| . | L'ampouleC'est l'été. Deux heures du matin. Florence et moi, on est assis tranquilles au bureau de l'urgence, celui qu'on appelle « le poste ». On se raconte des histoires quand, tout à coup, la porte de l'entrée fait entendre son bruit caractéristique. On se lève tous les deux pour aller accueillir la visite.Une jeune femme, 24 ans environ, nous arrive seule, à pied, visiblement en bonne santé, en plus, les yeux bien en face des trous, des yeux pers, si ma mémoire est bonne. Elle porte des jeans et une blouse à manches courtes. C'est une châtaine aux cheveux courts. Son visage, plutôt joli, ne manque pas de charme. Tout y est bien en place et en équilibre. Du premier coup, on a l'impression d'être en face de quelqu'un de qualité. Impression confirmée dès qu'elle ouvre la bouche, car sa voix est, elle aussi, douce et charmante. Enfin, elle s'exprime très bien, et sans affectation aucune. Avant qu'on lui demande quoi que ce soit, c'est elle-même qui s'adresse à nous : Bonsoir, excusez-moi de vous déranger. Je viens vous voir parce que j'aimerais faire examiner ma blessure et m'assurer qu'il n'y aura pas d'infection. Ce disant, elle nous montre son bras. Sur le biceps, vers l'intérieur, on voit une tache noirâtre. Ça ne saigne pas. Une simple tache ronde grosse comme un pois vert catégorie numéro 3. Qu'est-ce que c'est ? demande Florence aussi intriguée que moi. Alors, de sa voix calme et posée, la jeune femme nous explique, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde : Mon ami et moi, nous avons eu une discussion aujourd'hui. Nous n'étions pas d'accord et il a tiré sur moi. Cette personne aime la concision, aucun doute. Elle retourne alors son biceps et nous voyons une autre tache noire et grise... là où la balle a sorti !... Alors, Florence et moi, on la dévisage avec des yeux en forme de dollars d'aujourd'hui. Mais elle, de son côté, nous regarde tout simplement, avec gentillesse même. Quand est-ce arrivé ? demande encore Florence. Vers 4 heures, cet après-midi, répond notre vaillante personne, du même ton calme et poli. Oh ! là ! Il ne nous en faut pas plus pour comprendre que nous sommes en face d'une bizarrerie et d'un phénomène. La première étant la blessure, et la seconde, cette jeune femme. La blessure d'abord. Nous ne sommes pas habitués à recevoir des blessés par balle. La dernière guerre est loin et notre secteur, assez tranquille. Se peut-il que notre jolie patiente, car nous l'adoptons aussitôt, ne sente rien, qu'elle n'ait pas souffert du tout ? Une balle de revolver qui vous traverse le bras, ça doit se sentir, même si elle passe dans le muscle comme dans du beurre ! La jeune femme nous assure qu'elle ne ressent aucune douleur... Étonnante, cette personne ! Son amant lui tire dessus, lui rate le coeur de quelques pouces seulement, et elle n'en fait pas un drame. Par la suite, elle refusera d'ailleurs de porter plainte avec la même fermeté tranquille. Non seulement elle ne fait pas de crise, mais en plus, elle ne manifeste aucune rancoeur, ne profère pas un seul mot méchant à l'encontre de celui qui l'a presque tuée quelques heures plus tôt. Elle a prononcé bien exactement « mon ami », et sans animosité aucune. Chose paradoxale, nous sommes prêts à nous énerver, mais c'est elle qui nous rassure par son calme presque serein. Elle nous communique sa tranquillité. Venez, nous allons examiner ça, dit Florence en l'entraînant vers la salle de points. Elle la fait coucher sur la civière et allume la lampe pour pouvoir examiner la plaie. Vous savez, ces espèces de lampes circulaires qui ressemblent à des parapluies ou à des antennes paraboliques, comme on en voit dans les salles d'opération. Nous avons la même. Par le jeu des miroirs, la lumière puissante peut être concentrée sur l'endroit où opère le chirurgien. J'abandonne les deux femmes pour aller chercher mon bloc à mon bureau. Je suis à l'urgence pour faire les dossiers, chacun son travail. Quand je reviens avec mon stylo et mes bouts de papier, Florence a quitté la salle de points; Paul, le préposé, l'a remplacée auprès de notre patiente et lui nettoie le bras, tout en lui faisant la causette. Comme j'arrive, elle l'interrompt pour dire : Excusez-moi, je voudrais uriner. Pourriez-vous m'indiquer l'endroit ? Bien sûr, répond Paul, et l'aidant à se relever, il lui montre le chemin. Notez qu'elle a bien employé le verbe « uriner ». Chez tout autre, ç'aurait l'air affecté, mais chez elle, cela est dit d'un ton si simple, si naturel que nous ne tiquons même pas. Et elle paraît tellement gentille !... Dès qu'elle nous a quittés, Paul ne peut s'empêcher de s'exclamer : Veux-tu bien me dire, Julius, quel maudit fou est allé lui tirer dessus ? Ouais, c'est plutôt lui qui devrait se faire soigner, que je réponds, comme vous auriez fait sans doute. Nous parlotons encore un moment et notre patiente revient. Tout sagement, elle se recouche sur la civière et Paul se remet au nettoyage. Alors, avec votre permission, je m'accorde la parole : Si ça ne vous dérange pas trop, lui dis-je, il faut que je vous pose quelques questions pour vous faire un dossier. Bien sûr, répond-elle sans plus, mais toujours avec la même douceur. Décidément, elle n'a pas de système nerveux, cette personne ! Quelle femme ne serait pas angoissée à deux heures du matin si son amant lui avait tiré une balle à quatre pouces du coeur avant souper ? D'accord, ce n'est pas mon affaire. Alors, je procède : Quel est votre nom ? Francine Bergeron. Où demeurez-vous ? Au 6825 Lafayette, pas d'appartement. Elle collabore avec bonne volonté. Mis à part la plaie, qui ne lui fait même pas mal, pour cette femme, il n'y a en ce moment aucun problème. C'est clair comme de l'eau de roche ! Je poursuis : Êtes-vous déjà venue à cet hôpital ? Oui, une fois, il y a deux ou trois ans. Je vais pour poser ma question débile, pour lui demander le sacré nom de fille de sa mère, mais, tout à coup, dans la tranquillité de la petite salle de points, nous entendons un de ces POW ! Un bruit terrible, sourd et fort, tout près de nous ! Seconde de panique. On ne sait d'où vient le bruit, mais c'est tout près. Alors, là par exemple, notre si tranquille jeune femme s'assoit carré sur la civière, regarde partout avec des yeux affolés, la fenêtre, la porte surtout, et se tient la poitrine à deux mains. Fini son beau calme. Comme on dit noblement au Québec, « elle pogne les quétaines », on la sent qui panique. Elle ne crie pas; seulement des petits « Ah ! Ah ! Ah ! » sortent de sa bouche. Sur le coup, Paul et moi sommes aussi stupéfaits l'un que l'autre, cherchant l'origine de ce bruit. Puis, Paul, esprit pratique par excellence, nous fait remarquer, en pointant l'index en l'air : La lumière vient de péter ! Et, de fait, notre lampe parapluie n'éclaire plus. Nous n'avons pas reçu d'éclats parce que l'ampoule est située derrière une plaque de verre givré. Le bruit pouvait bien nous paraître tout près, nous sommes juste sous la lampe ! En entendant ça et en voyant la lampe éteinte, notre patiente se relâche et retombe sur le dos dans un soupir : Fiou ! laisse-t-elle échapper, je pensais que c'était lui qui venait m'achever ! Ouh-là ! Le malheur rapproche les gens, dit-on. Paul et moi, qui jusque-là avons été seulement inquiets, éprouvons une sorte de frousse à retardement. Maintenant, les trois ensemble, nous nous rassurons. Notre patiente se tranquillise rapidement; en moins d'une minute, elle redevient aussi calme, gentille et coopérative qu'avant, et j'achève de la questionner sans histoires et sans qu'une autre ampoule rende l'âme. Ensuite, je vais taper son dossier en vitesse, et, pendant qu'on l'amène à la salle de radiographie, je me précipite aux archives de mon pas mesuré pour relever son numéro de dossier et aussi pour consulter le dossier lui-même, car elle m'intrigue, cette personne... Je ne suis pas tout à fait surpris de découvrir qu'elle est déjà venue consulter en psychiatrie, une seule fois cependant. Le rapport d'entrevue m'apprend peu de choses: elle a eu une enfance difficile, ne provient pas d'un milieu aisé et possède une instruction très moyenne. Mais où donc a-t-elle appris à s'exprimer ainsi ? Non seulement à bien choisir ses mots, mais à bien les prononcer sans jamais avoir l'air pincé de ces pimbêches qui puent l'apprentissage bourgeois ? Mystère encore. Quand on a vraiment de la classe, le milieu et la naissance ne comptent pas. Pas vrai ? Je reviens à l'urgence avec le dossier. Après la radiographie d'usage, qui révèle que l'os n'est pas touché, on fait un bandage à notre blessée, mais pour la forme, car la balle a cautérisé la plaie. Peu après, elle nous quitte comme elle est arrivée, seule, au milieu de la nuit, en nous remerciant et en s'excusant encore de nous avoir dérangés, le tout avec son sourire gentil, nullement fanfaron ou arrogant. Incroyable ! Quand on parle de sang-froid, de nerfs d'acier, on imagine toujours quelqu'un de supervolontaire à l'air bête au maximum, un homme de préférence. Le cas de cette jeune femme est bien le seul de ma vie où j'ai vu autant de sang-froid et de gentillesse à la fois sur le même visage. Avoir un tel contrôle sur soi et n'en rien laisser paraître... Demeurer, au contraire, calme et souriant... Il y a des mystères dans l'existence...
En point d'orgue à cette histoire, il faut noter cette suprême entourloupette du hasard : à ma connaissance, l'ampoule en question n'a éclaté qu'une seule fois la nuit en cinq ans. Pour le faire, il a fallu qu'elle choisisse cette nuit, cette patiente et ce moment !...
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