| . | L'alèse grouillanteSept heures du matin. Kecling-keclang. Quelqu'un s'annonce. Un pauvre homme entre deux âges s'approche timidement de mon bureau. Grand et maigre, mal rasé, les cheveux sales, accoutré comme la « chienne à Jacques », il projette à cent pieds l'image de la petite misère physique et intellectuelle. Il fait environ 40 ans. Qu'est ce qui ne va pas, monsieur ? que je lui demande. Alors, d'une voix cassée, hésitante et chevrotante, il me répond : Ma mère... m'a dit... de venir... à l'hôpital. Ça commence bien ! Un bonhomme de 40 ans qui vit encore sous le jupon de sa moman. On aura tout vu ! La consigne... ne jamais se surprendre de rien... Bon, d'accord. Et pourquoi elle vous a dit de venir ici ? Bin, c'est à cause de ma jambe. Il n'est pourtant pas entré en boitant. Qu'est-ce qu'elle a votre jambe ? Le pauvre grand bébé de 40 ans paraît gêné. Il ne sera pas facile de lui tirer les vers du nez, et on ne croirait pas si bien dire. Elle est malade... Voilà toute sa réponse. Ça m'en dit long. Assoyez-vous donc, que je lui demande. Il m'obéit sagement. (Oui, c'est un simple d'esprit, je vous l'accorde.) Montrez-moi ça ! Il me jette un regard d'enfant coupable et n'ose bouger. Relevez votre pantalon ! Alors, il se décide et tire un bon coup sur la jambe de son pantalon. Beurk ! O. K., O. K., ça va, ça va, lui dis-je. Ce que j'ai vu me suffit et je vais au poste avertir Anne « en avant » cette nuit-là. Puis je reviens inscrire notre patient et lui dit ensuite de me suivre. Il marche lentement, mais ne boite pas, notez-le bien. Au poste, on le fait asseoir sur un siège d'écolier dans un de nos deux « cubicules ». Anne lui demande de se déchausser... et lui, pour sa part, s'inquiète : Est-ce que vous allez appeler ma mère pour lui dire que je suis rendu ? Oui, oui, vous en faites pas, le rassure Anne. Allez, ôtez votre soulier ! Ce faible d'esprit essaie de se déchausser, mais par la façon dont il s'y prend, il lui faudra une bonne heure. Aussi Anne décide de l'aider. La chaussure mise de côté, elle relève le pantalon du patient. Beurk-beurk ! Du bout des doigts, elle pince, presque entre ses ongles, le haut de la chaussette d'une propreté plus que douteuse, vous vous en doutez. Mais ça, on s'y attend. La vraie surprise, c'est autre chose... Anne achève de retirer la chaussette, et nous sommes là, elle, Paul et moi, à regarder ce pied et cette jambe... et les yeux nous sortent de la tête !... Un instant, nous sommes sidérés. On pense avoir tout vu, que plus rien ne peut nous impressionner et pourtant... Ce pied... cette jambe !... Ouach et ouache ! Les veines bleutées ressortent sur un fond tantôt noir, tantôt blanc... tantôt jaune ou bourgogne. Toute la surface du pied et de la jambe n'est en réalité qu'une plaie galeuse et purulente... À première vue, c'est la gangrène en grand. Comment ce pauvre homme fait-il pour marcher, pour ne pas pleurer, ne pas hurler ? Ses nerfs sont-ils morts ? Nous regardons cette jambe comme hypnotisés et en la regardant, nous finissons par apercevoir l'incroyable Préparez vos haricots ! Ça bouge sur cette jambe ! Nous distinguons nettement des sortes de vibrations luisantes à la surface de la jambe et qui sortent par de petits trous. Nous n'en croyons pas nos yeux !... Puis des petits morceaux de jambe, pas plus gros que des rognures d'ongles se mettent à tomber par terre. Nous ne le croyons pas, mais nous le voyons : ce sont des vers ! de petits vers blancs, de ceux qu'on nomme asticots et qui s'amusent à bouffer les cadavres ! Mais voilà le hic ! le retardé mental assis devant nous est bien vivant. Il parle et peut réfléchir dans la mesure de ses moyens. En plus, il ne se plaint pas, il s'inquiète plutôt pour sa mère qui s'inquiète pour lui ! Paul va chercher une alèse qu'il déplie et étend par terre sous le pied du patient. Les asticots se détachent de la jambe et tombent dessus régulièrement. Bientôt l'alèse en est couverte. Et ça grouille !... La jambe de cet homme n'est plus qu'une charogne !... Nous avons devant nous un mort vivant. Et pourtant l'homme n'a pas du tout l'air d'un agonisant. À la rigueur, on croirait qu'il n'est même pas concerné. Les médecins appelés en consultation sont perplexes... Ils décident d'attendre pour faire voir ce cas pour le moins original au patron en dermatologie le matin. Pour ma part, j'imagine facilement qu'on lui amputera la jambe dans la matinée. Ce en quoi je me trompais. Comme ma nuit était terminée, je suis rentré chez moi dormir d'un bon sommeil réparateur... Le soir suivant, vous pensez bien que je me suis informé, comme les autres, de ce qu'on avait fait de ce patient. J'ai encore peine à le croire aujourd'hui. mais, d'après ce qu'on nous a dit, il avait eu son congé dans la journée, sans qu'on lui coupe même un bout d'orteil ! Apparemment, ce n'était pas grave... et l'infection pouvait être traitée à partir de simples pommades... Sous-doué comme il l'était, je suppose que ce pauvre homme a dû mourir tranquillement infecté jusqu'au cerveau, car il n'avait sûrement pas assez de bon sens pour se traiter lui-même à la maison avec les médicaments qu'on lui avait remis...
Qu'on le veuille ou non, on s'endurcit dans une urgence. Mais parfois, on a l'impression d'atteindre une limite. Cette image des asticots tombant de la jambe sur l'alèse m'est restée bien gravée dans la mémoire... Cette fois-là, nous avions trouvé que c'était beaucoup...
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