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Batailles et crises de nerfs


      Joe Louis n'était pas le plus expansif des patients. Il déplaçait bien peu d'air. Il n'avait rien d'explosif non plus. Pourtant, si l'on excepte les cas médicaux et les accidentés, à l'urgence, une bonne dose des scènes palpitantes nous est fournie par les cas de psychiatrie.

       Certains de ces patients sont plus colorés que d'autres, et le dérangement de l'esprit a parfois des effets surprenants sur le corps lui-même. Quelques patients atteints « entre les oreilles » deviennent amorphes, veules et apathiques, mais d'autres, au contraire, ne peuvent tenir en place : on en voit qui bougent, gesticulent et marchent sans arrêt; certains parlent et crient tout le temps. À l'extrême, quelques-uns nous offrent le joyeux spectacle de la « crise de nerfs » .

       De temps à autre, des patients dépassent les bornes de l'énervement permises. Il faut alors les maîtriser pour leur propre sécurité comme pour celle des autres malades et, bien sûr, celle du personnel. On tient à ses dents... Ces sortes d'accrochages entre employés et patients méritent qu'on s'y arrête un peu, car ils défraient les conversations longtemps ensuite parmi le personnel. Et c'est aussi un aspect du travail à l'urgence sur lequel les projecteurs sont rarement braqués. Si on faisait une petite enquête, je pense qu'il serait impossible de trouver un seul employé d'une urgence qui n'aurait pas reçu au moins un coup de poing ou de pied, sinon des dizaines, dans l'exercice de ses fonctions. Politesse et savoir-vivre ne sont pas les premières qualités de tous les patients.

       On ne peut parler de ce sujet sans faire d'abord une distinction importante entre une simple bataille et la crise de nerfs.

       On avait de temps en temps à l'urgence ce qu'on appelait des « batailles » . Des patients, invariablement des cas de psychiatrie – ou qui auraient dû l'être – se faisaient agressifs et cherchaient la bagarre. On tentait d'abord de les calmer et de les raisonner, mais ce n'était pas toujours possible. Paul, en particulier, déployait de vrais talents de diplomate avec ces patients. Il y a, malgré tout, des limites au pouvoir de la « pepsychologie » . Quand vous recevez un coup de pied dans le ventre ou un coup de poing derrière la tête, vous laissez tomber la diplomatie... Dans ces moments, tout le monde s'y mettait pour maîtriser et attacher l'énervé, et quand ça ne suffisait pas, on appelait les policiers. Ils venaient toujours nous aider sans rechigner.

       En tant que travailleur de bureau à l'urgence, je n'avais pas à me mêler de ces histoires. N'empêche, la nuit, nous n'étions que cinq, dont deux hommes seulement. Quand je voyais Paul ou l'une de nos amies aux prises avec un patient, je laissais mon crayon et allais prêter main forte. Nous étions solidaires, et le malade qui prenait plaisir à frapper l'un de nous s'attirait aussitôt l'antipathie des autres. Malgré cela, je peux le dire sans vantardise, je n'ai jamais été heureux d'avoir à tordre le bras d'un patient pour le forcer à s'immobiliser. En fait, je détestais plutôt ce genre de contact. Heureusement, tout ça ne portait pas à conséquence et se produisait, somme toute, assez rarement. En tout cas, en cinq ans et des poussières, je n'ai perdu que deux chemises déchirées par des patients.

       Fait assez curieux et qui laisse à réfléchir, j'ai remarqué que les cas de psychiatrie batailleurs ne s'en prennent jamais au psychiatre. Ils réservent leurs éclats au personnel subalterne. Ce en quoi il faut les dénoncer comme socialement lâches et injustes. Pourquoi, en effet, s'acharner sur les masses laborieuses alors qu'on leur présente, comme sur un plateau, la classe dominante ?... Hum ?...

       J'ai entendu parler par la suite d'infirmiers qui aiment jouer les fiers-à-bras. Ceux-là veulent que les patients les provoquent pour pouvoir jouer au Rambo. Paul, notre coeur en or, n'était pas de cette pâte-là. Il se faisait un point d'honneur de cacher ses biceps qu'il avait pourtant fort développés. S'il devait employer les grands moyens avec certains patients, il n'y prenait jamais plaisir. C'était d'ailleurs là, je crois, un de ses drames intérieurs : il aurait voulu être un dur, mais au fond de lui-même, il n'était qu'un doux. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur... il avait fini par s'accepter tel quel.

       Au cours de ces batailles et bataillettes, le patient d'habitude ne libére pas plus d'énergie qu'au cours d'une vulgaire bataille de ruelle, aussi, à deux ou trois, on finit à peu près toujours par avoir le dessus. D'un tout autre genre sont les bagarres provoquées par... provoquées par... par la crise de nerfs !

       On associe généralement la force aux muscles, l'homme fort, c'est Monsieur Univers, mieux connu aujourd'hui sous le nom de Monsieur Stéroïdes. Mais la force que fournissent les muscles n'est rien à côté de celle que peuvent donner les nerfs !

       Avez-vous déjà vu un chat paniquer ? un chat qui « pogne les nerfs » toutes griffes dehors et poils hérissés ? qui saute et se lance partout à la fois dans une pièce ? Bien brave celui qui prétendrait maîtriser l'animal en cas pareil... Alors, imaginez un être humain en proie à une crise semblable...

       À l'urgence, on a parfois ce spectacle rassurant... Dans ce cas-là, impossible de savoir si vous ne recevrez pas un ongle ou la tige à sérum dans l'oeil... un genou dans le ventre ou un talon dans le front !... Heureusement, ici encore, le phénomène se produit rarement et ne dure tout au plus que quelques minutes, le temps qu'on maîtrise le fou furieux ou, plus souvent, que la crise s'éteigne d'elle-même comme un feu de paille. N'empêche, on s'en souvient longtemps !

       Le premier cas que j'ai vu dans le genre s'est produit dès ma première semaine de travail. De quoi m'initier ! Je ne me souviens plus du tout aujourd'hui de l'histoire psychiatrique de cette jeune fille de 18 ans, presque une enfant, toute petite – elle faisait à peine cinq pieds (1 m 52) – et maigre comme un clou en plus. Par contre, je me rappelle très bien que cinq policiers essayaient de la maintenir sur la civière et qu'ils forçaient tous les cinq ! Elle se débattait, la jeune ! Même retenue par dix mains, elle trouvait le moyen de bouger et de forcer de partout, de sorte qu'aucun policier ne pouvait relâcher la pression. Ce spectacle m'avait été donné à minuit en entrant au travail l'un de mes premiers jours... Dans des cas pareils, l'injection qu'on donne, ce n'est pas de l'eau sucrée, vous pouvez le croire !

       Une autre fois, un patient en crise, encore un maigrichon, avait réussi à plier le côté de lit de sa civière. Ce qu'on appelle les « côtés de lit » sont ces espèces de claies ou ridelles qu'on relève pour empêcher le patient de rouler en bas de la civière ou du lit. Ce sont de véritables tuyaux d'acier !...

       On n'imagine pas toute la force, toute l'énergie que le moindre individu peut libérer. Mais ils sont plutôt rares dans une vie les moments de crise où les nerfs permettent à une personne de décupler sa force. Voir le « nerreux » typique à l'oeuvre en pleine crise nous était rarement donné. Tout de même, une nuit, une visiteuse un peu spéciale est venue nous saluer...



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