| . | Le coeur qui flancheBien des gens s'imaginent qu'on ne va à l'urgence qu'une fois dans sa vie. En réalité, la majorité des patients y viennent pour la deuxième, sinon la vingtième fois. N'importe qui peut le remarquer, la malchance s'acharne toujours sur les mêmes. La malchance, c'est aussi la maladie. Dans une population donnée, du moins dans nos pays riches, dix, peut-être vingt pour cent des gens sont malades. Les autres traversent l'existence sans problème. Mais ceux qui attrapent des maladies les traînent souvent longtemps. Dans leur vie, des asthmatiques ou des cardiaques finissent par connaître l'urgence presque aussi bien que leur domicile. En près de six ans, j'ai eu l'occasion de rencontrer nombre de ces malchanceux.
Un bon jeune homme de 80 ans venait régulièrement à l'urgence au milieu de la nuit tous les trois ou six mois. Lui-même n'avait rien. Droit comme un i, les yeux bien en face des trous, paraissant au plus 60 ans, il arrivait au volant de sa voiture... derrière l'ambulance qui amenait sa femme. Elle-même ne jouissait pas de la même forme que son mari, loin de là ! Cardiaque avancée, à 75 ans, elle avait l'air d'une aïeule. Elle nous arrivait toujours en agonie, mais chose curieuse, elle ne mourait jamais. On la gardait quelques jours à l'hôpital pour la retaper, puis elle retournait chez elle jusqu'à la crise suivante. Son mari, qui devait s'ennuyer un peu le jour, savait tenir une conversation intéressante. Plutôt que de le reléguer dans la salle d'attente, je le gardais habituellement dans mon bureau. D'une visite à l'autre, il avait fini par me conter sa vie. C'était un ancien plombier, ou plutôt un homme d'affaires, car avant de fermer boutique à 70 ans, il employait encore une cinquantaine d'ouvriers. La réussite et l'argent ne lui étaient pas montés à la tête. Il était demeuré au fond de lui-même le simple ouvrier qu'il était à 20 ans quand il avait commencé à travailler tout seul. J'aimais lui faire raconter les histoires de sa jeunesse. Il m'apprenait comment les gens vivaient et s'amusaient à l'époque... l'arrivée des premières automobiles, etc. Sa grande déception, c'était de n'avoir eu qu'un enfant, un fils, mort dans un accident en plus. Voir ce gaillard de 80 ans converser le plus naturellement du monde une heure durant au beau milieu de la nuit, sans jamais donner signe de fatigue, ne laissait pas de m'impressionner. Le fait que sa femme ne pouvait vivre au même diapason que lui semblait le décevoir beaucoup, mais il était très discret sur ce point. Curieux hasard de la vie : deux époux séparés par la santé, ou plutôt par la maladie. Lors d'une de ses visites, un ambulancier bureaucrate qu'il venait de payer par chèque lui demanda le nom et l'adresse d'un parent ou d'un ami (au cas où)... Insulté, notre homme enleva son chapeau il était absolument chauve et dit au percepteur : J'en ai plus ! Ils sont tous morts ! J'ai 80 ans !... Cet homme avait la chance d'être fortuné et les histoires de sous et de paiements lui paraissaient bien mesquines. Tous les vieillards ne sont malheureusement pas aussi à l'aise.
Un autre couple, dont la femme était aussi cardiaque, nous rendait régulièrement visite. Le mari n'arrivait pas en auto. Il s'assoyait dans l'ambulance, et quand venait le temps de payer, il ne sortait pas son chéquier. Gêné, honteux, il présentait sa carte d'assisté social. Encore à cause de visites répétées, j'ai fini par connaître leur histoire.
Avant que la dame ne devienne cardiaque, ce couple exploitait une sorte de binerie, petit restaurant-épicerie attenant à leur maison en banlieue. À l'époque, dans les hôpitaux, les patients devaient payer eux-mêmes. Pour honorer les comptes de médecins et d'hospitalisation, ce couple avait dû hypothéquer d'abord la maison, puis le commerce. D'une opération à l'autre, d'un compte à l'autre, ils avaient tout perdu... Quand je les ai connus, ils habitaient un deux pièces en sous-sol dans un quartier miteux. Les maigres prestations de la sécurité sociale constituaient leur seul revenu. Ces deux sexagénaires n'étaient pas des assistés sociaux volontaires au contraire de certains « bien-êtreux ». Ces gens-là étaient de ceux qui traitaient volontiers les médecins de voleurs... Et dire qu'il en est qui voudraient qu'on revienne à l'ancien système !
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