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Le grand boxeur


      Un jeune homme franchit les portes de l'urgence vers deux heures du matin. Il fait quelques pas, puis s'immobilise au milieu du corridor. Je le regarde évidemment, et comme il ne bouge plus, j'ai le temps de le jauger. D'environ 5 pieds 9 pouces (1 m 75), enveloppé dans un long imperméable, il fait plutôt malingre. Épaules rondes, dos légèrement voûté, bras ballants, visage vide, sans expression, il ne paraît pas vraiment génial... On lui donnerait tout au plus 20 ans.

       Je lui fais signe de pénétrer dans mon bureau. Il ne redémarre pas. Alors, je l'appelle :

       – Venez ici !

       Après une prise de décision qui semble lui coûter, il finit par bouger ses pieds et s'approche timidement. Ça saute aux yeux, ce jeune homme vient ici soit pour une gonorrhée ou pour un mal entre les oreilles, mais lequel des deux ?... Il nous faudra du temps pour le savoir. Quand il est dans mon bureau, je lui demande, selon mon habitude :

       – Qu'est-ce qui ne va pas ?

       – Je veux me faire soigner, répond-il doucement, comme à regret.

       Ce qui s'appelle, comme on dit, éviter la question. Alors, j'insiste :

       – Oui, mais pourquoi ?

       – ...

       Mutisme. Zéro. Motus et bouche cousue. Il n'est pas loquace, ce jeune homme. Maintenant que je l'ai à ma portée, je puis mieux examiner son visage. C'est vrai qu'il a l'air insignifiant. Pourtant rien n'y cloche; les traits sont bien réguliers, le tout pourrait même paraître beau si la moindre étincelle d'expression heureuse l'animait. Mais d'étincelle au fond de ses yeux, il n'y a que celle de la crainte, du chien battu. Et encore, pour la voir, il faut vraiment que je vrille son regard avec le mien, car, du premier coup, on le croirait vide.

       Que faire en pareil cas ? Je me lève, lui dis d'attendre et vais chercher Florence. Peut-être se confiera-t-il mieux à une femme ?... Un instant plus tard, on revient, Florence et moi, à mon bureau où le chétif adolescent attardé n'a pas bougé d'un pouce. Florence lui repose les mêmes questions que moi pour obtenir exactement les mêmes réponses. Elle s'enquiert alors :

       – Êtes-vous déjà venu ici ? (J'aurais pu y penser...)

       Penchant la tête comme s'il était gêné, il répond faiblement :

       – Oui...

       – Quel est votre nom ?

       – ...

       Motus encore. On revient au point de départ. Sommes-nous devant un cas d'amnésie ?

       – Avez-vous votre carte ? reprend Florence.

       – Non, répond-il en nous regardant d'un air égaré.

       – Quel médecin vous a soigné la dernière fois que vous êtes venu ici ?

       Haussant les épaules, il laisse échapper :

       – J'sais pas...

       Vraiment, tout ça ne nous avance guère... Florence commence à s'impatienter... Elle était occupée avec un patient quand je suis allé la chercher; il faut qu'elle termine ce qu'elle avait commencé. N'y tenant plus, elle me dit :

       – Bon, bin, Julius, je retourne dans la salle de médecine. Quand il se sera décidé à dire son nom, tu viendras me chercher.

       Elle nous laisse donc, mais non sans avertir le jeune homme en partant :

       – Si vous voulez qu'on vous aide, faudrait commencer par nous aider !

       On reste donc seuls, lui et moi. Commence alors entre nous deux une sorte de jeu, un combat de mots, de silences et surtout de regards. Il ne veut rien dire et, moi, je veux savoir son nom. Qui l'emportera ? S'il pense m'avoir à l'usure, au jeu de patience, il se met un doigt dans l'oeil. Je passe mes nuits à ne rien faire, patienter une heure ou deux ne me dérange pas du tout.

       Je ne veux pas connaître sa vie, seulement savoir son nom. Dès qu'il me l'aura dit, je n'aurai qu'à me rendre aux archives chercher son dossier. J'aurai à ce moment tous les renseignements pour faire sa fiche du jour et nous saurons à quel zigoto nous avons affaire. Mais pour cela, il faut bien que je sache d'abord son nom !

       En adversaire loyal, je le préviens sans détour :

       – Bon. Écoute-moi bien. Les infirmières sont amplement occupées à l'intérieur avec d'autres patients. Si tu ne veux pas qu'on s'occupe de toi, tu nous arranges. Mais si tu veux qu'on fasse quelque chose pour toi, faut d'abord nous dire ton nom. Prends bien ton temps, assieds-toi si tu veux, pense à ton affaire. Quand tu seras décidé, tu me le diras. Moi, je suis encore moins pressé que toi !

       En lui disant tout ça d'un ton neutre, sinon gentil, je le regarde dans les yeux. Pas de doute, il comprend très bien ce que je lui dis. Même s'il conserve son air de grand dadais, il n'est pas si perdu que ça.

       Avant qu'il arrive, j'étais enfoncé jusqu'aux cheveux dans un roman policier palpitant, je m'y replonge ostensiblement sans me soucier du visiteur. L'escogriffe reste debout, les mains enfoncées dans les poches de son imper. Il s'appuie au mur. Parfait. Prends ton temps, mon bonhomme...

       J'essaie de me remettre à mon roman. Où en étais-je ? Ah ! Oui ! Henry Kane et Donald Westlake perçaient un coffre-fort dans le septième sous-sol de la Chase Manhattan pendant qu'à l'autre bout de la putain de ville, une blonde vraiment tétonnante, sans soutien-gorge évidemment, serrait à tout rompre entre ses longues jambes effilées le cou du pauvre Carter Brown... pour l'étrangler, cela va sans dire...

       Hé ! Hé ! Essayez donc de lire un policier devant quelqu'un qui vous regarde sans dire un mot. Car il ne cesse de me fixer, ce jeune homme, je le sens. Après avoir lu une page, sans plaisir aucun, je lève les yeux vers ce « flanc mou » , qui, comme prévu, me regarde toujours. Il se pique au jeu, ma foi. Je commence à voir une lueur d'amusement dans ses yeux, très lointaine il est vrai, mais quand même. Rien à dire.

       Je reviens à ma lecture. Après deux pages, même scène. Mais cette fois, il a cessé de s'amuser. Ses yeux ne disent plus que la tristesse. Il commence à fléchir... Je risque alors :

       – Bon. C'est quoi, ton nom ?

       – ...

       Trop tôt. Je remets mon masque de plongée et m'enfonce dans le septième sous-sol de la Chase Manhattan. Dieu ! qu'il est difficile de se concentrer sur un livre quand on sent des yeux posés sur soi ! Au bout d'une page, je relève encore la tête. Mon regard interrogateur revient se poser sur le visage du maigrichon. J'y vois du nouveau. Pendant un quart de seconde, la petite lueur d'amusement de tantôt reparaît, mais cette fois teintée de défi. Et sans que je lui demande quoi que ce soit, le jeune homme me lance d'une voix claire :

       – Joe Louis !

       Est-ce bien là son nom ? J'ai la présence d'esprit de ne pas pouffer de rire. À l'urgence, il faut toujours s'attendre à tout. Aussitôt, je me lève, dit à l'énergumène de m'attendre et me dirige d'un pas alerte vers les archives. Me raccrochant au nom qu'il m'a donné comme à une bouée de sauvetage, je lui fais confiance. Je ne lui ai même pas demandé le nom de fille de sa mère. S'il y avait deux Joe Louis aux archives, ce serait le comble !

       Pour le bénéfice des jeunes générations, il est peut-être nécessaire de rappeler que Joe Louis fut le plus grand boxeur de tous les temps et même un peu plus. Au siècle où se déroule cette histoire, il était très célèbre. Se pouvait-il que notre échalote portât le même nom que lui ?...

       Une fois aux archives, je découvre effectivement un Joe Louis dans le cardex. D'après la date de naissance, il aurait 19 ans. Je vais dénicher le dossier et le feuillette rapidement. De nombreuses consultations en psychiatrie y sont consignées. À première vue, il s'agit bien de notre jeune homme. En revenant à l'urgence par les corridors, je lis avidement des bouts du dossier, assez pour être convaincu qu'il concerne sans nul doute l'agneau craintif qui m'attend à la réception. Intérieurement, je me félicite de ne pas lui avoir ri au nez quand il m'a dit son nom.

       Vérification faite à l'urgence, grâce au nom de fille de la mère que le jeune homme confirme, c'est bien son dossier. Et nous le faisons voir par le médecin de garde en psychiatrie.

       Par la suite, j'ai eu plusieurs fois l'occasion de revoir cet émule du grand Joe Louis et d'apprendre son histoire au grand complet. En fait, tous ses problèmes tenaient à son nom. Ce serait simplifier à l'extrême d'avancer qu'il se faisait suivre en psychiatrie uniquement parce qu'il s'appelait Joe Louis, mais là résidait bien la clé, la source de tous ses problèmes. Son histoire, c'est celle de la bêtise humaine. Je vous la résume :

       Notre jeune homme était né à l'époque où Joe Louis, le boxeur, atteignait au faîte de sa gloire. Le père de cet enfant, amateur de boxe enragé, était lui-même un admirateur inconditionnel de Joe Louis. En plus, il portait le même nom de famille : Louis. En bon sportif fanatique, il avait décidé de donner à son fils le prénom de son idole et d'en faire un grand boxeur ! Un Joe Louis II plus grand que le premier ! Ce père au quotient mesuré fut cependant fort déçu avec le temps. Il était devenu évident, à mesure qu'il grandissait, que son fils ne pourrait jamais faire le poids... lourd. Tout au plus pourrait-il concourir parmi les poids coqs. Pire, avec le temps encore, l'enfant s'était révélé gauche et maladroit, nullement doué pour les sports.

       N'empêche, tout au long de l'enfance de son fils, le père avait lutté contre le sort; Joe serait boxeur ! Il l'avait donc amplement tapoché, sous prétexte de lui apprendre à encaisser et à se défendre, il l'avait inscrit à des cours, etc. Mais rien n'y faisait. Son fils n'était pas doué. À l'école, on le comprend, cet enfant était vite devenu la risée des autres. Les gamins se faisaient un plaisir de le provoquer pour ensuite se vanter d'avoir « battu Joe Louis »  !... Sans compter qu'il se faisait aussi traiter de petit gâteau brun... Et plus le temps passait, et plus le père se sentait déshonoré par son fils...

       Vous pouvez comprendre que le chemin tracé par le paternel devait fatalement mener Joe Louis non pas sur le ring, mais directement en psychiatrie, ce qu'il avait fini par comprendre lui-même, étant sans doute moins idiot que son père. Vous imaginez aussi facilement que ce jeune homme n'avait nulle envie de donner son nom à quiconque le lui demandait, d'où son interminable hésitation la première fois que je l'avais reçu. Je suppose qu'une fois adulte, il a fini par changer de nom – à l'époque, on était adulte à 21 ans – mais cela ne pouvait régler qu'une partie de ses problèmes accumulés.

       Deux belles phrases que j'ai lues par la suite m'ont paru s'appliquer parfaitement à ce cas. D'abord celle d'un auteur français qui disait : « Tout le monde n'a pas la chance de naître orphelin ! » puis cette autre d'un Anglais qui, pour sa part, affirmait : « L'éducation est une chose trop importante pour la laisser entre les mains des parents ! »



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