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Les petits tétons


      La nuit, dans notre petite équipe, nous étions tous, par hasard, des hétérosexuels, ce qui, dans un sens, nous conférait une certaine homogénéité... Je dis « par hasard » parce que, comme chacun sait, dans les hôpitaux, le personnel homosexuel ne fait pas toujours défaut. Plusieurs homosexuels travaillaient à l'hôpital, la nuit comme le jour, certains notoires, d'autres moins; le phénomène touchait même le corps médical.

       L'absence d'homosexuel dans notre équipe tenait donc vraiment au hasard. Elle nous permettait en revanche une certaine liberté de paroles, on n'avait pas à ménager de susceptibilités, et nos discussions sur le sexe, alimentées par le quotidien de l'urgence, se déroulaient dans une agréable complicité... Tout le monde étant du même côté de la barrière, les farces et allusions étaient accueillies d'un bon sourire sans jamais entraîner d'incidents diplomatiques. Ainsi Florence, Anne et Madeleine pouvaient faire preuve d'une grande indulgence envers notre cher Paul.

       Pauvre Paul, malgré tout le respect que je lui dois, il faut bien avouer qu'il était ce qu'on appellerait aujourd'hui un
« obsédé » . Au poste, quand l'une de nos amies se penchait pour ramasser quelque chose, tendant le tissu de son postérieur rebondi, il ajustait ses lunettes et m'invitait à déchiffrer le motif des petites culottes qu'on distinguait à travers le blanc de l'uniforme. Un enfant !

       Je me prêtais à son jeu innocent pour ne pas le contrarier, tout comme nos amies d'ailleurs. Toutefois, en tant qu'amateur de dessin, j'avoue avoir été étonné de la variété des motifs que Paul m'a forcé à découvrir... Je soupçonne même Florence d'avoir régulièrement renouvelé ses dessous pour parfaire notre formation artistique...

       Que voulez-vous ? avec le temps, nous étions devenus passablement intimes et une saine familiarité s'était installée entre nous cinq. Par exemple, il nous arrivait souvent de boire au même verre. Si l'un de nous se préparait un café, il en offrait aux autres. Je veux dire qu'il en offrait de son verre. Quand nous nous y mettions à cinq, le verre se vidait rapidement ! Ici, je sens les dédaigneux et sidaphobes faire la moue. Peu importe. C'était une autre époque. En plus, nous pratiquions à l'urgence la solidarité des bien portants et nous nous aimions bien.

       Je me souviens d'un hiver où Paul avait déniché chez un libraire un recueil de poèmes polissons. Par les nuits tranquilles, sans doute pour combattre sa timidité, il montait sur une chaise au poste et déclamait à l'intention de nos trois amies ces trésors de la langue française. Comme il avait déjà quatre cheveux blancs, il aimait particulièrement réciter un poème de Ronsard finissant par ces vers :

      

Pour cela, cruelle, il ne faut
Fuir ainsi ma tête blanche;
Si j'ay la tête blanche en haut,
J'ay en bas la queue bien franche !

       Ces séances poétiques comblaient notre soif de culture...

       Pour ma part, le matin, il m'arrivait souvent de quitter Anne, Florence et Madeleine en les remerciant pour l'« excellente nuit qu'elles m'avaient fait passer » ... Elles me décochaient alors un regard souriant plein d'intelligence féminine et m'invitaient à revenir... Jamais il ne leur serait venu à l'idée de me traiter de sexiste ! Le mot d'ailleurs n'existait pas.

       Pour bien faire comprendre que tout ceci se passe réellement dans un autre siècle, il suffit de dire qu'à cette époque l'homosexualité est un crime. Des peines sont prévues au code criminel pour deux mâles adultes surpris en flagrant du lit, comme dirait Sana.

       L'homosexualité étant illégale, la médecine la traite plus ou moins comme une maladie et les homosexuels se sentent anormaux. (À mon avis, ils n'étaient pas moins nombreux qu'aujourd'hui, sauf qu'ils se cachaient et ne proclamaient pas leur tendance au téléjournal.) À cette époque, tout se passe dans l'ombre. Fatalement, parmi ces individus mis en quelque sorte au ban de la société, certains tombent malades et se présentent à l'urgence. D'autres y viennent expressément à cause de troubles de comportement dus à leur homosexualité. On les traite en psychiatrie.

       Avec notre tolérance habituelle, nous soignons ces patients au même titre que les autres. Parfois, certaines « folles » viennent nous donner un spectacle de variétés qui ne manque pas de piquant, d'autres sont vraiment agaçantes. Chose sûre, quand « elles » se présentent, « elles » mettent de la vie dans notre petite clinique.

       Je me souviens peu de ces patients, même s'ils composaient aussi une partie de notre menu plus ou moins habituel. Un en particulier m'est resté en mémoire, en fait, ce sont surtout ses paroles que j'ai retenues. C'était un jeune homme d'environ 20 ans qui s'était amplement prostitué au cours de son adolescence. Il n'avait pas l'air particulièrement efféminé et ne venait pas chez nous à cause de son homosexualité, c'était plutôt un mésadapté social qui ne manquait pas de problèmes psychologiques.

       Une nuit le médecin de garde en psychiatrie vient voir ce patient couché dans la salle de médecine.

       Nul besoin d'écouter aux portes pour savoir ce que dit le jeune homme, il parle comme s'il avait des électeurs à convaincre. Tout à coup, je l'entends qui élève encore la voix pour dire, crier en fait, au médecin pourtant à côté de lui :

       – J'suis pas aux hommes parce que j'suis malade, j'suis aux hommes parce que j'suis fait pour être aux hommes !

       Difficile d'être plus convaincant ! Il proclame cela à tue-tête comme s'il devait démontrer une évidence. Tout le monde l'entend dans l'urgence. Je n'ai pu oublier cette phrase. Je la rapporte textuellement. Celui-là assumait sa « déviance » , aucun doute. C'est la première fois que j'ai entendu un homosexuel assurer qu'il est normal de l'être.

       Quelques mois plus tard, nous recevons le même jeune homme, mais légèrement transformé... Je n'ai pas eu à l'inscrire cette fois-ci puisqu'il est entré dans la soirée, nous le gardons dans une chambre à l'Observation. Figurez-vous qu'il prend maintenant des pilules pour se faire pousser les seins...

       Exhibitionniste en plus, il se plaît à dormir draps rejetés et poitrine à l'air pour qu'on puisse bien voir la transformation... Comme Anne va lui porter un médicament, il l'apostrophe (encore à tue-tête) :

       – Han, ils sont beaux mes petits tétons, han ? Attends un peu, tu vas voir, t'à l'heure, ils vont être plus beaux que les tiens !

       Lourd défi que lance là ce jeune homme, car avant de battre Anne sur ce terrain, faudra qu'il en avale des hormones !... Pour le moment, ce qu'il montre, ça n'est pas des oranges, encore moins des pamplemousses, plutôt des prunes... N'empêche, on voit naître une sorte de charme féminin sur ce corps de jeune homme... Impression passablement déroutante...

       Ses petits tétons lui apportèrent-ils une sorte d'équilibre mental ? En tout cas, on ne l'a plus revu après cet épisode. Il n'est peut-être revenu à l'hôpital que plus tard pour se faire remonter la poitrine ou pour passer le test du cancer du sein...

       Je me souviens aussi d'une autre « folle » , mais pour celle-là, les guillemets sont plus ou moins nécessaires, car en plus de s'être fait pousser les seins, elle s'était fait enlever tout le pataclan. C'était donc à ce moment une « femme » , avec guillemets cependant, même une « précurseuse » , car à l'époque l'opération coûtait une fortune et ne se pratiquait qu'à l'étranger. Mais même devenue femme, elle sentait le besoin d'en rajouter et poussait sa féminité jusqu'au maniérisme.

       L'opération n'ayant pas été un succès total, elle se présentait régulièrement pour des problèmes à sa « vulve » et affectait d'être « indisposée » . Paul, qui avait pu examiner le bobo de près, assurait qu'on aurait pu introduire tout au plus un stylo dans son pseudo-vagin. Vraiment, la grande comédie !

       Dernier tableau sur ce sujet des homosexuels, en fait, plutôt une petite séquence, juste pour montrer comme nous savions bien nous distraire gentiment. Une nuit deux policiers nous amènent un homosexuel. Il n'a rien. Entendez qu'il n'est pas cassé ni saignant. Il ne vient pas non plus pour des problèmes en rapport avec son homosexualité. En fait, il a été victime d'un accident de voiture, rien de grave, et les policiers nous l'amènent pour une simple vérification d'usage. Ils doivent par contre le ramener avec eux, car ils ont à le questionner et à lui faire signer une déclaration au poste, enfin quelque chose du genre, je ne me rappelle plus très bien.

       Dès l'entrée, les policiers nous ont gratifiés de clins d'oeil. Le jeune homme ne porte pas de chandail proclamant son option sexuelle parce que c'est inutile. D'emblée, tout est clair : constitution délicate, visage poupin, voix douce et manières gracieuses. Un ton légèrement plaintif ou craintif, mais aussi bizarre que cela paraisse, une sorte d'assurance tranquille, comme s'il savait que son comportement prête à rire et que ça ne le dérangeait pas du tout.

       Faible et tout inoffensif en apparence, c'est pourtant lui qui impose son ton. Phénomène curieux, par sa seule présence et ses paroles, il nous conquiert, comme s'il nous manipulait à son insu. Dès lors, nous nous mettons à singer ses manières délicates, Florence, Paul et moi, et même les policiers. Nous commençons à parler sur le même ton que lui, en zézayant à sa façon. Et lui n'en semble pas du tout vexé, au contraire. Il a réussi à nous amener sur sa longueur d'ondes et à nous transformer en homosexuels le temps d'un psychodrame.

       Petite comédie au milieu de la nuit qui ne durera pas longtemps d'ailleurs, une demi-heure tout au plus. Une fois l'examen terminé, les policiers reprennent le patient en main, on ne saurait si bien dire. En partant, au lieu de l'encadrer comme des gorilles et de le tenir fermement par les bras, ils s'installent tout joyeux l'un à sa gauche et l'autre à sa droite, lui donnent simplement la main et tous partent du pied droit. Et nous les voyons s'éloigner tous les trois dans le corridor d'un pas légèrement dansant, se tenant par la main comme un gentil trio d'amoureux... Cet innocent tableau de la fin m'est resté dans la mémoire comme celui d'un film de Chaplin...

       Les homosexuels constituaient donc une partie des patients que nous avions à traiter la nuit. J'ai appris plus tard que la clientèle homosexuelle des urgences avait brusquement chuté lorsqu'on avait adopté le bill Omnisus légalisant l'homosexualité dans notre pays. Comme si la légalisation de la chose avait réglé les problèmes psychologiques.



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