Des oreilles


Les oreilles sont aussi sujettes à de délicates hallucinations, tel chez ce jeune garçon dont la mère est morte depuis peu :

"le fantôme de la voix de sa mère était suspendu au-dessus des clairières. Ioura l'entendait dans les inflexions mélodiques des oiseaux et dans le bourdonnement des abeilles. Il tressaillait, il croyait tout le temps entendre sa mère le héler et l'appeler à elle." (Pasternak)

Une curieuse constatation de Perrier qui a étudié, dans sa thèse, les variations de l'oreille suivant le milieu social : "dans tous les pays, on retrouve une différence nette entre les citadins et les campagnards qui ont l'oreille plus longue et plus large (...)" Et Suzanne de Felice constate que "la croissance de l'oreille se poursuit pendant toute la durée de la vie et que les vieillards ont de plus grandes oreilles que les individus jeunes."

Recevoir un message, un don, un espoir :

"Et je tends l'oreille au loin pour guetter
Si un ami peut-être, un sauveur ne me vient.
"
(Holderlin)

Il y a les sons agréables : euphonie, harmonie, musique, douceur, beauté. Montherlant avoue :

"J'aime, le matin, quand je suis en train de faire l'amour, entendre dans la rue les premiers tramways, les crieurs de journaux, les batteuses de tapis."

Avec perspicacité, Edgar Willems constate que, "pour la majorité des enfants, la musique représente sans aucun doute la beauté, la joie; elle évoque les jours de fête, les réjouissances."

Mais il y a le jazz, cette musique qui déboule un escalier aux marches irrégulières, et d'une allure très différente de la musique matinale à laquelle s'adonnaient les oreilles de Jean Giono : "Nous commencions tous nos matins en mettant sur notre phono les concertos Brandebourgeois de Bach."

Il y a la musique angélique :

"Au-dessus anges chantoient
A foison et caroloient,
Et là sonnoient instruments
A si très grands envoisements
Que s'en terre tous estoient,
Je cuid que ne se pourroient
Les pierres tenir de chanter.
"
(Guillaume de Déguileville)

Par contre, il y a aussi les bruits utiles, comme le martèlement des tambours qui "anesthésient la peur des guerriers qui s'apprêtent à combattre, déclenchant ainsi les comportements hypnotiques souhaités."

Beethoven était sourd à 46 ans. Pour d'autres, c'est payant de ne point entendre, d'être coupé du monde et d'avoir une mémoire inaudible :

"Un muletier s'est vendu récemment vingt mille sesterces, Aulus. Tu t'étonnes d'un prix si élevé ? Il était sourd. " (Martial)

Mais quelle tragédie pour cette jeune femme obsédée par un bruit bien particulier, dans ce cas rapporté par le Dr Franck Lamagnère :

"lorsqu'un objet se déplace, il y a un frottement qui, même s'il est imperceptible, provoque un bruit qui témoigne d'un dégradation de l'objet ou de son support; et cela lui est intolérable. Elle ne touche plus rien chez elle."

Elles sont aussi percées par appropriation, telle l'esclave de Salammbô qui, "après son affranchissement n'avait pas voulu abandonner ses maîtres, comme le prouvait son oreille droite, percée d'un large trou." (Gustave Flaubert) Le Deutéronome (15, 16-18) ne dit-il pas : "Alors tu prendras un poinçon et tu lui perceras l'oreille contre la porte, et il sera toujours ton esclave."

Les oreilles peuvent être ouvertes, fermées, chauffées, échauffées, et on peut y mettre une puce. Alors, ici, attention : outre que le lobe soit une zone érogène, l'oreille est associée au sexe féminin, dont le porion serait peut-être le point G ! Une oreille qui démange, c'est signe d'un échauffement de la libido "avoir la puce - la pucelle! - à l'oreille". Les boucles d'oreilles deviennent donc "des ceintures de chasteté". D'ailleurs, oreilles pudiques s'abstenir, car Yvonne Knibiehlen écrit :

"Autre piqûre sanglante, autre instrument de séduction: les boucles d'oreilles. L'aiguille qu'on enfile est le clair symbole de l'acte sexuel: aux filles qui se plaignent de viol, on oppose l'adage Aiguille qui bouge ne peut être enfilée."

Que l'on pense à l'oreille percée des marins et à la petite boucle, "pour signifier leurs fiançailles avec la mer."

D'ailleurs, la déformation expansive des lobules d'oreilles n'est-elle pas une mutilation sexuelle! Les pendants d'oreilles tirent les lobes, comme les Hottentotes les lèvres de leur vulve. Mais attention aux oreillons d'adolescents, car les testicules sont sensibles au virus de cette maladie.


Quelques extraits de :

Les orifices du corps dans les arts, la littérature et ailleurs - Entre vice et vertu

1996 - par Pierre Rousseau