| . | La geléeNous sommes en hiver, i fat encore frette, peu après minuit. Les policiers nous amènent pour être exact, il faudrait dire « nous apportent » en ambulance une petite femme tout à fait inconsciente. Elle est vêtue plutôt pauvrement et paraît dans la cinquantaine avancée. Ils l'ont trouvée dans une ruelle, sans connaissance, affalée dans un banc de neige. Celle-là, je ne l'oublierai jamais ! Le plus bel exemple de sagesse populaire qui m’a été donné à l'hôpital !Dans l'état où se trouve la dame, inutile de lui poser des questions, vous pensez bien. Les tapes de rigueur que Florence lui donne au visage ne la dérangent même pas. On prend ses signes vitaux : pouls, tension et température. Le mercure, au rectum, s'il vous plaît, ne dépasse pas 93° F (34,5° C). On en conclut qu'elle était en train de geler dans son banc de neige. Comme traitement d'urgence, le médecin prescrit des couvertures, rien de plus. Dans notre chaude clinique, elle ne manquera pas de dégeler rapidement... Pour commencer un embryon de dossier, je fouille dans son sac à main que les policiers ont eu le bonheur de ramasser près d'elle, et les voyous, le malheur de ne pas apercevoir. Déception, je n'y trouve rien qui puisse m'aider : de la menue monnaie, une brosse et d'autres babioles, mais pas même une seule carte d'identité. Je suppose que la dame en question sachant très bien qui elle était ne voyait pas l'utilité de trimbaler sur elle une carte le lui rappelant. Cela concorderait d'ailleurs parfaitement avec la logique du personnage que je devais découvrir un peu plus tard. Paul ensevelit donc notre petite patiente sous une montagne de couvertures de laine, on installe sa civière à l'écart et on la laisse dégeler. Pendant ce temps, je suis moi-même occupé à inscrire un ou deux autres patients qui viennent d'arriver. Mais, chaque fois que je peux, je jette un coup d'oeil à la gelée et non à la dérobée, car elle a toujours son sac à main et même sa robe. Enfin, je réussis à terminer les dossiers des nouveaux arrivés. N'ayant plus rien pour m'occuper, je viens m'installer au chevet de la petite dame. Il est heureux dans un sens que je n'aie rien à faire, car les autres sont accaparés par des cas compliqués et, pour ma part, je veux assister au réveil de cette personne. Le cas m'intrigue. En plus, je me mets à sa place : il me semble que je n'aimerais pas me réveiller tout seul dans une telle situation. Je m'installe donc auprès d'elle au bord de la civière, dont les côtés sont relevés, et je l'observe. Elle respire bien et semble dormir. Son visage paraît simplement ordinaire, un peu ravagé par l'âge et la vie, impression accentuée par des cheveux grisonnants. À l'examen, je la situe plus près de soixante ans que de cinquante. J'attends. Il ne se passe rien. C'est bien ennuyant. Alors, pour qu'il se passe quelque chose, je lui passe la main dans les cheveux. Je lui caresse doucement la tête en l'invitant à se réveiller. Faisant appel à tous mes pouvoirs parapsychologiques, j'émets des ondes que je lui bombarde directement sur la glabelle. (Vous savez où c'est ?) – Allez, madame, un petit effort, réveillez-vous ! Finalement, victoire ! Ne pouvant résister à mes appels pressants, les yeux s'ouvrent. Ils sont comme le reste : ordinaires. Si vous avez déjà lu des romans policiers, vous savez ce qui devrait se passer ici : les yeux s'ouvrent, la dame se relève sur un coude, aperçoit les murs blancs, l'armoire d'instruments chirurgicaux, les médicaments, comprend qu'elle est à l'hôpital et, paradoxalement, s'écrie : – Où suis-je ? Mais nous ne sommes pas ici dans un roman policier, nous sommes dans la vie. La dame ne semble pas prête à entrer d'emblée dans une grande conversation. C'est donc moi qui en fais les frais. – Comment vous sentez-vous ? que je lui demande. Question banale, de tous les jours, mais qui prend tout son sens en ce moment. – Mummmm. Hummm. D'abord un marmonnement, un embryon de réponse : elle comprend. Déjà ça de gagné. Sentant qu'elle revient peut-être de loin, je ne veux pas la brusquer. – Avez-vous mal quelque part ? – Non... ça va... Un petit « non » pas trop sûr de lui, mais encourageant quand même. Pour la ramener à l'existence, la réconcilier avec la réalité, je me hasarde à lui demander son nom. – Rose Gagnon, qu'elle répond sans poser de questions. Je la trouve bien docile, ma patiente, et j'en suis heureux. On s'attend toujours à tout à l'urgence, on en a déjà vu nous faire des crises folles en se réveillant. Celle-ci ne semble pas malade entre les oreilles, Dieu merci. Jusqu'ici, elle m'écoute sans rien me demander. Au fond, la réaction est bien normale chez quelqu'un qui sort de la brume et qui voit un visage plutôt sympathique au-dessus du sien (si vous permettez que je m'accorde le qualificatif...). Du coup, j'en profite pour lui demander son adresse. Malgré tout, je n'oublie pas que j'ai à lui faire un dossier. – 4531 Dorchester. La réponse sort du premier coup, sans effort. J'en conclus que tout redevient normal. Alors, tranquillement, j'explique à cette gentille personne le peu que je sais de sa situation : – Vous avez dû perdre connaissance en marchant. Vous étiez endormie dans un banc de neige. C'est les policiers qui vous ont amenée ici. Alors là, Mme Gagnon se réveille vraiment et me sort la question du roman policier : – Mais, ousque chus ? – Vous êtes à l'hôpital ! À cette réponse, les yeux qui tantôt paraissaient si ordinaires s'animent soudain; j'y lis une sorte de panique tranquille, un éclair de peur vite remplacé par l'éclat d'une décision rapide et sans appel. Cette digne représentante du peuple émet alors une superbe réflexion que je suis à des lieues de prévoir : – Ah ! Bin ! Mais je veux sortir d'ici tu-suite, je veux pas qu'ils me rendent malade ! Oh ! là, là ! Peut on imaginer réaction plus saine ? Voilà quelqu'un qui sait retomber sur ses pieds ! Le fait qu'elle soit presque gelée l'aide peut-être à ne pas perdre le nord... À partir de ce moment, la voilà bien réveillée. Elle me donne sans hésiter tous les renseignements que je lui demande. Non, elle n'est jamais venue à l'hôpital avant et n'a pas l'intention d'y revenir non plus, elle a juste hâte de s'en aller, etc. Puis, en gens civilisés, nous conversons de choses et d'autres. Une heure plus tard, elle nous quittait bien d'aplomb sur ses jambes. Je revois encore sa petite silhouette s'éloignant dans le corridor, petit manteau noir serrant un sac à main sans nom. Chère Rose Gagnon, elle se disait sûrement qu'elle
l'avait échappé belle, non pas tant à la mort dans un banc
de neige qu'au danger « d'être rendue malade à l'hôpital »...
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