| . | Relents d'alcoolOn recevait régulièrement de pauvres ivrognes, de ces épaves qui, perdues dans l'océan de la nuit, venaient échouer à l'urgence, le plus souvent juste après la fermeture des cabarets (qui fermaient à deux heures au moment où je vous parle).Pour leur arracher ma petite dizaine de renseignements tout simples, il me fallait souvent beaucoup plus qu'une minute. Si j'étais en forme et avais le temps (!), je faisais mon dossier sur le ton de la conversation. Regardez la ruse que je devais parfois employer pour obtenir la simple adresse du bonhomme : – Dans quel coin vous restez, vous ? – Au carré Viger ! – Beau coin, beau coin. Y a des beaux arbres. (À l'époque, il y en avait.) Vous restez en chambre ? – Ouais, hips ! pis la conciarge, 'est au boutte en esti ! – C'est sur quelle rue votre chambre ? – Saint-Hubert, mon bonhomme, juste à côté d'la taverne ! – Au-dessus de la porte, il doit bien y avoir un numéro ? – Ouin... un numéro... Garanti, qu'il y en a un ! – Ça serait pas le 1825 ? – Hé ! Hé ! T'aimerais ça le savoir, han, mon jeune ? Bin, tu l'as pas pantoutte ! – Le 1623 alors ? – Pouah ! Tu gèles ! – Le 1125 ? – Ah ! là, tu brûles ! – Bon, j'donne ma langue au chat ! – C'est le 1024, mon ti-gars ! – Votre numéro de chambre à vous, c'est quoi ? D'un ton digne : – Appartement numéro 8 ! Vous voyez ça ! Tout ce déballage de diplomatie simplement pour obtenir le nom de la rue et le numéro de la porte que je devais inscrire sur sa fiche. Imaginez pour le reste maintenant... Ah ! Dans leurs bureaux, les technocrates du ministère ne se doutent pas de tout le travail auquel doit s'astreindre au ras du terrain le personnel de soutien sans lequel, c'est connu, tout s'écroulerait, d'où son nom. Les alcooliques faisaient partie de nos habitués, sans, Dieu merci, constituer une clientèle importante, disons plutôt importune. D'autant plus qu'ils ne venaient à peu près jamais pour leur vrai problème, l'alcoolisme, mais plutôt pour ses effets secondaires, dont le moindre n'est pas le trottoir. Les trottoirs, tout le monde peut le vérifier, sont d'habitude assez pesants et dorment profondément sur le sol au bord des rues. On les déplace rarement, mais les alcooliques, tels des magiciens, ont le pouvoir de réveiller un trottoir. D'abord, ils lui parlent, plutôt indistinctement, à cause de leur bouche empâtée par l'alcool; le trottoir intrigué, voulant saisir leurs paroles, se lève et s'approche, tendant l'oreille. À ce moment, l'alcoolique fait un pas en avant et c'est la rencontre, le choc, parfois brutal. Comme le trottoir n'est pas soûl, c'est l'ivrogne qui écope. S'ensuit une explication plus ou moins véhémente qui se conclut généralement à l'urgence par quelques points de suture ou un plâtre. Le trottoir gagne toujours ! Imaginez le plaisir d'accueillir pareille visite ! Comment aimeriez-vous recevoir dans votre salon, au milieu de la nuit un ivrogne bien soûl, sale et sanguinolent, qui aurait pissé dans son pantalon en plus ? (Je me souviens même d'un – sinon de plusieurs – qui avait fait dans son froc !) Ce n’était pas la crème de nos visiteurs, vous vous en doutez. À l'extrême, certains vociféraient et criaient à tue-tête, réveillant nos chers patients. J’admirais la patience de Florence. Il faut dire qu’elle dégageait naturellement une sorte d’autorité tranquille qui l’aidait bien. Chaque fois qu'elle accueillait des ivrognes, ceux-ci étaient toujours impressionnés, comme tous les patients d'ailleurs. Sa beauté simple et calme forçait le respect. Dès le premier contact, elle imposait une autorité ferme, mais tout en douceur à laquelle la plupart se soumettaient sans discuter. Rien qu'à voir ses yeux, on sentait qu'on avait affaire à quelqu'un d'intelligent. En règle générale, elle parvenait à manipuler les ivrognes sans difficulté, mais certains nous donnaient du fil à retordre ! De temps en temps, comme pour rétablir l'équilibre, quelques numéros intéressants venaient nous dérider. Une nuit, un gai luron ayant abusé de la dive bouteille nous arrive tout seul, à pied, mais plutôt chambranlant. Un petit homme plutôt mince, dans la cinquantaine, qui nous avoue tout simplement avoir « rencontré le trottoir » . Il est soûl, mais pas trop et, chose rare, il a l'« alcool joyeux » . Comme il s'est fait mal au bras en tombant, Florence le conduit dans la salle de chirurgie. On installe notre fêtard solitaire sur une civière et comme Paul lui enlève son blouson, pour qu'on puisse voir le bras endommagé, un harmonica tombe par terre. Florence ramasse l'instrument et s'exclame : – Tiens, vous êtes musicien ? Pouvez-vous nous jouer une « toune » ? Notre homme ne se fait pas prier. – Certainement, certainement ! Aussitôt, il embouche son instrument et nous pousse un de nos bons vieux rigodons. Décidément, il est moins soûl qu'il n'en a l'air. Il met tant de bon coeur dans sa musique qu'il nous faut l'interrompre de peur qu'il ne réveille les patients à l'Observation. Ce joyeux disciple de Bacchus en verve entreprend ensuite de nous faire rire avec des histoires de son cru. Son bras porte une belle ecchymose et il faudra prendre un cliché de l'os. En se rendant, accompagné par Paul, à la salle de radiographie, il énonce, l'index en l'air : – Notre Seigneur est tombé trois fois, moi, j'suis tombé rien que deux fois ! Hips ! De retour sur la civière, pendant que nous attendons les résultats de la radio, nous prenant à témoins, le médecin, Florence, Paul et moi, il déclare, fataliste : – S'il faut mourir... mourissons ! S'il faut périr... pérons ! Un ancien soldat sans doute... Finalement, son bras n'étant pas cassé, nous l'avons renvoyé chez lui avec nos compliments. Ce cas m’est resté en mémoire parce que les ivrognes joyeux sont très rares. Les hommes qui boivent seuls le font généralement pour noyer leur malheur, rarement pour augmenter leur bonheur. Je me souviens d'un autre alcoolique bien spécial qui venait nous voir de façon plus ou moins régulière. C'était un petit homme lui aussi, mais râblé, tout en muscles et qui se tenait bien droit. Au fond, je pense qu'il venait à l'urgence simplement pour se distraire et se payer un spectacle, sinon pour en donner un, car il se présentait toujours sous de futiles prétextes. Il adorait engueuler les médecins, mais curieusement, le personnel subalterne avait droit à tout son respect. C'était une sorte de socialiste dans l'âme. Il venait à l'urgence pour insulter la classe dominante... Il ne frappait jamais personne, en revanche, il aimait bien taper du poing sur le bureau et il n'y allait pas de main morte ! Tout le meuble en résonnait et tremblait ! Au fond, nous le trouvions bien sympathique. Une nuit, il nous a fait sourire un peu malgré lui. Un jeune interne au visage poupin s'affairait au poste. Notre ivrogne prolétaire s'amenant et le prenant pour l'infirmier, se met à déblatérer contre les médecins, mais sur le ton de la confidence, comme s'il sollicitait une approbation allant de soi : – Ces maudits docteurs qui se pensent toujours plus fins que les autres pis qui savent même pas différencier les pieds de la tête ! Peux-tu trouver plus imbéciles que ces arriérés-là ! Je viens ici, pis ils sont même pas capables de me dire ce que j'ai. Des vrais péteux ! Toi, c'est pas pareil, j'vois bien que t'es un bon garçon... Mais ces maudits docteurs !... Et l'interne d'approuver à cent pour cent... Ce brave picoleur m'avait une nuit confié quel genre de café il prenait le matin. Pour bien commencer sa journée, il se versait dans une bonne tasse moitié café, moitié gin... Au fait, j'allais oublier de vous dire... il avait 70 ans !... Mis à part ces deux cas, et peut-être quelques autres que ma mémoire infidèle a laissé tomber, les ivrognes n'avaient rien pour nous plaire. Leur dossier cependant étonnait toujours. Je me rappelle un cas de cirrhose du foie, un homme d'environ 50 ans, maigre comme le dernier des sous-alimentés; son dossier indiquait qu'il avalait 40 onces de gin (un litre) chaque jour depuis vingt ans... Combien de dossiers ai-je vu qui faisaient état de consommation quotidienne de vingt-quatre bières pendant des années, des décennies... L'alcool tue lentement, c'est vrai, il faut du temps... mais à la fin, ce n'est pas beau-beau... De façon générale, on traitait quand même nos ivrognes, de passage ou habitués, avec la même gentillesse que tous les autres patients. Il faut dire aussi que notre petite équipe était formée d'assez gais lurons et luronnes. Comme nous aimions boire nous-mêmes et – oserais-je le dire ? – parfois même au travail, cela nous empêchait de condamner sans appel les pauvres hères qui avaient forcé la dose. Au fond, nous leur donnions quand même un bon service puisqu'ils revenaient régulièrement... « Notre clientèle satisfaite est notre meilleure publicité ! » Nous étions la meilleure urgence en ville, même pour ceux-là ! Il m’arrivait même parfois de me présenter au travail un peu pompette. En bon mâle du rude et viril mitan de siècle que nous vivions, j'avais l'habitude d'aller me recueillir une fois la semaine en compagnie de quelques congénères dans un de ces hauts lieux bouillonnants de culture qu'on appelait alors « tavernes » . Habituellement, je prenais bien garde de m'enivrer, car me taraudait toujours au fond de la tête l'obligation de travailler toute la nuit. Ce soir-là cependant, j'avais légèrement dépassé ma limite... Mais Bacchus me protégeait. Quand je suis arrivé à l'urgence, savez-vous qui m'attendait ? Un ivrogne, assis par terre contre le mur dans le corridor ! Après avoir salué tout le monde, je suis allé rejoindre mon client par terre avec mon bloc et mon crayon. Assis à ses côtés, je me suis mis à bavarder avec lui… Cela a duré un bon quart d'heure sinon plus. C'est le dossier d'ivrogne le plus à la cool que j'ai jamais fait. On était en plein sur la même longueur d'ondes. Notons-le en passant, l'alcool et le travail de nuit entrent souvent en conflit. Par exemple, vous recevez des amis à souper. Après quelques bouteilles de vin, vous en êtes au pousse-café à régler le sort du monde, mais voici que onze heures sonnent déjà ! Vous devez vous excusez auprès de vos convives. Le devoir vous appelle ! L'employé de nuit affronte alors un problème de taille. Toute sa conscience professionnelle est mise en jeu : « Ai-je trop bu pour aller travailler ? » À cette minute fatidique, plusieurs se découvrent soudain, selon leur sexe, une grippe terrible, une migraine insupportable ou des règles diluviennes ! On téléphone alors à l'hôpital pour avertir que, malheureusement, on ne peut pas rentrer. Au bureau des soins infirmiers, la responsable appellera quelque surnuméraire qui sera bien heureux de venir vous remplacer. À notre urgence, avec le temps, on avait mis au point un système pour empêcher les bévues causées par un trop plein d'alcool dans notre sang. Notre corridor de dix mètres et quelques était en terrazzo et comportait de fines lignes de métal, comme tous les sols de ce matériau. On obligeait la personne suspecte à marcher sur la ligne droite et dorée au milieu du corridor. Si elle ne pouvait passer le test avec satisfaction, on l'assoyait dans un coin ou on la couchait sur une civière. Les trois autres faisaient son travail cette nuit-là, étant entendu que, personnellement, je n'avais pas le droit de travailler. Je dois préciser que cette épreuve avait été inventée spécialement pour Anne. En bonne fille de la campagne, elle avait appris à boire comme un homme, mais elle avait tendance à présumer de ses forces... Anne, sacrée Anne, un joli numéro dans son genre, elle aussi... Se déplaçant sans bruit, elle exécutait son travail en un clin d'oeil sans jamais paraître se presser. Ses grands yeux bruns et tout placides avaient le pouvoir de calmer n'importe qui. Elle en usait d'ailleurs abondamment avec les patients. Les ivrognes ne l'impressionnaient pas plus que Florence. Fille de cultivateur, véritable sylphide, Anne respirait la bonne terre, les champs et la forêt. Elle parlait peu, mais fort à-propos et souvent avec humour. Nous nous entendions plutôt bien. Comment vous dire ? Il me suffisait de m'asseoir à côté d'elle et je me sentais chez moi, comme à la maison. Une nuit, alors qu'elle se tricotait un foulard de laine orange à l'Observation, je lui dis comme ça, sans arrière-pensée, comme j'aurais dit n'importe quoi : – J'en veux un pareil, mais vert bouteille !
Deux jours plus tard, en passant à mon bureau, sans même dire un mot, Anne me lance sur les
genoux le foulard en question et de la couleur commandée... Je l'ai porté longtemps.
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