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Le gelé


      Nous sommes maintenant en hiver. Il fait un froid de canard sibérien, autrement dit i fat frette. C'est plein de neige dans les rues. Trois heures du matin. Les policiers nous amènent un numéro spécial, une grande échalote de six pieds, un jeune homme d'environ 20 ans, debout, énervé comme dix et parlant anglais en plus. Chose curieuse, il est pieds nus, en plein hiver ! Mais cela n'est rien, pour tout vêtement, il n'a que deux draps que les policiers lui ont jetés sur les épaules. Aussitôt entré à l'urgence, les deux agents cessant de le maintenir, il envoie voler les draps et apparaît flambant nu tel que Dieu l'a créé.

       Hé ! Hé ! En pareil cas, on se pose quelques questions. D'où sort cet olibrius ? Que fait-il tout nu ? Qu'a-t-il à gesticuler tant et que raconte-t-il ? Car il est en grande discussion avec les policiers. Heureusement, il n'a pas l'air méchant du tout et les agents ne sont nullement nerveux, ils ont plutôt l'air de s'amuser...

       Bientôt, Florence et Anne, accourues voir le spectacle, Paul et moi-même, échangeons un coup d'oeil entendu. Nous comprenons ce que les policiers ont eu le temps de saisir avant nous. Ce futur patient est gelé, mais sans que l'hiver soit en cause. Il est en voyage... Et son voyage, c'est le peace and peace. Il essaie de convertir les policiers. Il se fend la margoulette à leur expliquer que nous sommes tous frères et qu'il faut s'aimer. Il en remet, nous prend tous à témoins, gesticule, tâche de se faire convaincant. Il danse d'un pied sur l'autre et sa molle quéquette entraînée par les deux valseuses participe à ce ballet psychédélique...

       Que feriez-vous avec un pistolet pareil dans votre salon au milieu de la nuit ? Cela saute aux yeux, ce brave jeune homme a abusé non pas d'alcool, mais de petites pilules vendues ailleurs que dans les pharmacies. On ne peut cependant parler de bad trip. Ce serait plutôt un good trip. Mais dangereux quand même, car les policiers finissent par nous expliquer qu'ils ont cueilli notre hurluberlu à une intersection. Tout nu dans la rue, il allait taper sur le capot des voitures à l'arrêt au feu rouge, en prêchant à tue-tête :

       – We are brothers ! We are brothers !

       Son ardeur apostolique semblait le réchauffer, car le froid, rigoureux cette nuit-là, ne le dérangeait nullement. En somme, la foi à faire fondre la neige, à défaut de transporter les montagnes. Plus un tout petit peu de drogue...

       Qu'on ne rêve pas trop. Bien que flambant nu devant deux infirmières séduisantes à souhait, notre apôtre ne manifeste aucune intention bassement charnelle. Sa nudité est celle de la nature, de la pureté, de l'innocence. Nous sommes tous des brothers, il n'est pas question de sisters. Sa marotte, c'est le peace seulement, le love n'est pas au programme.

       Finalement, nous parvenons tant bien que mal à le calmer un peu. Nous acceptons d'être ses brothers pour toujours et les policiers le laissent à notre garde. On ne peut décemment pas le renvoyer tout nu dans la nuit, vous êtes bien d'accord. Et sa place n'est pas au poste de police... ou au commissariat, comme disent les Français.

       Grâce aux dons de persuasion de Paul, l'énergumène accepte en fin de compte notre hospitalité. Il consent même à se coucher dans un lit propre et blanc. Nous allons le garder à l'Observation où Madeleine, notre troisième infirmière, veillera sur lui. Comme il est devenu coopératif, je réussis sans trop de peine à lui faire un dossier qui se tient. Vu qu'on le garde dans une chambre pour le reste de la nuit (Hé, nous en avions des chambres à l'époque  !), je dois lui demander le numéro de téléphone et l'adresse d'un parent ou d'un ami qu'on pourrait appeler en cas d'urgence..., ce qui, dans ces lieux, veut plutôt dire en cas de malheur... L'état et l'accoutrement du personnage me font supposer qu'il ne demeure pas chez popa-moman. Aussi pour faire cool, je lui demande s'il ne pourrait pas nous donner le numéro de téléphone d'un ami.

       – Do you have any friend that we could call in case of emergency ?

       Comme réponse, il s'assoit brusquement dans le lit. Tendant les bras vers moi, écartant les doigts dans un geste qui se veut convaincant, il me déclare :

       – I have no friend !... We're all BROTHERS !

       Ça va, ça va, j'ai compris. Je lui demande alors l'adresse d'un brother qu'il me fournit volontiers.

       Avec un bon calmant, nous avons réussi à l'endormir pour la nuit. J'ai appris la suite le lendemain, ou si vous préférez, la nuit suivante. Le bonhomme avait eu son congé dans la journée. Chose amusante, quand il s'était réveillé au matin, l'effet de ses pilules s'étant évanoui, son trip était fini. Il n'était plus aussi expansif ni exhibitionniste, mais demeurait gentil et poli. Il s'était même excusé de nous avoir dérangés... En somme, il s'agissait d'un bon garçon qui en avait juste pris un peu trop... Un bon garçon drogué, même anglais, ça se trouve... Et l'enseignement de cette histoire, c'est qu'on n'a pas froid quand on est gelé.




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