| . | La visL'histoire se terminait quand je suis arrivé à minuit, aussi je vous résume ce que m'ont conté les filles de l'équipe du soir.À la fin de l'après-midi, vers 16 heures, un jeune ouvrier dans la vingtaine avancée se présente à l'urgence, tout comme le cas précédent, sur ses deux pieds et en pleine forme. Lui aussi n'a qu'une petite coupure et il s'agit d'un accident du travail encore. Légère différence cependant, la coupure cette fois se situe près de l'oeil, en fait, sous le sourcil à l'intérieur de l'orbite de l'oeil, au-dessus de la paupière. L'ouvrier explique qu'il était à enfoncer des vis avec un pistolet à pression pneumatique et que l'une a dû rebondir, car il a subi un choc près de l'oeil. De fait, on voit, sous l'arcade sourcilière la petite coupure qui a cessé de saigner. On installe donc cet ouvrier comme le précédent pour lui donner le même traitement, sauf que tout se passe moins vite. Le jour, les malades ne manquent pas et le personnel n'a pas le temps de tricoter... Pendant que le jeune homme attend, on reçoit un coup de téléphone. C'est un contremaître inquiet qui appelle et demande à parler au médecin qui traite notre patient. Il raconte que, sur les lieux de l'accident, on cherche partout la vis coupable, mais qu'on ne la trouve pas... Ah ! Bon... Le médecin, rendu soupçonneux, prescrit une radiographie du crâne, même si le jeune homme ne donne aucun signe de malaise. De fait, ce dernier parle avec un autre patient et rien ne semble l'incommoder. En se rendant à la salle de radiographie, il marche normalement comme n'importe qui. Il en revient de même ensuite, se rassoit et reprend la conversation. Une fois les films développés, émoi chez les radiologues : la vis coupable est logée au fond du crâne du jeune homme ! Pénétrant sous l'orbite de l'oeil, elle a suivi la voûte crânienne d'avant en arrière pour s'arrêter où on la voit sur la radio... Inutile de vous dire qu'on fait installer l'ouvrier sur une civière. Il n'y comprend lui-même absolument rien, car il se sent en forme... On fait venir les neurochirurgiens pour examiner la radiographie. Leur verdict tombe comme la guillotine : le cas est absolument inopérable. Pour aller chercher cette vis, il faudrait tuer le patient. Le malheur, c'est que, de toute façon, cette sacrée vis le tuera. Bien des vétérans portent des éclats d'obus dans leur corps, mais on ne vit pas longtemps avec une vis dans le crâne. De fait, autant vous le dire tout de suite, à 11 heures 30, ce jeune homme était mort. Sur la civière, il s'était progressivement affaibli. Après l'avoir informé de son état, à sa demande, on avait fait venir sa femme, car il était marié. Elle lui avait tenu compagnie ce soir-là pour la dernière fois alors qu'il était parti le matin en parfaite forme. Mettez-vous à leur place et imaginez ce qu'a pu être leur conversation... À 21 heures, l'homme avait perdu conscience. Ensuite le pouls et la pression avaient régulièrement diminué pour s'arrêter à 11 heures 30. Quand je suis arrivé à minuit, je n'ai vu que le corps... et la radiographie...
C'était une petite coupure due à une petite vis... Un fil... la vie...
* * * Au suivant : Internes et résidents Table des matières |
. |