l'on a encore un peu de conscience, ce doit bien être de se sentir tout à fait impuissant, complètement à la merci des autres. Quand le coeur flanche, ce n'est pas le moment de commencer une psychanalyse. Le personnel médical et infirmier se concentre uniquement sur l'organisme. Qu'on soit Premier ministre, Rockefeller ou pur idiot, on n'est plus qu'un corps. Rien comme le spectacle d'une réanimation cardiaque pour bien faire comprendre que l'homme est avant tout un animal, c'est-à-dire un paquet de tripes, d'os, d'organes, d'artères et de veines. À ce moment, la lutte ne se fait plus qu'entre la belle science et la vie, ou plutôt la mort. Qui gagne d'après vous ? La mort dans presque tous les cas.
Je ne me souviens pas d'un seul cas qui soit revenu à la vie sous mes yeux, sauf un, mais il était re-mort trois minutes plus tard... Sans doute un entêté qui n'aimait pas se faire contredire... Nous étions donc, la nuit, dans notre petite urgence, de bien mauvais réanimateurs... Au point que je me demandais si l'on n'encourageait pas cette pratique simplement pour permettre aux jeunes médecins de prendre du métier... Il faut dire aussi que nos sujets manquaient d'expérience et de vitalité. C'étaient invariablement des vieillards, la plupart du temps déjà cardiaques. Pourquoi s'acharnait-on à vouloir les ressusciter ? De toute façon, la vie qui les attendait ensuite n'aurait pas été gaie du tout. À l'hôpital, le jour et le soir, la moyenne était meilleure. On parvenait de temps en temps à faire renaître des gens. Je me souviens, entre autres, d'un jeune cardiaque de 26 ans qui avait survécu plusieurs années à une réanimation; on le soignait d'ailleurs en psychiatrie... Peu avant que je quitte l'urgence, on s'était mis à employer une sorte de gadget à la James Bond dans la technique de réanimation cardiaque. Il vaut peut-être la peine d'en dire un mot à cause surtout de son côté spectaculaire. Quand on masse à deux mains la poitrine d'un patient fraîchement décédé pour relancer son coeur, on fait tout sauf un massage. En réalité, on cherche presque à défoncer la cage thoracique. Une main par-dessus l'autre, on appuie très fort de tout son poids en donnant une poussée brusque et violente à l'endroit du coeur et en répétant de façon régulière. Un médecin, que l'effort physique rebutait sans doute, eut l'idée de remplacer ses mains par un courant électrique. Cela donna ce que j'appelle le « poêlon ». Un disque grand comme une assiette à déjeuner ajusté à une poignée et alimenté de courant électrique par un fil, exactement comme une poêle à frire. Quand le massage à la main ne donnait rien, au bout de deux ou trois ou cinq minutes, le médecin pouvait décider d'utiliser le « poêlon ». Dès que le poêlon, la plaque, touchait la poitrine du patient, un puissant choc électrique faisait tressauter tout le corps. Très impressionnant !... Un choc qui aurait probablement tué le patient s'il avait été vivant... Mais vu qu'il était déjà mort, ce choc était censé ravigoter le coeur... Évidemment, je n'ai jamais vu un seul patient ressuscité par cette méthode... Depuis, la technique du massage cardiaque a, semble-t-il, passablement évolué. On m'a raconté que dans certains cas, après avoir incisé le côté gauche de la poitrine du patient, le médecin y introduit la main pour masser le coeur directement... Autres temps, autres techniques. On n'arrête pas le progrès ! Le massage cardiaque lui-même ne dure jamais très longtemps, cinq minutes tout au plus, car plus longtemps le coeur demeure arrêté, plus il risque de ne jamais repartir. Pourtant, certains médecins s'obstinaient à masser bien au-delà, parfois jusqu'à quinze minutes. On peut se demander dans quel espoir... Les cardiaques à l'agonie nous arrivaient rarement seuls comme la dame que j'ai présentée en premier. Dans la plupart des cas, ces patients nous arrivaient accompagnés, soit d'amis, soit de parents, conjoints ou enfants. Mes trois mousquetaires étant bien occupés dans ces moments-là, c'était mon rôle de contenir ces gens dans la salle d'attente et de les empêcher d'aller mettre le nez dans la salle de médecine. Je le faisais volontiers, car je ne voulais surtout pas qu'ils voient dans quel état se trouvait la personne qu'ils accompagnaient. J'allais les renseigner le plus souvent possible, mais avec le minimum de mots précis. Il fallait noyer le poisson, faire preuve d'une certaine diplomatie jusqu'à ce que le médecin vienne leur annoncer la grosse nouvelle.
Dernier souvenir sur ce sujet des cardiaques à l'article de la mort. Une nuit, l'ambulance nous amène une petite dame de 70 ans qui se plaint de douleurs à la poitrine. Elle ne crie pas ni ne soupire. On l'installe dans la salle de médecine pour lui passer un électrocardiogramme. Dès que l'appareil entre en marche, on se rend compte que la dame fait un infarctus, une crise cardiaque, pour parler comme tout le monde. Alerte ! Branle-bas ! On passe en quatrième vitesse pour préparer le transfert aux soins intensifs. Voyant infirmières et médecins s'affairer soudain autour d'elle, cette gentille dame trouve le moyen de nous dire : Mon Dieu, je vous donne bien du travail, excusez-moi ! Et Florence de lui répondre : Mais vous nous dérangez pas, madame, on est ici pour ça ! Comme quoi le savoir-vivre bien acquis ne se perd pas, même au seuil de la mort...
J'ai vu souffrir bien des vieillards; certains se plaignent tout le temps, d'autres jamais. La remarque de cette dame m'a fait comprendre une chose : les vieillards qui braillent ne le font pas parce qu'ils sont vieux, faibles et démunis, ils le font parce qu'ils l'ont toujours fait. À 20 ans, ils se plaignaient déjà tout le temps. À preuve, à côté, d'autres bien plus mal en point savent endurer et demeurer polis, comme cette dame agonisante, justement...
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