| . | L'horloge au culdu cul, mais un fait demeure : on en a tous un. Vérité parmi les vérités que personne ne contestera. Cet orifice, éminemment utile, donne lieu à d'innombrables et plaisantes facéties dans toutes les langues et sous toutes les latitudes. Par ailleurs, ce point terminal du tube digestif est aussi objet de science, car aucun trou de cul ne ressemble parfaitement à un autre. Certains sont discrets, refermés sur eux-mêmes, d'autres plus ou moins élastiques ou distendus, d'aucuns bruyants ou fleuris, il en existe même d'artificiels. Chacun possède sa personnalité propre, si j'ose dire. Des livres entiers traitent uniquement de cette soupape indispensable que les médecins, par euphémisme, nomment anus. Mais, entre vous et moi, même l'anus le plus distingué du monde ne sera jamais autre chose qu'un trou de cul. La médecine exige d'entrer profondément dans les détails, et comment, par écrit, décrire les différentes affections (!) de l'anus, comment surtout les dépeindre de façon claire et précise pour le lecteur ? Par exemple, dans le cas d'une petite émeraude, pardon, hémorroïde, comment, dans un texte, indiquer sa position précise ? Les seuls termes « en haut, en bas, à gauche, à droite, un peu plus, un peu moins » demeurent vagues pour un esprit scientifique rigoureux. En rédigeant un traité sur l'anus, un médecin donc, peut-être un Suisse, eut un jour un petit trait de génie. Ce docteur à l'esprit pratique eut l'idée de comparer l'anus à une horloge. Dès lors, le problème était réglé... Si je vous dis qu'un anus est coupé à midi moins vingt, vous voyez tout de suite où c'est. À la suite de cet éminent chercheur, les médecins ont pris l'habitude de toujours décrire les blessures et maladies de l'anus en le comparant à une horloge. Je rigolais toujours un peu quand, dans un dossier médical, je lisais « hémorroïde à midi moins cinq » ou « à midi et quart ». Certains internes allaient même jusqu'à dessiner un petit cadran dans le dossier en indiquant la position précise de la boule qu'ils pouvaient ainsi situer à midi moins douze exactement. Imaginez un instant que ce premier médecin intuitif eût été Norvégien ou Anglais. L'anus serait sans doute devenu la rose des vents... La comparaison aurait paru plus poétique et appropriée. De fait, qui songerait à consulter un trou du cul pour savoir l'heure ? Tandis que les vents et la feuille de rose déjà... Mais, bien sûr, les NNE et les SSO en auraient mêlé plus d'un, les médecins n'étant pas tous navigateurs. La figure de l'horloge s'est donc imposée. Voilà le premier renseignement qu'il fallait vous donner pour vous parler de cet imbécile de patron. Deuzio, je me pointais à l'urgence toujours avant minuit, souvent quinze minutes à l'avance et parfois plus. Je pouvais ainsi converser avec les filles de soir et rencontrer du joli monde bien agréable. Je n'étais jamais pressé. De cette façon, il m'arrivait aussi de voir à l'oeuvre des patrons, car quelques-uns venaient parfois travailler à l'urgence le soir. En revanche, ils demeuraient rarement sur place après minuit. Trio, cette semaine-là, nos chers internes faisaient la grève ! Furieux de n'être pas mieux payés, ils refusaient d'exécuter leurs tâches. Durant ces jours de grève, les patrons de garde à l'urgence étaient bien forcés d'y faire acte de présence pour recevoir les patients et gagner l'argent qu'en temps normal les internes gagnaient pour eux. Vous croyez que c'était une aubaine pour les patients ? se faire traiter, dès l'arrivée, par un grand spécialiste plutôt que par un interne ? Dans un sens, oui; dans un autre, non. Pour parler français, l'instruction ne donne pas d'éducation, de savoir-vivre. Certains patrons, tout compétents qu'ils soient dans leur spécialité, demeurent de strictes nullités sur le plan social. Le Dr Toupette en était un exemple parfait. Tout gaussé de son importance de grand chirurgien, il se pavanait dans son petit monde et l'existence comme un coq dans sa basse-cour. Drapé dans une prestance affectée, qui lui allait aussi bien qu'un haut de forme à un bouledogue, il prenait soin de ne jamais saluer quiconque n'était pas plus gradé que lui. L'infatué par excellence, un vrai frachié. Ce soir-là, je suis à mon bureau situé juste en face de la salle de chirurgie et j'entend ce prétentieux Dr Toupette distribuer d'une voix forte ordres et contre-ordres comme un vrai petit Napoléon. La salle de chirurgie ne contient que quatre civières et trois sont occupées ce soir-là. Mais même pour un si mince auditoire, le grand chirurgien paraît tout heureux de se donner en spectacle. Vous devriez entendre cette voix, ce ton péremptoire et suffisant, archipéteux pour tout dire ! Soudain, j'ai l'oreille qui se fait plus attentive. Le grand docteur est avec une patiente, le rideau est tiré autour de la civière, mais tous ceux qui se trouvent dans un rayon de dix mètres savent ce qui s'y passe, car l'éminent spécialiste ne mâche pas ses mots ni ne chuchote. Il parle si fort qu'on croirait qu'il s'adresse à une sourde : Tournez-vous sur le ventre, madame ! C'est un ordre. Donné d'un ton sec, presque comminatoire. Et sur le même registre : Relevez le postérieur ! Tous ceux qui sont dans la salle de chirurgie, patients et infirmières, aussi bien que moi qui suis en face, peuvent imaginer dans quelle position se trouve la patiente. Grâce aux indications précises du patron, nous savons qu'elle est presque à quatre pattes sur la civière et qu'elle a le derrière pointé vers les cieux, prêt à canonner... Suivent quelques instants de silence où le grand spécialiste se penche sur le problème, puis, l'examen terminé, il entreprend de faire part de ses conclusions à la patiente. Mais il ne les lui glisse pas dans le tuyau de l'oreille, même s'il est à côté d'elle, oh non ! oh non ! pas du tout ! Au contraire, ce grand chirurgien adopte d'emblée le ton magistral qu'il utilise à l'amphithéâtre de la faculté. On croirait qu'il veut se faire entendre de cinq cents étudiants massés dans les gradins ! Le voici qui entonne de sa voix de stentor : Alors donc, madame, l'examen de l'anus nous révèle la présence d'une hémorroïde d'un centimètre de diamètre à midi moins dix. Comme traitement, nous préconisons une ablation chirurgicale ainsi que l'application subséquente d'une pommade antiseptique. Exit le grand chirurgien ! Il quitte la patiente et se dirige vers la table pour mettre sa petite note au dossier. Vraiment, ne le trouvez-vous pas suberbe ? Je n'invente rien. La citation est à peu près textuelle, et je puis vous garantir le « midi moins dix » pur d'origine et authentique ! C'est d'ailleurs à cause de ce détail que je me rappelle toute la scène aujourd'hui encore, après tant d'années. Ce « midi moins dix » m'avait écorché les oreilles. De fait, si je ne vous avais pas parlé auparavant de l'horloge et du trou de cul, vous-même, y auriez-vous compris quelque chose ? Alors imaginez notre patiente, une femme bien ordinaire dans la quarantaine, qui n'avait rien d'une infirmière, imaginez-la le derrière en l'air, car le grand spécialiste ne lui a pas dit de se retourner, voyez-la dans cette position s'entendant dire qu'elle a une hémorroïde à midi moins dix... et contemplez son air abasourdi... Elle a dû se dire que le médecin faisait du chapeau. S'il lui avait laissé placer un mot, elle aurait sans doute protesté en affirmant que la sacrée boule la faisait souffrir vingt-quatre heures par jour...
« Midi moins dix », petit détail, tout petit détail, mais qui vous donne une idée du comportement et du sens de la réalité de certains médecins. Et n'allez pas croire qu'il s'agissait ici d'une gaffe du Dr Toupette. Na-na. Ce patron avait toujours traité ses patients ainsi, sauf les PDG évidemment. Il avançait dans la cinquantaine sûr de lui et fier de sa réussite. Excellent chirurgien d'accord, mais pur imbécile pour le reste. Son cas n'était pas unique... Des imbéciles, il y en a partout.
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