| . | Fffflioc !Un homme dans la trentaine, bien bâti et visiblement en excellente forme vient nous voir pour une petite coupure à la main... vers 5 heures du matin. Pas le choix, c'est un accident du travail. En toute autre circonstance, il aurait simplement mis un sparadrap dessus et continué ce qu'il faisait, mais la possibilité de se faire payer une heure ou deux de congé a été trop forte. Peut-être aussi nous est-il simplement envoyé par un contremaître consciencieux qui redoute les infections et les empoisonnements ? Une fois l'incident rapporté et consigné, on a une preuve advenant des complications. Mieux vaut prévenir et dégager sa responsabilité.Quoi qu'il en soit, la blessure est insignifiante. Je fais mon petit dossier, puis conduis le patient à côté du poste où Florence le fait simplement asseoir sur un de nos deux sièges d'écolier. L'interne, qui se trouve heureusement dans les parages on n'aurait pas aimé le réveiller pour une telle peccadille prescrit un petit pansement et le vaccin antitétanique de rigueur. Pour quelque coupure que ce soit, personne n'y coupe... Le tétanos, paraît-il, n'a rien d'agréable et ça s'attrape de préférence avec des lames ou des clous rouillés. Florence a vite fait de s'occuper du patient. Elle lui demande ensuite de rester assis quelques instants et s'installe au poste afin de remplir les papiers, car l'homme devra revenir à un rendez-vous en chirurgie pour faire vérifier sa petite plaie. Pendant ce temps, j'ai regagné mon bureau où je suis revenu me plonger dans mes propres paperasses. Soudain, j'entends un de ces fffflioc! Un bruit vraiment spécial, celui que ferait peut-être un sac de sable tombant de huit pieds sur le terrazzo. Je n'ai jamais entendu un tel bruit de ma vie et pourtant, sans réfléchir, je sais exactement ce qui vient de se passer. Pour une fois, mon derrière bondit. En quelques enjambées, j'arrive au poste et sitôt auprès du corps de l'homme. Il gît par terre et l'interne essaie de le relever. Je l'assiste et ensemble nous aidons l'homme qui reprend conscience à regagner sa chaise. Ah! Cette chaise, il n'aurait pas dû la quitter si tôt! L'homme n'a rien de cassé, heureusement, et ne ressent aucune douleur. Il se demande seulement ce qui vient de se passer. Moi aussi. Alors Florence explique: Je vous avais dit de rester assis ! Parfois, des gens perdent connaissance après avoir reçu un vaccin. Et sourire en coin, elle ajoute: Il faut toujours écouter l'infirmière... Vous auriez pu vous fendre le crâne sur le terrazzo. Comptez-vous chanceux ! Pendant que Florence remplissait les papiers, sans doute attiré par sa beauté teintée d'exotisme, l'homme s'était levé pour venir lui parler et la regarder de près. Au poste s'étire un long bureau où peuvent s'asseoir quatre personnes. Le panneau avant de ce bureau dépasse la surface de travail d'une vingtaine de centimètres et forme alors comme une tablette. Se penchant devant Florence, l'homme avait posé les coudes sur cette tablette. Et tout d'un coup, les coudes et leur propriétaire ont disparu !... Fffflioc ! Il s'est étalé de tout son long et sur notre beau terrazzo plus dur que le béton ! Simple évanouissement. Maintenant, l'homme a parfaitement repris connaissance et il nous quittera quelques minutes plus tard pour aller reprendre son travail. Au fond, je crois me souvenir de ce fait anodin simplement parce que je n'ai jamais pu oublier le fameux fffflioc ! Quel bruit bizarre ! Au théâtre ou au cinéma, on entend régulièrement des corps s'effondrer, mais croyez-moi, ils ne l'ont pas vraiment. Les comédiens apprennent à tomber; au théâtre, ils se retiennent toujours un peu et se débrouillent pour ne pas se blesser. Au cinéma, on tente d'imiter le bruit par des effets sonores. Mais en réalité, le bruit d'un corps humain qui s'effondre sans aucune retenue est tout simplement inimitable. Il faut l'avoir entendu par une nuit silencieuse... On m'avait déjà parlé de ces évanouissements qui surviennent à la suite d'un vaccin, mais jusque-là, j'y croyais plus ou moins. Maintenant, plus de doute, le fffflioc ! était convaincant. L'homme avait perdu connaissance quelques secondes seulement, assez longtemps toutefois pour s'effondrer complètement. Étrange, ne trouvez-vous pas ? On voit régulièrement dans les hôpitaux des durs à cuire et fiers-à-bras trembler de partout quand il faut leur faire une injection. Mais dans ce cas-ci, l'évanouissement n'a rien à voir avec la phobie des piqûres. Il se produit sans raison apparente. Peut-être enfonce-t-on l'aiguille sur un point d'acupuncture ayant rapport à l'équilibre ou à la conscience ? Allez donc savoir !
Cette coupure de rien du tout aurait donc pu avoir de lourdes conséquences. La semaine prochaine, je vous parlerai d'une autre qui en eut justement.
* * * Au suivant : La vis Table des matières |
. |