.


L'ouragan


      Aujourd'hui, les services d'urgence des hôpitaux sont ultramodernes et on y accède par des portes vitrées de haut en bas, actionnées par un oeil électronique. N'ayant même pas à ouvrir la porte, le patient évite ainsi un effort qui pourrait lui être fatal... Le passage des civières en est également simplifié. Mais dans les temps reculés où se déroule cette histoire, on ignorait complètement ces gadgets aujourd'hui considérés comme la plus élémentaire des nécessités.

       À notre urgence, deux solides portes de métal gardaient l'entrée ! Pleines de haut en bas, sans fenêtre, elles nous protégeaient contre le monde extérieur... Pour les ouvrir, pas de poignée; il suffisait d'appuyer sur une barre de métal qui faisait toute la largeur de la porte à hauteur de la main. De nos jours, on trouve encore de ces portes dans les entrepôts et aux sorties d'urgence de certains immeubles. Il était impossible d'ouvrir une de nos portes sans déclencher un cliquetis métallique bien sonore. Quand on enfonçait la barre, le mécanisme faisait « kecling » ; quand on relâchait la pression, la barre revenait à sa place dans un joli « keclang » .

       Où que nous étions dans l'urgence, nous étions toujours avertis de l'arrivée d'un patient par le kecling-keclang de la porte auquel notre oreille était faite. Dès que je l'entendais, en bon pitou de Pavlov, j'accourais ! Comme vous le voyez, le manque de progrès a du bon. Aujourd'hui, le patient entre à l'urgence sans faire aucun bruit et peut sécher des heures, sinon mourir, à la réception parce que le personnel est occupé et ne l'a pas entendu arriver... Le bureau de la réception était situé tout près de ces fameuses portes, et, de ma chaise, je les voyais très bien. Elles donnaient non pas sur l'extérieur, mais sur un corridor qui, lui, y menait.

       Une nuit donc où je lis des poèmes à mon bureau, la porte s'entrouvre dans un doux kecling-keclang. Je lève et tourne la tête par instinct. La porte s'arrête dans sa course après trois pouces (7 cm). Dans l'entrebâillement, je vois une petite main qui m'appelle de l'index. Derrière et plus haut que la main, je distingue une moitié de visage. Au prime abord, le tout semble appartenir à une jeune personne du sexe féminin, car je distingue une chevelure châtaine assez abondante. L'oeil de cette moitié de visage se fait aussi attirant que l'index. On m'appelle ! Une jeune fille incapable d'ouvrir la porte réclame mon secours !

       Croyez-vous que je bondis de ma chaise pour répondre à cet appel désespéré ? Ta-ra-ta-ta ! Un instant !... D'abord, la personne en question n'a pas l'air mourante du tout, elle serait même plutôt souriante. Et puis, l'urgence, c'est de ce côté-ci des portes; si vous voulez vous faire soigner, franchissez-les ! On ne va pas chercher les patients dans la rue !

       Restant donc bien assis, d'un geste de la main, j'invite cette jeune personne à pénétrer dans l'urgence et à venir à mon bureau. Mais pas question, elle ne veut pas et remue la tête de gauche à droite pour me le faire comprendre. Puis, elle me chuchote de loin :

       – Venez ici, faut que je vous parle !

       Ce disant, elle a entrouvert un peu plus la porte révélant un corps de naïade tout attrayant. Aussitôt, n'écoutant cette fois que mon bon coeur, je me lève et vais rejoindre la jeune personne. Elle m'ouvre la porte et la referme aussitôt que je l'ai passée. Dans le corridor, elle m'attire à l'écart comme pour me confier un secret. Veut-elle attenter à ma pudeur ?

       Soyons sérieux. Je ne dirai pas « absolument ravissante » . De près, une simple jeune femme dans la vingtaine, menue et plutôt jolie, en jeans, T-shirt et blouson. Elle n'est pas agitée pour deux sous. Calme, elle sourit presque. Une fois en face d'elle, fatalement, je lui demande :

       – Que voulez-vous ?

       – J'ai besoin de médicaments et...

       L'interrompant, je lui précise en montrant la porte :

       – Vous n'avez qu'à entrer et on va vous...

       Me coupant à son tour, elle affirme :

       – Je ne peux pas entrer ici...

       Puis un peu plus bas, comme une confidence :

       – Ils me connaissent... et ils vont me refuser.

       Je lui demande alors :

       – Quel est votre nom ?

       – Linda Martin.

       Inutile d'en dire plus ! J'ai assez entendu parler d'elle pour savoir qu'elle ne peut mettre le pied à l'urgence. Ici, on n'accepte pas les camions de dynamite ! En la regardant, je suis quand même renversé quelque part dans le fond de ma tête. Elle a l'air tellement fragile, presque douce... Se peut-il que cette petite bonne femme ait déjà fait trembler l'urgence au complet ?

       Bon. Faut patiner dans ces cas-là. Elle a beau avoir l'air d'aplomb dans sa tête, je ne tiens pas à ce qu'elle me fasse une crise pour moi tout seul dans le corridor. Je ne veux nullement qu'elle me donne une démonstration de ses talents. Vous ne connaissez pas encore sa réputation, c'est vrai. Patientez, ça vient. Pour le moment, comme elle est devant nous, occupons-nous-en.

       – Qu'est-ce que vous voulez comme médicament ? que je lui demande.

       – Seulement des ... – elle me nomme la sorte – je ne veux pas faire de « trouble » ...

       Rien d'excessif. À mon avis, ça devrait pouvoir s'arranger.

       – O. K. Si vous voulez attendre ici. Je vais voir ce qu'on peut faire.

       La laissant seule, je me rends au poste avertir Florence de cette demi-visite impromptue.

       – Chère, tu ne sais pas qui est de l'autre côté des portes ? lui dis-je.

       – Non, mais je sens que tu vas me le dire...

       – Linda Martin, figure-toi donc !

       – T'es pas sérieux, Julius ? Qu'est-ce qu'elle veut ?

       – T'en fais pas, elle est calme...

       Florence aussi connaît son dossier. Je lui explique ce que veut notre chère visiteuse et elle me répond :

       – Bien, si c'est rien que ça, tu peux être sûr que je vais les lui donner. Je ne tiens pas à l'avoir ici cette nuit, celle-là !

       Florence prend les médicaments demandés et vient avec moi les porter à notre visiteuse de l'autre côté des portes. La jeune femme nous remercie et nous quitte tout heureuse. C'est tout ce qu'elle voulait. Ouf !...

       Linda Martin était « barrée » à l'urgence, sur la liste noire, en bon français. Pas question de l'admettre ici ! Ça vous scandalise ? Tut, tut ! De lourds antécédents lui avaient valu son statut. Je n'ai pas eu l'occasion de la voir en crise et, pour tout dire, j'aime autant pas. Mais elle était légendaire de son vivant.

       Vous vous souvenez du chat qui panique ? Oseriez-vous prendre un chat pareil toutes griffes dehors dans vos mains ? Oseriez-vous l'approcher seulement ? Quand elle s'y mettait, Linda Martin valait à elle seule une dizaine de chats... Quand elle piquait sa crise, fallait un régiment de policiers pour la maîtriser, et encore, il en fallait des braves parce qu'elle ne se laissait pas impressionner. Un petit bout de femme de rien du tout, mais du nerf à revendre. Dans ses mains, tout devenait une arme. Elle pouvait vous lancer la bouteille de sérum par la tête et la civière en prime. Pas plus que le chat en proie à la panique, personne n'osait l'approcher. Alors, en vociférant, elle se défoulait sur le matériel à sa portée : armoire à médicaments, fenêtres, tout y passait. Une furie ! Une vraie tornade ! Elle aurait pu donner son nom à bien des ouragans... Curieusement, elle pouvait contrôler ses nerfs aussi bien que les relâcher. Par exemple, elle arrivait à simuler un coma parfait, duquel elle pouvait émerger soudain en vous enfonçant un talon dans le bas-ventre...

       Pendant que je « travaillais » , comme nous lui avions interdit notre urgence, elle était allée exercer ses talents dans un autre hôpital. Elle y avait causé des milliers de dollars de dégâts... Son exploit lui avait même valu un article dans les journaux avec photos à l'appui. Elle s'était cependant mesurée à un infirmier assez intrépide (du genre Rambo) qui l'avait combattue fièrement. Elle s'était payé un joli bal !

       En lisant le journal, nous éprouvions un soulagement comparable à celui de gens découvrant que la foudre vient de tomber chez le voisin... Cela s'était produit environ un an avant que je la voie dans la porte entrebâillée. Plus tôt, elle s'était permis deux superbes crises à notre urgence, pas la nuit, heureusement, ce qui lui avait valu son bannissement.

       Cette fois-là, en la voyant s'éloigner dans le corridor, petite silhouette toute frêle et menue, je me disais une fois de plus qu'il ne faut pas se fier aux apparences. Imaginez le pauvre type qui épouse un numéro pareil sans le savoir !... Il a intérêt à filer doux... sinon gare à la première crise... de ménage !

      



* * *


Au suivant : L'alèse grouillante

Table des matières

.