| . | Internes et résidentsIl ne se passait à peu près pas une nuit sans que plusieurs médecins viennent à l'urgence. On n'appelait pas le même selon qu'il s'agissait d'un cas de médecine, de chirurgie ou de psychiatrie. De minuit à une heure, nous avions souvent plusieurs patients à traiter encore. Il n'était pas rare de voir trois ou quatre médecins travailler en même temps. À ce moment, nous avions aussi l'occasion de discuter avec eux. En vertu de leur programme d'études, ils ne travaillaient que quelques mois à l'urgence. Nous en avons vu défiler quelques-uns...À un moment, j'avais remarqué un médecin-résident plutôt bourru, gras, huileux et d'une propreté relative. Personne n'avait l'air de l'aimer, autant les autres médecins que le personnel. Son apparence et son comportement n'avaient rien pour attirer la sympathie, il est vrai. Même si je me mêlais de mes affaires, je n'ai quand même pas les yeux dans les poches ni les oreilles dans les souliers. Au hasard des conversations et en observant, j'ai fini par découvrir que ce médecin n'était guère apprécié surtout parce qu'il donnait un surcroît de travail à tout le monde. Il fallait toujours « passer derrière » ce résident. « Passer derrière » signifiait vérifier tout ce qu'il avait inscrit au dossier, ses observations comme ses ordonnances. C'était le genre à prescrire des doses trop fortes ou pas assez ou des médicaments contre-indiqués. Tout le monde le savait. Tout le monde craignait une gaffe de sa part. Aussi le surveillait-on. De façon plus ou moins directe, les autres médecins conseillaient même aux infirmières de l'avoir à l'oeil... En somme, un beau gros tas d'incompétence !... Comment avait-il réussi à obtenir son papier de médecin ?... Mystère et boule de gomme... avec un petit soupçon de jeu d'influence. On était médecin de père en fils dans sa famille... Vous devez vous dire que la chose est impossible. On multiplie tellement les barrages devant la faculté de médecine que seuls les génies et bêtes à concours peuvent y entrer. Pourtant, si vous réfléchissez un peu, si vous vous rappelez les tristes histoires qui sont arrivées à vous ou à des gens de votre entourage, vous découvrirez peut-être que vous connaissez un médecin incompétent... Quand on travaille plusieurs années dans un hôpital, forcément, on finit par en connaître certains dessous qui n'apparaissent pas à la première page des quotidiens. On apprend aussi un peu comment fonctionne dans la pratique tout ce beau monde de la médecine. Certains aspects sont assez intéressants, d'autres intrigants. En voici quelques-uns qui m'ont étonné. S'il faut une bonne dose d'équilibre pour travailler à l'urgence, il en faut aussi pour devenir médecin. Ainsi, dès la première semaine de sa première année à l'université du moins, ça se passait de la sorte à l'époque l'étudiant en médecine reçoit un cadavre. Un cadavre avec lequel il passe plusieurs mois. Ce sont les cours d'anatomie pratique. En fait, les étudiants peuvent être trois ou cinq à partager le même sujet s'il y a pénurie... Le cadavre assigné à chacun ou à chaque groupe repose sur une table dans le laboratoire de dissection et les étudiants passent une bonne partie de l'année à le défaire morceau par morceau, analysant à fond chaque partie. À la fin, il ne reste plus sur la table que la colonne vertébrale. (J'exagère un peu, mais à peine.) Tout a été disséqué et les étudiants sont censés savoir comment est fabriqué le corps humain de A jusqu'à Z. Cette première année, on s'en doute, constitue une petite épreuve que tous ne traversent pas avec succès. Les carabins passent donc une bonne partie de leur première année à disséquer un cadavre. D'après vous, de quoi parlent-ils le midi ?... Cette bonne habitude de parler métier aux repas ne les quitte plus par la suite. Vous dire les conversations ragoûtantes qu'on peut entendre à la cafétéria d'un hôpital !... Deux médecins mangent de bon appétit la nourriture infecte du lieu en discutant d'un beau cas de cancer sans négliger les détails... De façon générale, tous les employés qui ont affaire aux patients font de même. Mais quoi ? les professeurs discutent bien d'enseignement le midi, les mécaniciens, de transmissions et les fonctionnaires, de rien... À l'hôpital, avec le temps, on apprend à ne pas être trop dédaigneux... Au cours de sa dernière année d'études, l'étudiant en médecine ne fréquente pas vraiment l'université; en réalité, il travaille à plein temps à l'hôpital. Il y a le statut d'interne et reçoit un salaire, lequel autrefois était plutôt symbolique. On estime que l'étudiant en sait assez à ce moment pour commencer à soigner les gens, tout doucement et sous surveillance évidemment. On lui laisse tout ce qui n'est pas trop compliqué. À ce stade, les infirmières d'expérience s'amusent beaucoup à voir les internes tâtonner et apprendre leur métier. Ce n'est pas dit dans les manuels, et certains médecins prétentieux ne voudront jamais le reconnaître, mais nombre d'infirmières pourraient se vanter d'avoir « formé » bien des médecins sur le tas. Au cours de cette année, l'interne assiste aussi à des opérations, on lui fait tenir les écarteurs... Même s'il n'est pas encore médecin, en vertu d'une vieille tradition, dans l'hôpital, on l'appelle « docteur ». Il porte même une plaque à sa veste avec le DR de rigueur. Voilà qui mêle un peu les patients. Sa dernière année terminée, notre homme, sinon notre femme, devient médecin pour vrai, papier en poche. Il peut s'ouvrir un bureau sur la rue et accrocher sa plaque à la porte. Mais si la médecine générale ne le tente pas, il peut devenir spécialiste. Les options abondent : cardiologie, urologie, gynécologie, psychiatrie, etc. Il y en a une quarantaine... Le hic, c'est qu'à ce moment, il doit renoncer à faire plein de fric tout de suite et investir encore dans quatre années d'études et de travail à l'hôpital. Pendant ces années, il recevra un salaire, il est vrai, mais rien de comparable à ce qu'il ferait s'il allait s'ouvrir immédiatement un bureau sur la rue. Supposons qu'un jeune médecin diplômé veuille devenir cardiologue. Il travaillera pendant quatre ans à l'hôpital dans l'équipe de cardiologie. Il y suivra aussi des cours. Tout comme pendant sa dernière année d'internat, on lui donnera des tâches de plus en plus difficiles. Sous la surveillance d'un patron, il soignera les patients. En fait, il agit alors comme employé et collaborateur du patron. À la fin de ses quatre ans de spécialisation, notre homme, qui approche la trentaine, doit pouvoir traiter tout seul le plus mal en point des cardiaques. Alors, il obtient son papier de spécialiste. Il peut s'ouvrir un bureau sur la rue et y accrocher à l'entrée une belle plaque dorée : « Dr Joseph Bleau, cardiologue ". Dans le jargon de l'hôpital, ces quatre années de spécialisation sont appelées les années de « résidence » et tous ceux qui les effectuent sont nommés « résidents » ou « médecins-résidents ». Ceux-là n'ont pas volé leur petite plaque blanche à leur veste. Ils sont vraiment médecins, pas encore spécialistes cependant. Une fois spécialiste diplômé, en plus de faire du bureau, notre docteur travaillera surtout à l'hôpital, car il est cardiologue. Il doit nécessairement être attaché à un hôpital pour effectuer certains tests qui demandent des instruments compliqués. À ce moment, notre homme sera devenu ce qu'on appelle un « patron ». C'est maintenant à lui de former les internes et résidents. Dès lors, plus question de salaire. Le docteur Joseph Bleau est payé à l'acte... et les sous se mettent à rentrer. Il gagne maintenant beaucoup plus qu'un omnipraticien. Il n'a pas attendu pour rien. Chaque intervention a son prix. Tant de dollars pour un point de suture, tant pour une visite à la chambre, tant pour un examen, pour une appendicectomie, une rectoscopie, une ligature, etc. Le médecin à l'hôpital passe donc par différents statuts : d'interne à résident puis à patron. À l'urgence, la nuit, chaque fois que Florence appelait le médecin, ç'était toujours un interne. La nuit, l'interne se lève et examine le patient. Si le cas le dépasse, comme souvent, il réveille le résident de garde qui vient traiter le patient. Quant au patron de garde, il dort chez lui. Il faut un cas vraiment hors du commun pour le sortir du lit. Petit détail en passant, certains patrons s'obstinent à travailler à un âge avancé quand ils ne sont plus tout à fait en forme... Parfois le résident préfère de beaucoup que le patron reste couché...
Autre détail : tout ce récit se déroule dans un hôpital universitaire qu'il ne faut surtout pas confondre avec un vulgaire hôpital de campagne. Dans toutes les villes importantes, il y a des hôpitaux, par contre les hôpitaux universitaires n'existent que dans les grandes villes où l'on enseigne la médecine à l'université. On n'apprend pas à nager dans les livres et l'on n'apprend pas non plus à soigner les malades uniquement à l'école. Les apprentis médecins ont besoin de cobayes pour s'entraîner. Aussi dans chaque ville disposant d'une faculté de médecine, celle-ci passe des ententes avec différents hôpitaux pour que les étudiants puissent y effectuer des stages et apprendre leur métier sur le tas. C'est en forgeant qu'on devient forgeron. On trouve donc des internes et des résidents seulement dans les hôpitaux universitaires. Dans tous les autres, il n'y a pas d'étudiants; les médecins y sont tous qualifiés, en tout cas, ils ont leur diplôme. Quitte à en faire enrager quelques-uns, on pourrait prétendre que, de façon générale, les médecins sont plus compétents dans les hôpitaux universitaires. De fait, il est difficile de devenir patron dans un tel hôpital. L'homme doit avoir prouvé son savoir-faire, car il est appelé à enseigner, à former les jeunes médecins. On favorise aussi la candidature de médecins s'adonnant à la recherche en espérant que leurs travaux et découvertes profiteront à l'hôpital en lui apportant renommée et... subventions. Il y aurait lieu de mentionner aussi tous les jeux d'influence qui se déploient pour l'obtention d'un poste de patron et les petites cliques qui se forment entre médecins souvent apparentés, mais ceci est une autre histoire... tout comme le partage des lits. Dans un hôpital, chaque médecin a droit à un certain nombre de lits où il peut faire coucher ses patients. Certains possèdent trente lits, d'autres quatre seulement. Plus on a de lits, plus ça paye, évidemment. Autre terrain pour les jeux d'influence. Si l'hôpital universitaire emploie souvent de grands spécialistes, pour le patient ordinaire, il présente toutefois un petit danger. À l'urgence, on y est d'abord examiné par un interne, et dans son ignorance, ce dernier peut facilement se tromper sur le diagnostic. Enfin, on n'affiche pas au-dessus de la porte « Hôpital universitaire » ou « Hôpital ordinaire ", aussi le commun des mortels ne sait généralement pas la différence. Disons enfin un mot au sujet des médecins qui pratiquent la nuit. À l'hôpital, les internes et résidents travaillent cinq jours par semaine mais sur ces cinq jours, ils sont de garde pendant une nuit. Cela veut dire que le médecin peut travailler toute une journée, toute une nuit et toute la journée du lendemain. La chose se produit rarement, mais elle arrive quand même. Habituellement, le résident peut dormir quelques heures pendant sa nuit de garde, mais, parfois, certains cas compliqués l'obligent à rester debout toute la nuit. Vous pouvez imaginer que, le lendemain après-midi, il n'est pas nécessairement dans son assiette... pourtant, il doit continuer à soigner des patients et même à faire des opérations (sous surveillance évidemment). Cela est censé l'entraîner pour le dur métier de médecin. De fait, un patron peut se trouver dans la même situation; s'il est appelé à faire une opération urgente la nuit, il devra quand même faire sa journée le lendemain. On apprend donc aux médecins à se passer de sommeil. N'empêche, tous les organismes ne résistent pas aussi bien à cette privation, et si vous deviez vous faire traiter par un médecin, vous souhaiteriez qu'il ait les yeux en face des trous, entre autres, pour qu'il ne confonde pas, disons, votre oeil gauche avec votre oeil droit...
Permettez une polissonnerie. À l'urgence, la nuit, la hiérarchie n'existait pas. Tout le monde, médecins, infirmières et infirmiers, se tutoyait gros comme le bras. Parfois, au poste, vers 6 ou 7 heures du matin, un médecin osait se plaindre de son sort : La moitié de la nuit debout, et encore une journée à faire ! Je m'ennuie de ma mère ! Alors, moi, qui n'avais rien foutu de la nuit, je l'encourageais suavement de ces mots : T'as pas voulu t'instruire, ben, travaille !...
Puisque nous sommes à parler de sommeil, vidons le sujet. C'est là le gros problème de tous ceux qui travaillent la nuit. Rares sont les personnes qui peuvent dormir facilement le jour. Les infirmières, dès qu'elles ont le minimum d'ancienneté nécessaire, s'empressent de réclamer un poste de jour simplement pour pouvoir enfin dormir à leur aise; voilà pourquoi, dans les hôpitaux, le personnel de nuit est relativement jeune. Au temps où se déroule ce récit, les infirmières n'avaient droit qu'à une fin de semaine sur trois. Leurs autres jours de congé étaient répartis de façon plus ou moins fantaisiste au milieu de la semaine. Elles passaient donc leur temps à se promener d'un horaire à l'autre sans aucune régularité. Il est facile de se ruiner la santé, entre autres l'estomac, dans des conditions pareilles. Pour ma part, j'avais toujours toutes mes fins de semaine, de trois jours même, car le vendredi je demeurais debout pour m'ajuster à l'horaire de tout le monde; le lundi matin, après ma nuit de travail, je me recouchais reprenant l'horaire de nuit. Je ne dormais donc que six nuits par semaine, mais profondément. Grâce à une heureuse constitution, j'étais toujours en forme. En fait, je dors encore mieux le jour que la nuit, je l'ai découvert à l'usage. Pour être franc, je dormirais tout le temps.
Chaque fois que l'un de nous était en congé, quelqu'un venait le remplacer, soit un employé à temps partiel, soit quelqu'un de l'équipe volante. Notre petit groupe de cinq était donc souvent perturbé. En fait, nous demeurions les piliers de l'urgence, mais bien d'autres personnes gravitaient autour. Parmi les remplaçantes, certaines faisaient quelques mois, puis se trouvaient un poste permanent ailleurs dans l'hôpital, d'autres ne faisaient que passer. L'une d'elles mérite qu'on la regarde un peu, d'abord parce qu'elle était bien sympathique, ensuite parce qu'elle nous a fait rire un sacré bon coup.
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