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Les médecins malades


      Dans un hôpital, cet homme fonctionne comme une véritable P.M.E. À l'urgence, lorsqu'il est de garde, que son nom est affiché au tableau, tout le personnel, infirmières, internes et résidents, travaille pour le patron. Entendons-nous, il ne les paie pas de sa poche, mais il est payé pour le travail qu'ils font en son nom. Expliquons un peu. L'interne, tout comme le résident, reçoit un salaire de l'hôpital, mais si vous vous présentez à l'urgence pour une coupure et qu'un interne vous fait trois centimètres de points de suture, le patron sera payé pour ces points comme si c'était lui qui les avait faits de sa main. Si vous êtes hospitalisé et que l'infirmière vous pose une sonde, que le résident pratique sur vous une intraveineuse, le patron est encore payé pour cela comme s'il l'avait fait lui-même, car il s'agit d'actes médicaux faits en son nom. Tout ce qui est considéré comme acte médical et fait au nom du patron lui est payé. Autrement dit, c'est exactement comme au garage, le mécanicien est payé à l'heure et c'est le proprio qui empoche !

      À l'époque où je vous parle, on recevait le compte à la maison, et on le trouvait salé ! Aujourd'hui tout passe par l'État. Les médecins ne s'en doutaient pas, mais l'assurance maladie, en plus de les débarrasser des comptes en souffrance, les a soulagés de la réputation de maudits voleurs qu'ils avaient chez les pauvres et moins pauvres. Aujourd'hui, on trouve que les médecins sont bien payés, mais on leur en veut moins, car on n'a pas versé quelques centaines ou milliers de dollars de sa poche à l'un d'eux en particulier...

      Beaucoup de ceux qui gagnent moins cher que les médecins se scandalisent de leurs honoraires élevés. Il n'y a vraiment pas de quoi. Dans notre système capitaliste, des courtiers et agents d'immeubles gagnent bien plus en étant cent fois moins utiles.

      

      J'ai vu travailler de près nombre de médecins et j'en suis arrivé à la conclusion qu'ils méritent un salaire... Rares sont ceux qui me contrediront... Ce salaire est-il juste ou trop généreux ? Jusqu'où doit-il aller ? Ça, c'est une autre histoire, et je ne suis pas payé pour répondre à la question. Je serais bien embêté de trancher. Quant à moi, il faudrait me payer très cher pour que j'examine le derrière de tout un chacun et que j'y enfonce le médius.

      Que les libidineux n'aillent pas s'imaginer ici que le médecin est payé pour se régaler de la vue de belles fesses. Au contraire, les culs que regardent les médecins sont rarement intéressants. Sauf de très rares exceptions, les vrais beaux derrières ne sont jamais malades, c'est bien connu ! Que diable, s'ils sont si beaux, c'est qu'ils sont pétants de santé !

      Mais d'un autre côté, à l'urgence, Paul passait une bonne partie de son temps à torcher les patients, au sens propre, et il ne gagnait guère plus que le salaire minimum... Les infirmières ne gagnaient pas davantage des fortunes. De ce point de vue, je voyais là comme une sorte d'injustice, un écart un peu trop prononcé. Mais Dieu a créé le monde en sept jours. Il a fait ça un peu vite et négligé bien des détails. Entre vous et moi, il aurait pu prendre deux semaines...

      La médecine, c'est comme dans tout, y a du bon et du pas bon. J'ai connu quelques médecins. Étais-je dans un milieu privilégié ? Je n'en ai vu qu'un vraiment incompétent, dont je vous ai parlé d'ailleurs, de nombreux simplement ordinaires, mais surtout quelque-uns vraiment superbes.

      J'étais à l'urgence l'observateur par excellence. Si j'ai assez rapidement oublié les médecins ordinaires sans plus, j'ai encore bien en mémoire le portrait de quelques maniaques de la médecine. Je dis maniaques comme on dit maniaques de sport ou de mécanique. On connaît des mécaniciens qui, une fois leur travail terminé au garage, n'ont d'autre souci que de s'enfermer dans leur propre atelier et de travailler à un petit moteur ou une machine de leur invention. On dit de ces gens qu'ils sont « malades » de mécanique. Or, et c'est heureux pour nous, il existe aussi des médecins qui sont « malades » de médecine.

      À ces maniaques, rien ne fait plus plaisir qu'un « beau » cas, par exemple un cas d'insuffisance cardiaque compliqué d'une pneumonie, ou alors un cas impossible, inexplicable. Ils n'ont de repos avant d'avoir établi le diagnostic exact, tout comme le traitement approprié, et c'est vraiment un plaisir pour les yeux de les voir tâtonner à la recherche de l'origine du mal, faire tel et tel test, explorer toutes les avenues possibles jusqu'à ce qu'ils aient trouvé. Certains sont parfois volubiles, ils se font un plaisir de vous expliquer un cas d'un bout à l'autre, allant jusqu'à vous dépeindre les réactions chimiques dans l'organe malade et la façon dont elles sont modifiées par tel médicament et par tel autre... La moindre question les met en verve. Ils sont tellement possédés par leur métier, ont l'air de tellement l'aimer qu'on regrette presque de n'être pas malade pour pouvoir se faire soigner par eux...

      Évidemment, quand deux ou trois de ces exaltés se rencontrent, vous pouvez imaginer la conversation. Il nous était régulièrement donné d'assister à des discussions entre ces sortes de « docteurs » qui, ceux-là, ne volent pas leur titre. Entendre et voir à l'oeuvre ces phénomènes faisaient naître en moi une sorte d'admiration respectueuse. Je n'ai jamais eu l'impression que ceux-là étaient trop payés. Au contraire.

      Curieusement, les médecins de cette catégorie sont souvent ceux que l'argent intéresse le moins. On a l'impression qu'à la très grande rigueur, ils iraient jusqu'à payer pour pouvoir exercer la médecine, car c'est leur vie. Ironie du sort, ils ont beau faire de l'argent comme de l'eau, souvent ils n'ont guère le temps de le dépenser ni d'en profiter.

      Quand j'allais chercher des dossiers à l'autre bout de l'hôpital, le matin, je voyais parfois arriver des patrons à 7 heures, voire à 6 heures 30, habillés de pied en cap : leur journée commençait. Et ils avaient fait du bureau la veille au soir. Certains étaient des sommités. Se tapant des semaines de soixante et soixante-dix heures, ces hommes ne sont pas souvent à la maison et encore moins à l'hôtel. Je me demandais quand ils s'amusaient et s'ils n'étaient pas cocus. Que voulez-vous ? c'est ça, avoir la vocation. Et ça existe.

      On se doute bien que ces médecins, pour admirables qu'ils soient, ne forment pas nécessairement une majorité. Si certains, très compétents, font preuve d'une sorte de générosité intellectuelle, voire même d'humilité, ce qui les rend infiniment sympathiques, d'autres, tout aussi compétents, et parfois moins, se prennent évidemment pour le nombril du monde. Ils se croient les dépositaires d'une science qu'ils n'ont pas le droit de partager et perpétuent ainsi le mythe du grand sorcier, lointain ancêtre de tous nos médecins. Dans un hôpital, ceux-là font chier tout le monde, sauf, par malheur, les patients constipés. J'ai eu le déshonneur de voir un de ces patrons à l'oeuvre une nuit ou plutôt un soir. À mon avis, le ridicule ne fait pas rire, mais parfois on peut difficilement se retenir. Cela donne un rire vert. Cliquez ci-dessous que je vous raconte ça !



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