L'URGENCE AU RALENTI
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L'érection perpétuelle


      Une nuit, vers une heure, alors que l'urgence est toute tranquille, j'entends la porte. Je suis à mon bureau plongé dans mes paperasses. Levant la tête, j'aperçois un petit homme âgé, vêtu d'un paletot sombre, muni d'une canne et qui avance doucement dans le corridor. Un instant, je me demande s'il n'est pas aveugle. Aussi je me lève et vais le rencontrer.

       Comme je l'approche, je me rends compte qu'il s'agit d'un petit monsieur bien propre et cravaté. Son visage marqué de rides profondes indique bien le ravage du temps, mais de près il fait tout au plus 60 ans. Il porte des verres très épais. Qu'est-ce qui peut bien l'amener à l'urgence à cette heure, celui-là ? À première vue, rien ne laisse croire qu'il est blessé ou malade. Je l'aborde avec la question classique :

       – Bonsoir, qu'est-ce qui ne va pas ?

       Derrière ses lunettes, ce presque vieillard a des petits yeux fouineurs, mais il n'ose me regarder en face. De fait, il déballera son histoire avec une certaine gêne en regardant de biais. Sans avoir l'air méchant le moins du monde, son visage n'a rien de souriant. Il paraît tout fermé sur lui-même. Fuyant donc mon regard, cet homme me confie :

       – J'ai des problèmes particuliers.

       Ah ! La belle réponse! Je m'en doutais un peu ! Allez donc savoir ce que c'est ! Alors, je demande des précisions :

       – De quel genre exactement ?

       Secondes d'hésitation. Ça n'a pas l'air facile à sortir. Enfin d'un ton calme et confidentiel, la tête de côté, il passe à l'aveu :

       – Voyez-vous, c'est que j'ai des érections !

       Eh bien ! Bravo ! Imaginez : un homme de presque 60 ans qui se présente à l'urgence au milieu de la nuit parce qu'il bande ! J'en connais de son âge et des moins jeunes qui, à sa place, ne songeraient pas à venir s'en plaindre ici !... Mais bon, j'ai appris à ne pas pouffer de rire au nez des patients. Je garde donc une mine imperturbable.

       Et puis, sur le coup, je me rappelle aussi le mot « priapisme » que j'ai lu dans le dictionnaire des diagnostics pendant que je flânais à l'admission, mot qui m'avait bien intrigué à l'époque. Une curieuse affection, celle-là : le pénis entre en érection sans motif valable et se maintient dressé envers et contre tout. Que les libidineux ne se réjouissent pas trop : cette érection peut faire amplement souffrir et n'a aucune cause sexuelle; elle est le symptôme de problèmes abdominaux plus graves.

       Suis-je devant un cas de priapisme ? Je n'en ai pas encore vu; ce serait le premier ! Visiblement, l'homme n'est pas un farceur. D'un autre côté, comme il ne paraît pas souffrir sérieusement, je le questionne un peu plus au sujet de ses « érections » :

       – Vous en avez souvent ?

       – Oh ! oui ! répond-il, comme s'il les voyait en rangées...

       – Et ça dure longtemps ?

       – Oh ! oui !

       Décidément, il est avare de détails. Il n'a pas du tout le ton vantard, mais au contraire, plutôt plaintif, comme s'il constatait un mal embarrassant. Je poursuis :

       – Combien de temps ça dure ?

       – ... (Pas de réponse.)

       – Une heure ?

       – Plus que ça !

       – Deux heures ?

       – Plus que ça ! bisse-t-il d'une voix éteinte mais ferme.

       Il a l'air sûr de son coup. Jusqu'où peut-il aller ? Comme aux enchères, j'ajoute :

       – Trois heures ?

       – Plus que ça !

       – Quatre heures ?

       – À peu près, se contente-t-il de répondre.

       Ouf ! Il était temps qu'il s'arrête ! J'étais sur le point de me sentir minable... D'accord, la chose est digne d'admiration. Mais pourquoi vient-il nous voir cette nuit ? Je lui demande :

       – Et ça fait longtemps que ça dure ?

       – Oh ! oui !

       Encore une réponse qui dit tout et rien à la fois. Alors, sentant qu'il nous faut quelque chose de plus concret pour appeler le médecin, je m'enhardis à lui poser carrément cette question :

       – Dans le moment, est-ce que vous êtes en érection ?

       – Oui ! répond-il de son ton faible mais catégorique.

       – Et ça fait longtemps ?

       – Oh ! Oui !

       – Quatre heures ?

       – À peu près...

       Bon, bon, bon. Tiens, tiens ! En passant, vous remarquez à quel point le contexte de l'urgence nous force à passer par-dessus certaines conventions. Revoyez la scène : un jeune homme dans la gaillarde vingtaine debout devant un quinquagénaire avancé, visiblement bien éduqué; ils n'ont pas été présentés, se connaissent depuis une minute à peine et, presque de but en blanc, le jeune demande au vieux s'il est bien bandé !

       En bonne logique, maintenant, je devrais lui dire : « Montrez-la donc ! » mais ce n'est pas à moi de le faire. Je demande donc au vieil homme d'attendre dans mon bureau et me dirige vers le poste. En franchissant les dix mètres qui m'en séparent, un large sourire s'épanouit en mon for intérieur et un petit sur mon visage : dans ce cas-ci, que va faire Florence ? Ah ! Ah ! C'est ici que je l'attends ! Si elle se montre devant le bonhomme, belle et sémillante comme elle est, elle risque d'aggraver sérieusement son mal... D'un autre côté, il faut bien qu'elle le voie avant d'appeler le médecin... Ce type est peut-être vraiment malade... quoiqu'on puisse en douter par la façon dont les choses se présentent. Bref, en arrivant au poste, les mains dressées devant moi en signe d'interdiction, je dis tout bas à Florence :

       – Impossible Florence, tu n'iras pas voir ce patient !

       – Qu'est-ce qui se passe encore, Julius ?

       – Nous avons un cas de priapisme !

       Avec les circonlocutions qui s'imposent, je lui raconte l'histoire et lui explique que le pénis de ce patient risque d'exploser si elle se présente devant lui... Paul, également assis au poste, surabonde dans mon sens... Et si vous voyiez cette superbe Florence, vous surabonderiez aussi !

       Sachant accepter les compliments, Florence sourit de coin des lèvres et des yeux. Après mûre réflexion, elle décide de venir au moins regarder notre visiteur. Une fois devant lui, elle le jauge d'un coup d'oeil et lui déclare en gardant bien son sérieux :

       – On m'a expliqué votre problème. Ça ne sera pas long, un médecin va venir vous voir. On va vous inscrire d'abord.

       – Merci, répond le petit homme d'un air contrit.

       Il doit se dire que son zizi dérange et fait lever bien du monde... Je lui tape son dossier rapidement. Paul l'amène ensuite à la salle de chirurgie où il lui demande de se déshabiller et de revêtir la superbe jaquette de l'hôpital en attendant le médecin. Pour ne pas gêner l'homme plus encore, Paul ne l'assiste pas dans cette délicate opération et revient au poste où, comme on peut s'y attendre, Florence, Anne, et Madeleine appelée d'urgence, soupèsent déjà la gravité du cas avec des sourires entendus.

      Finalement le médecin réveillé arrive. On lui résume l'histoire et il se rend en salle de chirurgie « examiner » le patient. Il passe un gros dix minutes avec lui et pendant ce temps nous nous perdons en conjectures au poste. De nos trois infirmières, aucune encore n'a jamais eu sous la main un véritable cas de priapisme.

       Enfin, le médecin revient vers nous avec un air très perplexe... Évidemment, nous le regardons avec des points d'interrogation plein les yeux... Alors, d'un ton désabusé, il demande à Florence de préparer pour le patient un rendez-vous en psychiatrie...

       Une fois l'homme parti, le médecin inscrit sa petite note au dossier, puis il nous fait part des aveux, somme toute pathétiques, de ce patient. Écoutez les.

       Ce pauvre quinquagénaire tout au long de son enfance avait reçu une éducation chrétienne comme on n'en donnait qu'au Québec, c'est-à-dire puritaine et archiscrupuleuse où tout ce qui avait un rapport avec le sexe était considéré comme un péché épouvantable. Le salut de l'âme était une affaire de cul, ou plutôt de non-cul. Notre homme était adolescent dans les années 20, pensez-y ! Moi-même, j'ai déjà entendu un prédicateur nous dire au collège : « Si le diable veur s'emparer de votre âme, il vous apparaîtra dans le corps d'une femme ! » C'est vous dire... Ah ! Les voleuses de vocations !

       La vie d'adulte de cet homme avait été un dur combat contre la chair. Étant lui même très religieux, il prenait soin d'éloigner les pensées impures. Mais l'animal en lui l'obligeait à une lutte constante. Comble de malheur pour ce pauvre pécheur, à l'époque, le grand couturier Ohrad Lattouf avait réussi à imposer outre-frontières une mode qui avait gagné notre Québec protégé. Les minijupes et minirobes triomphaient partout ! Nos femmes, en pleine crise d'exhibitionisme longtemps refoulé, montraient maintenant à tout venant le maximum de cuisses possible !

       Ce pauvre homme en devenait maboule. À chaque coin de rue, les cuisses légères de nos adorables Montréalaises composaient pour lui un ballet sexuel orgiaque et démentiel. Le diable tapi dans son corps l'obligeait à dresser son sémaphore en réponse à toutes ces invites. Même à l'église, avait-il confié au médecin, dès qu'il sortait du confessionnal après s'être accusé de ses vilains fantasmes, les cuisses des jeunes pénitentes recueillies le faisaient replonger dans ses abominables pensées, et son appendice viril, témoin de tant de festins vivants, repartait à la conquête de nouveaux sommets ! Visiblement, aucun problème abdominal à l'origine de ses érections persistantes...

       Ces révélations nous laissent un peu pantois. Se peut-il qu'à cet âge, on soit encore obsédé à ce point ? Paul et moi convenons que nous avons devant nous une longue route, difficile et semée d'embûches...

       – Ah ! la dure condition masculine !... (Paul)

       – Pauvres victimes que nous sommes !... (moi)

       – Elles ont pas fini de nous faire souffrir !...(Paul)

       – Et ça ne meurt qu'un quart d'heure après la mort !... (le médecin)

       Par ailleurs, nous nous accordons pour admirer presque jalousement la vitalité satyrique de cet homme... L'avez-vous remarqué ? dans ce genre de discussions, les femmes ne se contentent pas de considérations abstraites. En personnes pratiques, elles veulent des détails bien concrets. Aussi Florence demande-t-elle au médecin :

       – Puis, dans quel état était la chose ? L'as-tu vue bien relevée ?

       – Eh non, répond-il. C'était retombé juste avant que j'arrive, qu'il m'a dit, le patient...

       Cette nuit-là, un pauvre obsédé religio-sexuel a quitté l'hôpital avec un rendez-vous en psychiatrie dans sa poche. S'y est-il jamais rendu ? On peut en douter. Il aurait sans doute préféré qu'on lui donne un médicament pour empêcher ses érections. Cas plutôt rare, avouons-le – combien se présenteraient dans l'espoir inverse !... Chose sûre, il nous a quitté la mine piteuse, si l'on me permet ici de contrepéter...

       « Priapisme », ce mot ne vous semble pas un peu curieux ? Les médecins ne peuvent s'exprimer comme tout le monde. Il ne leur viendrait pas à l'idée de parler d'«  érection persistante  », encore moins de « bandage permanent ». Ils sont donc allés fouiller dans la mythologie grecque pour trouver un nom à cette affection et ils ont fabriqué le mot « priapisme ». Doux euphémisme, mais seulement pour ceux qui ne connaissent pas Priape. C'était un petit dieu espiègle de l'Olympe qui en avait une grosse comme ça et qui se promenait partout bandé à tout rompre. Fils de Dyonisos, toujours bandé lui aussi, et d'Aphrodite, déesse de l'amour, il avait de qui tenir. Le pouvoir génésique de Priape était érigé en culte... Les femmes le priaient pour être fécondées...

       Je n'ai rencontré que deux vrais cas de priapisme par la suite. Le premier, je m'en souviens, tournait en rond dans mon petit bureau comme un ours en cage. On nous l'avait envoyé du Bas-du-Fleuve par avion au milieu de la nuit. Celui-là n'avait pas envie de rigoler et paraissait souffrir un petit martyre. Il n'avait pas été traité à l'urgence, son lit était déjà réservé sur les étages et je n'avais fait que l'inscrire.

       L'autre cas fut plus amusant, car la victime ne semblait pas souffrante. Il s'agissait d'un professeur dans la quarantaine, avec collier de barbe, et plutôt beau mâle. Il était arrivé dans la soirée et les filles de soir, sans faire les gorges chaudes, échangeaient allusions plus ou moins gaillardes. Elles sympathisaient fort avec lui... Le plus drôle avait été sa traversée de l'urgence couché sur la civière pour se rendre aux rayons-X.

       Imaginez un mâle en érection couché sur le dos et recouvert d'un simple drap. Vous verriez facilement une petite tente au centre... Or, pour éviter de se donner en spectacle, le distingué professeur avait relevé les genoux, ce qui faisait une énorme tente... mais au mauvais endroit, si je puis dire. Sur son passage, en catimini, les filles échangeaient clins-d'oeil et sourires complices... Le professeur se doutait bien qu'il faisait figure de vedette d'un soir et, souriant modestement, il semblait accepter son rôle avec philosophie...

       Jusqu'à tout récemment, il se trouvait des candidats au priapisme. On parle beaucoup des femmes qui se font bourrer les seins de silicone pour ressembler à des poupées Barbie, mais certains hommes au pénis défaillant sont aussi allés se le faire injecter de silicone ou d'un autre produit. Le problème, dans leur cas, c'est qu'ensuite ils ne peuvent plus débander. Ils se promènent partout avec une érection de plastique permanente. Ça doit être un peu encombrant ailleurs qu'au lit... Et maintenant qu'il y a le Viagra, ils doivent se faire dire : « Qu'est-ce que tu fais avec ton érection sous le bras ? »



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