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La noune


      France avait pris la couleur de ses yeux à la mer qui l'avait vu naître sur ses bords. (Ouh-là ! Vous le devinez, j'étais fort en composition française à l'école...) Comme on l'avait habituée à manger de la morue dès le berceau, ses méninges s'étaient bien développées, mais quand elle nous arriva, pauvre petite pêcheuse toute seule en ville, elle était encore bien innocente... Nous avons dû la prendre sous notre aile... et l'initier aux mystères de la grande ville.

      C'était une petite blonde agile, vive et dodue aux bons endroits, qui adorait jouer des tours. Elle aimait bien, entre autres, faire damner notre pauvre Paul. J'ai rarement connu une personne aussi sensuelle, je veux dire aux sens aussi développés. En goûtant un mets, elle identifiait dès la première bouchée les épices que vous aviez employées. Ses yeux perçants pouvaient voir les étoiles à des années-lumière !... Et surtout, elle avait le toucher hyperdéveloppé.

       Le matin, pour faire les prises de sang, elle n'allumait même pas. Dans la pénombre, en tâtant du bout des doigts, elle trouvait la veine, et stak ! elle piquait toujours au bon endroit du premier coup. Son nom figurait d'ailleurs sur la liste des « piqueuses ». Dans tous les hôpitaux, on tient à jour une telle liste d'infirmières au toucher plus que sensible. On les réquisitionne quand on a des patients obèses que personne ne parvient à piquer. Elles arrivent alors et, fermant les yeux, du bout des doigts, elles localisent la veine et stak ! ça y est ! Avec le temps, nous avons appris à connaître France et à apprécier ses talents.

      Ce petit bout de femme de cinq pieds ( l m 52 ) ne manquait pas de vigueur. Une nuit, nous l'avons vue attacher toute seule un patient de psychiatrie bagarreur deux fois plus gros qu'elle et en pleine crise. Du nerf, elle en avait elle-même à revendre, cette fille de la mer !

      Elle était très intelligente, mais à sa façon. Forte en maths et aux échecs, elle pouvait mener un raisonnement logique et compliqué jusqu'à sa conclusion sans jamais se tromper en chemin. D'esprit de raison, comme aurait dit mon voisin Pascal, elle bafouillait cependant à merveille quand elle se mettait en tête de nous conter une petite histoire. Elle la contait toujours de travers et nous disait souvent la fin au tout début. C'était tellement drôle que nous lui en redemandions... Parfois, elle semblait se douter qu'on ne riait pas seulement de son histoire, mais enfin... Son appartement, voisin de l'hôpital, fut le lieu de mémorables partys. À ses premiers jours chez nous, arrivant de son patelin, elle était un peu candide, ai-je dit. Voyez vous-même :

      

      Un soir, peu après minuit, l'urgence est encore fort occupée. C'est plein de médecins au poste et de patients en salle de médecine. France, la petite nouvelle remplaçante de 20 ans à peine, se rend dans cette salle pour répondre à l'appel d'une patiente qui souffre de douleurs abdominales. Une fois à son chevet, elle lui demande :

      – Qu'est-ce qu'il y a, madame ?

      – J'ai mal à la « noune », lui répond la patiente.

      – Où ça vous fait mal ? reprend France.

      – À la « noune », répète la dame.

      – C'est où ça ? demande notre chère innocente.

      – Bin, voyons, la « noune ! » lui dit la patiente.

      France est toute surprise et intriguée. Il faut vous dire que dans son patelin, la « noune », ce n'est rien. Pour désigner la vulve en langage populaire, les termes varient d'une région à l'autre de notre beau grand Québec, et dans ce niveau de langage, France ne connaît que le mot « bizoune » employé dans son coin. Logiquement, la « noune » doit donc être autre chose... Vous voyez sa forme d'esprit ?... La dame refusant de s'expliquer, France, perplexe, revient au poste où sont occupés médecins et infirmières et demande bien fort à tout le monde en même temps :

      – Heille, c'est quoi ça, la « noune » ?

      Et tout le monde de pouffer de rire ! Paul, en bon samaritain, se chargea d'initier France au vocabulaire particulier de la métropole...



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