| . | La dosePeu après une heure du matin, un jeune homme déclenche le kecling-keclang. Tout de suite à gauche en entrant dans l'urgence, une porte donne sur mon petit bureau, sans porte celle-là; ce n'est qu'une ouverture en forme de porte.Donc, un jeune homme se présente dans l'embrasure de ma porte. Vingt ans environ, ouvrier au premier coup d'oeil, en tout cas, il est vêtu de frusques qu'on met pour travailler à l'usine. De taille moyenne, une bonne gueule ordinaire, mais l'air préoccupé. Il reste là, à me regarder sans rien dire. Alors, je l'invite~: Bonsoir, entrez donc ! Il fait les trois pas nécessaires pour atteindre mon bureau. De plus près, je le jauge rapidement. Il n'est pas blessé, n'a pas l'air mauvais. J'interroge donc : Qu'est-ce qui ne va pas ? Alors, alors ! le jeune homme se penche vers moi et s'appuie sur le rebord de mon bureau qui monte justement à la hauteur du coude comme au poste. Il prend son temps, les yeux ailleurs, la tête penchée de biais. Puis, comme au confessionnal, il me marmonne tout à coup : J'ai pogné une dose ! Vraiment, l'effort lui a coûté. Pas besoin d'avoir fait un cours classique pour comprendre qu'il veut dire : « J'ai attrapé une gonorrhée ! » Pour les non initiés, le mot « dose », employé pour « chaude-pisse », doit son origine à nos soldats cantonnés en Angleterre lors de la dernière guerre, dont beaucoup reçurent de fortes doses de pénicilline après avoir trop fraternisé avec les prudes Anglaises, sinon avec les Russes, Françaises, Polonaises, etc., en stage forcé sur les lieux... Curieuse métonymie, où le remède devient le mal... Bref, aucun problème, on soignera notre homme sur-le-champ. On a l'habitude... Mais je me lève quand même pour aller prévenir Florence. Et, et, hé, hé ! et comme je passe l'embrasure de ma porte... Clic-clac, clic-clac, clic-clac... Des talons hauts partent du poste venant vers moi en criant d'un ton inquisiteur : Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce que c'est qu'ça ? Avant de répondre à ces talons hauts, il convient de vous dire à qui ils appartiennent. Leur propriétaire est un médecin, un interne. Une Française. Tenez-vous bien ! Petit bout de femme de cinq pieds, mais péteuse, piaffante et fendante à souhait. Crinière blonde et visage régulier, elle paraîtrait jolie si elle pouvait se taire. Avec son titre de « docqueteur », elle ne se prend pas pour n'importe qui, je vous le garantis. Elle avance vers moi en courant presque et claquant des talons. Comprenant qu'il est inutile que je prévienne Florence, puisque c'est ce médecin qui de toute façon verra notre cas de gonorrhée, je réintègre mon bureau. Le docteur accourt du pas d'une poulette qui se prend pour le coq. Comme je me rassois à ma chaise, la voilà qui arrive en trombe dans l'embrasure de la porte. Qu'est-ce qu'il y a ? vrombit-elle. Ignorant sa question, je présente la poulette au jeune homme; la montrant de la main tendue, j'annonce : C'est le médecin ! Pauvre garçon ! Je lui aurais enfoncé le coude dans le plexus solaire qu'il n'aurait pas l'air plus estomaqué ! Imaginez un peu. Il est gêné comme tout de la saloperie de cochonnerie qu'il a attrapée, si gêné que, malgré la douleur, il a attendu la nuit pour venir à l'hopital. En chemin, il a pensé, bien évidemment (on est dans les années 60), que le médecin serait un homme qui comprendrait en homme sa maladie d'homme et qui le soignerait par une sorte de solidarité masculine. Or, que voit-il devant lui ? Un médecin femelle, jeune, genre assez guédaille, et arrogante comme tout !... De quoi le gêner cent fois plus ! Comme cette interne veut absolument tout régler d'elle-même, mener l'interrogatoire à sa façon mitraillante, je décide de faire le mort. Je sens que notre jeune homme cherche le tapis pour entrer dessous. Malheureusement, il n'y en a pas. Qu'est-ce que vous avez ? lui lance-t-elle sans ménagements.(Elle comptait bien aller se coucher, ça se voit.) Sidéré, rougissant, il n'ose répondre. Appuyée contre l'embrasure de la porte, la Française lui commande alors : Venez ici ! Elle veut lui voir le fond de l'oeil, ma foi ! Il était déjà à un mètre d'elle ! Intérieurement, je commence à rigoler doucement... Le jeune homme obéit et va se placer en face d'elle. De ma chaise, j'ai alors une vue superbe sur un tableau qu'apprécierait un linguiste. Imaginez la Française, docteur, forte en gueule, appuyée sur le montant gauche de l'embrasure et, sur le montant droit, le jeune ouvrier de chez nous, sans vocabulaire, timide et intimidé. Elle tient la place des charnières (absentes) et lui celle de la poignée (absente aussi puisqu'il n'y a pas de porte comme je vous ai dit au début) ; face à face et à peine trente centimètres entre eux. Alors, elle remet ça : Mézàlafin, voulez-vous bien m'dire c'que vous avez ? Et notre jeune, de plus en plus rouge, les yeux baissés, n'en pouvant plus, remarmonne à triple regret : Ai-ogné-ènn-dose ! Pardon ? Mé qué c'que vous dites ? rétorque-t-elle comme un bolo. Vous entendez, j'espère, son accent bien pointu. Alors, l'ouvrier, de plus en plus gêné, haussant les épaules, comme si ça n'était pas sa faute, se met à bégayer : Bin, bin, bin, j'ai po-pogné ène dose !... ène dose !... Cette fois, il a réussi à articuler un peu mieux, de sorte que la délicate oreille française a pu saisir le sens de quelque chose de confus... Si vous voyez ce que je veux dire, elle vient de comprendre qu'il a un problème, mais ne sait toujours pas lequel. Vraiment décidée à secouer l'apathie langagière de notre patient, elle charge encore : Mé voulez-vous m'dire clairement c'que vous avez ? ! Ar-ti-cu-lez, nom de Dieu ! Un peu plus, elle le traiterait de bouche molle. Là, elle vient de passer les bornes. Elle a employé un ton vraiment méprisant, celui du Parisien baveux qui sait tout, connaît tout. Je sens chez notre ouvrier un changement d'attitude, comme s'il prenait conscience qu'on l'insulte. Une drôle de réaction se prépare chez lui. Le vent tourne. Ici, un instant ! Sans aller jusqu'au déluge, remontons dans l'arbre généalogique de ce jeune homme. Ses ancêtres, intrépides aventuriers avaient laissé, il y a des siècles, les vieux pays. Après avoir traversé l'océan sur un petit rafiot, ils avaient exploré, à pied et en canot, toute l'immensité de ce nouveau continent, des Rocheuses à l'embouchure du Mississipi. S'alliant avec les Hurons, combattant les Iroquois, les maudits Anglais et leur roi, ils s'étaient bâti un pays libre et à leur goût sur cette terre nouvelle. Du fond de ses valseuses souffrantes, le courage, l'audace, la hardiesse de ces valeureux ancêtres se fraye un chemin en notre jeune homme. Un changement subtil mais réel s'opère sur son visage. Dans ses yeux naît la lueur du défi qui répond à la provocation. À ma grande surprise, il regarde le médecin de ses yeux soudain étincelants; bombant le torse, approchant son visage de l'autre, il clame d'une voix forte, sur le ton de la menace, en détachant bien les syllabes : J'ai po gné u ne do se ! Ta bar nak ! Stu franças, ça ? os ti ? ! Pa-tow ! Et vlan ! Voyant que notre homme n'entend pas à rire, la Française a rapetissé de trois pouces ! Et moi, comment puis-je faire pour retenir l'envie de rire qui me submerge ? Bon. Sentant qu'il me faut intervenir avant que tout ça tourne à plus qu'au vinaigre, j'interpelle le médecin dans mon français du dimanche : Docteur, lui dis-je, monsieur tente de vous expliquer qu'il a attrapé une gonorrhée... Ah ! Ah ! C'est à son tour de rougir jusqu'aux oreilles ! Clic-clac-clic. Demi-tour. Elle disparaît dans le corridor. Puis, clic-clac-clic encore, je l'entends revenir vers mon bureau. Dans l'embrasure de la porte, elle lance d'un ton bien sec, comme pour reprendre contenance : Inscrivez-le. J'vais l'voir ! Pendant qu'elle me donne son ordre, je ne la vois pas, mais pas du tout, pour la bonne raison que je suis plié en deux, le dos tourné à la porte. Et j'entends ses talons qui s'éloignent vers le poste... Après avoir ri tout mon soûl, je remonte à la surface et tend la main au jeune homme qui me la serre tout heureux comme le gagnant d'un match. Et j'ai les doigts de la main gauche fermés, mais le pouce en l'air... Faire le dossier de ce patient ne m'a rien coûté comme effort... Une fois le jeune homme parti pour la salle de chirurgie, j'imaginais «; la docteur » tenant le pénis du jeune homme entre le pouce et l'index et recueillant avec la petite cuiller de rigueur le pus au bout de l'organe... procédé habituel en pareil cas. Le plus drôle aurait été qu'à ce moment, il se soit mis à bander comme un singe devant elle. Mais je n'étais pas là, tout se passait derrière le rideau dans la salle de chirurgie... Trève de fantasmes, une heure plus tard, le jeune homme repartait sur ses pieds, ordonnance en poche. En passant devant mon bureau, il me lança un bonsoir chaleureux, doigts repliés et pouce en l'air...
Évidemment, une fois la Française partie se coucher, je me suis empressé d'aller conter l'histoire à Paul et aux filles... Je crois qu'elle a fait le tour de l'hôpital assez vite... Cette nuit-là, j'ai éclaté de rire tout seul plusieurs fois...
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