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La combine des valium


      Parmi nos clients en psychiatrie, nous avions une famille complète, le père, la mère, la fille et le fils. Du pauvre monde plutôt débile, bien-êtreux1 depuis des générations. L'un ou l'autre nous rendait visite régulièrement. Chacun se faisait prescrire à tour de bras valium et librium.

       Plus ou moins par hasard, un jour nous avons découvert qu'ils n'étaient pas aussi débiles qu'on le croyait. En fait, la famille tenait une petite pharmacie à la maison. Ils ne prenaient pas les médicaments qu'on leur prescrivait, mais les vendaient plutôt à des drogués de leur connaissance qui les prenaient avec différents alcools pour se donner des buz du tonnerrrre !

       Ce petit commerce au noir leur apportait de jolis bénéfices, car, la sécurité sociale payant leurs médicaments, leur prix de revient était nul !

       Dans toute société, quand on creuse un peu, on trouve avant d'arriver aux clochards une catégorie de gens qui font profession de parasitisme social. Si certains cas d'assistés sociaux font vraiment pitié, d'autres sont beaucoup moins pathétiques.

Une nuit, j'avais à inscrire un petit homme qui venait à l'urgence pour un vulgaire mal d'oreille. Après lui avoir demandé son nom, son adresse et sa date de naissance, je continue~:

       – Et quel genre de travail faites-vous ?

       Il me répond simplement :

       – Pensionné !

       Comme il n'a que 42 ans, je suis un peu surpris. Alors pour en savoir plus, je lance à tout hasard :

       – Vous êtes vétéran ? Vous avez fait la guerre ?

       Relevant un peu la tête pour se donner une allure digne, il répond encore avec une sage économie de mots :

       – Bien-être social !

       Comment trouvez-vous ça ? Afin d'inscrire quand même quelque chose sur sa fiche, je lui demande :

       – La dernière fois que vous avez travaillé, que faisiez-vous ?

       Ses yeux semblent remonter le temps... puis il me confie :

       – Je dansais la claquette dans les cabarets !...

Pour cet homme de 42 ans, tout était réglé une fois pour toutes. Il n'avait plus à travailler du restant de ses jours. Il recevait sa pension de la sécurité sociale et ne songeait nullement à se plaindre, au contraire !

       Ceux qui, comme cet homme ou cette famille complète, ont pour habitude établie de vivre aux crochets de la société ne se sentent pas malheureux du tout. En fait, ils naissent, grandissent et vivent dans leur petit monde où ils se trouvent parfaitement à l'aise. Petit à petit, leurs parents leur ont inculqué tous les rudiments du métier, car il s'agit bien d'une façon de vivre. Ils savent comment profiter de tous les programmes sociaux et certains finissent par connaître les parties de lois qui les concernent aussi bien que des avocats.

       Les enfants apprennent à jouer le désoeuvrement lorsque le travailleur social vient faire son tour. Dès que le visiteur a quitté, on sort la bière et on se tape les cuisses en riant de sa naïveté. Ces petites gens forment entre eux de véritables réseaux et ils s'échangent trucs et combines pour arrondir leurs fins de mois. Même si certains peuvent finir par s'enrichir, généralement, ils ne cherchent pas à sortir de leur catégorie sociale; s'y sentant chez eux, ils y sont bien.

       Que quatre personnes aient réussi à berner nos psychiatres pendant des années, car le manège dura bien deux ans avant qu'on le découvre, vous donne une idée de leur talent. Les parents avaient appris aux enfants, qui avaient quand même plus de dix-huit ans, ce qu'il fallait dire et avoir l'air devant le médecin. À la décharge des psychiatres, il faut cependant reconnaître que tous les quatre étaient déjà passablement dérangés et auraient bien mérité quelques médicaments de tout façon.

       Cette famille avait donc mis au point l'ingénieuse combine des valium. Ça vous choque ? So what ? Si les multinationales pharmaceutiques s'enrichissent scandaleusement avec leurs pilules, pourquoi pas les bien-êtreux ?

      


Bien-êtreux : qui vit de prestations de la sécurité sociale, appelée au Québec « Bien-être », à cause du ministère de la Famille et du Bien-Être. On entend aussi B.S., pour Bien-Être social, qui s'allonge parfois en « béesseux ».



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